‹ Jubilé de Paul BourgetChapitre 21 sur 52 · TRISTAN DERÈME · texte numérisé non relu

TRISTAN DERÈME

Être balzacien n'est pas seulement lire et goûter Balzac, c'est s'en imprégner au point de tirer de lui aussi bien les préceptes moraux et sociaux pour la conduite de la vie, que les règles intellectuelles pour la direction de l'esprit, c'est aussi pratiquer le culte du héros avec la naïve dévotion du fidèle. Paul Bourget est balzacien ; il l'est, comme il est catholique : il croit, en raisonnant avec toute la force de son intelligence, mais il pratique avec tout le zèle de son cœur.

L'illumination balzacienne l'a ébloui par un coup de foudre, alors qu'il avait quinze ans :

Dana le collège de Paris où j'achevais mes études, a-t-il écrit ici même, nous sortions tous les dimanches. Quelques-uns d'entre nous profitaient de cette liberté pour passer leur après-midi dans un cabinet de lecture établi rue Soufflot. Il a disparu depuis. L'arrière-salle où nous venions d'ordinaire était affreuse : une vaste table recouverte d'une étoffe ignoblement maculée en occupait le milieu. Des journaux et des revues la chargeaient. Un jour de souffrance l'éclairait d'en haut, si terne qu'il fallait, en hiver, allumer le gaz dès les quatre heures, et quelle abominable atmosphère ! La moisissure des livres empilés sur les rayons s'y mélangeait aux vapeurs du coke allumé dans la cheminée. Des vieillards pauvres, de mise délabrée, économisaient là les quelques sous que leur eût coûté ce chauffage à domicile ! Ce misérable endroit m'est sacré pourtant. J'y ai reçu un de ces coups de foudre intellectuels qui ne s'oublient pas.

Je me souviens. Il était une heure quand je demandais, bien par hasard, le premier tome du Pare Goriot dans une de ces éditions dites du cabinet de lecture, qui ont, elles aussi, disparu de nos mœurs. II en était sept quand je me retrouvai sur le trottoir de

la rue SouflSot, ajrant achevé l'ouvrage entier. L'hallucination de cette lecture avait été si forte que je trébuchais physiquement. L'intensité du rêve où m'avait plongé Balzac produisit en moi des effets analogues à ceux de l'alcool ou de l'opium. Je demeurai quelques minutes à réapprendre la réalité des choses autour de moi et ma pauvre réalité. Ce phénomène d'ivresse Imaginative s'accompagnait d'une si complète impuissance à coordonner mes mouvements que je mis un quart d'heure à gagner le collège Sainte- Barbe où je devais dîner. Il n'y avait pas trois cents mètres à franchir ! Aucun livre ne m'avait procuré auparavant les ravissements d'une pareille exaltation. Aucun ne me les a procurés depuis. On pense que mon premier soin fut de me procurer les autres œuvres d'un écrivain à qui je devais des impressions de cette force Je lus ainsi, dans l'ombre de mes dictionnaires, tous les volumes, les uns après les autres, de cette Comédie humaine. Si je ne ressentis plus l'accès de fièvre que m'avait donné le premier, leur prise sur moi fut singulièrement profonde. Ma vocation d'écrivain date de là. Si insensée que doive paraître cette confidence, j'ai, pendant des années, été soutenu dans cette dure carrière par l'image des littérateurs imaginaires dans lesquels Balzac a incarné sa propre énergie : le Valentin de la Peau de chagrin, le Daniel d'Arthez des Illusions perdues.

Et il conclut :

Encore aujourd'hui, ouvrir un volume de cet enchanteur, ce n'est pas uniquement lire un li\Te, c'est presque entrer dans un autre monde, qui fait, pour parler comme Balzac lui-même, concurrence à l'état civil... Pour moi, Balzac n'est pas un romancier que je préfère, c'est un romancier que je ne peux pas comparer aux autres. Je l'ai trop aimé, je l'aime trop pour n'être point partial à son égard, comme envers un artiste à qui l'on doit des émotions sans analogue.

Ainsi plus de cinquante années auparavant, dans une salle d'études voûtée du collège de Blois, le jeune Augustin Thierry, enivré par la lecture des Martyrs, découvrait soudainement sa vocation d'historien.

Mais la carrière d'homme de lettres ne paraissait aux parents de Bourget guère plus sortable qu'elle n'avait paru jadis aux parents de Balzac. Monsieur Balzac père, ancien homme de loi, voulait faire de son fils un notaire ;

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Monsieur Bourget père, universitaire, voulait faire de son fils un professeur.

Il fut donc convenu à la sortie du collège que Paul Bourget prendrait ses grades en Sorbonne.

Logé dans une chambrette de la rue Guy-de-la-Brosse, près du Jardin des Plantes, il va pendant de longues années mener une terrible vie de labeur. Le jour, il assistera aux cours, plus tard il enseignera, mais la nuit ! La nuit, comme Balzac dans la mansarde de la rue Lesdiguières, il s'évadera vers le monde des images et des mots. Sa volonté, comme celle du Maître qu'il a choisi, est indomptable, et tout entière tendue vers un seul but : le Chef-d'Œuvre. Mais, s'écrie-t-il, douloureusement dans son poème d'Edel (1878),

... la paix de la nuit magnétique et du ciel Ne me guérissent pas du regret qui m'accable. Lorsque levant les yeux je vois là sur ma table — Cruelle raillerie à mon ambition, — Les bustes de Balzac et de Napoléon.

Il ne compose point de tragédie comme Balzac, car les jeunes gens de 1870 n'ont pas l'âme héroïque. Analystes et pessimistes, ces adolescents qui ont vu la défaite se replient sur eux-mêmes en choyant leur tristesse. B5n-on est leur modèle ; poèmes désenchantés et méditations philosophiques, voilà le lot des plus délicats, de ceux que blessent les visions trop crues d'un naturalisme envahissant.

A part une nouvelle, Céhne Lacoste, parue en 1874, les premières œuvres de Bourget sont, comme la Vie inquiète (1875), Edel (1878), les Aveux (1882), des poèmes à la manière de Sully-Prudhom.me, ou, comme les Essais de psychologie contemporaine (1883), des analyses philosophiques à la mode de Taine. L'ombre formidable de Balzac l'enveloppe et le soutient, mais l'apprenti n'a pas encore dégagé de l'œuvre de son maître la leçon personnelle qu'il doit en recevoir. Cette œuvre n'est encore pour

lui qu'un monde enchanté où il se réfugie aux heures d'abattement pour y retremper son courage.

Et pourtant, dès 1877, à vingt-cinq ans, il a essayé ses forces, il a composé son premier roman. De même que Balzac à vingt ans écrivait un exécrable Cromwell, pour conquérir par un chef-d'œuvre l'amour et la gloire, de même Bourget à vingt-quatre ans composait cette Passion d'Armand Cornélis — Cornélis ! le nom d'un de ses futurs héros — avec l'intention bien ferme de produire un chef-d'œuvre et d'entrer dans le monde comme le Raphaël de la Peati de chagrin pour y exercer les droits réguliers de l'homme de génie.

Il a certainement lu ce prem.ier essai, du moins par fragments, à quelques-uns de ses aînés et camarades d'alors. Par une fiction, qui n'est que la réalité transposée, il suppose, dans Edel, que ce jeune auteur qui lui ressemblait comme un frère, réunit ses amis, qui ressemblent aussi comme des frères à ceux de Bourget, pour leur lire cet essai. A coup sûr les jugements qu'il prête à ces artistes choisis par lui sont ceux qu'il a entendus individuellement de chacun d'eux.

Donc, pour cette lecture fictive racontée dans Edel, cinq amis — le cénacle de d'Arthez — sont assemblés : Jean d'Altaï, Chambœuf, Alfred Amy, Clergé, Laurens (traduisez : Barbey d'Aurevilly, Richepin, Coppée, Félix Bouchor, Juvigny). Cinq heures durant, raconte l'auteur à'Edel,

... je lus phrase par phrase Ce livre où j'avais niis tout mon cœur dans l'extase.

Mais les amis restent muets ; le jeune auteur les adjure de se prononcer. Alfred Amy, Clergé, Laurens, se taisent , Chambœuf

... prit enfin la parole :

Voici, dit -il, ton œuvre est étrange, elle est folle. Tu fais passer le monde à travers un cerveau Fumeux et travaillé comme le vin nouveau.

Tour à tour furieux, pâmé, tremblant, mièvre, Ton style est d'un malade et sa phrase a la fièvre, Tes rêves ne sont pas larges, francs, bien portants.

L'aîné de tous, Jean d'Altaï, se lève alors :

Soit, dit Jean d'Altaï, mais c'est qu'il fait ses dents ; C'est une bonne fièvre, allez ; plus il s'égare, Plus il est violent, tourmenté, fou, bizarre. Plus je l'aime, car tout vaut mieux que d'imiter; Il a voulu créer à tout prix, inventer, Ne pas salir ses pieds dans les bottes des autres. Il a pu se tromper, mais il est bien des nôtres. Oui, monsieur.

Mais, moi, dit le poète,

... je me sentais des sueurs d'agonie

A répéter : « Malheur à moi s'ils disent vrai t

Je suis perdu, jamais je n'exécuterai

Un coup d'État vainqueur sur cette renommée

Dont j'ai besoin pourtant pour avoir mon aimée. ».

L'insensible Edel lui échappe, et dans son désespoir, le pauvre amoureux jette au feu les mauvais conseillers qui l'ont conduit au désastre : Stendhal, Heine, Bjnron, Musset, et entre tous, Balzac :

Tremblant je leur criais des injures sauvages : « Toi, Balzac, toi qui m'as donné la passion Absurde d'une vie à la Napoléon, Sans toi, j'aurais coupé les ailes à mon âme. Tiens, brûle. » Et je lançais les livres dans la flamme D'un grand feu que j'avais allumé tout transi.

Six ans se passent, comme pour Balzac, après son pre^ mier échec. Les idées de Bourget ont mûri dans son cerveau, s'y sont classées. Il a pendant ces six années beaucoup lu, beaucoup étudié, beaucoup philosophé et c'est solidement armé, après avoir médité ses vigoureux Essais de psychologie contemporaine, qu'il aborde le roman, en 1883, avec l'Irréparable. Il sait bien que l'effort suprême de la littérature d'observation est de reproduire à la fois

les mœurs et le caractère, mais il sait aussi que Balzac seul a été capable de cette double vision du monde social et du monde individuel. Il se limitera donc volontairement et sagement à l'analyse des caractères, à la psychologie vivante, suivant une expression chère à Taine.

Peut-être, a-t-il écrit, y avait-il alors quelque courage à reprendre cette tradition du roman d'analyse en plein triomphe du roman de mœurs et quand les maîtres de cette dernière école déployaient une supériorité de talent incomparable.

Ce qu'il va chercher, après les longues méditations des Essais de psychologie, c'est à renouveler le roman de caractères par la m.ise en action des grandes lois connues de l'esprit, et parmi les quelques chefs-d'œuvre qu'il cite comme modèles, il ne manque pas d'indiquer trois romans de Balzac : Le Lys dans la vallée, Louis Lambert et la Muse du déparlement.

Pendant près de vingt ans, de l'Irréparable (18S3) à Monique (1902), Bourget s'en tiendra à la formule du roman d'analyse qu'il enrichira de toutes les données que son intelligence et ses innombrables enquêtes lui ont permis d'acquérir. Mais son évolution est loin d'être achevée. Il n'a encore parcouru qu'une partie du domaine que Balzac lui a révélé dès ses jeunes années.

Lentement, profondément, il s'assimile la pensée de son maître. C'est par l'intérieur, par l'effet d'une méditation continue qu'elle pénètre en lui. Après le Balzac analyste, c'est le Balzac social, le Balzac politique et religieux qui vient vivifier l'œuvre de son disciple.

L'Etape, en 1902, marque le début de cette seconde phase de l'évolution de Bourget, la phase actuelle, la phase du roman social. Mais trois ans avant l'Etape on lisait déjà dans la préface de ses Œuvre complètes (1899) :

Pour ma part, cette longue enquête sur les maladies morales de la France actuelle... m'a contraint de reconnaître à mon tour.

la vérité proclamée par des maîtres d'une autorité supérieure à la mienne, Balzac, Le Pfay et Taine, à savoir que pour les ind vidus comme pour la société, le christianisme est à l'heure présente la condition unique et nécessaire de guérison.

Cette influence de Balzac sur les romans sociaux de Paul Bourget est encore plus fortement attestée le 22 février 1912, dans une conférence du Foyer :

La littérature sociale, dit -il, est celle qui, rattachant l'individu à la société, derrière les accidents privés aperçoit le travail des grandes causes générales, et qui les cherche, ces causes, qui, sous les événements passagers, discerne les lois durables. Par suite, elle suppose des conclusions ; c'est une des variétés de la littérature à idées... Elle apparaît, chez nous, chez Balzac, dars un génie à double tendance qui tient à la fois de l'artiste et du savant. Toutes les qualités des grands artistes, Balzac les possède. Aucun homme depuis Shakespeare, Molière et Walter Scott n'a mis sur pied plus de figures vivantes et qui ne s'oublient pas. Ma. s il est en même temps un savant, c'est-à-dire un homme qui va cherchant les conditions nécessaires et suf&santes des phénomènes,

Balzac a transposé dans l'ordre moral et social les théories biologiques de Geoffroy-Saint-Hilaire, et l'avantpropos de la Comédie humaine, où la doctrine balzacienne se trouve le plus exactement définie, sera le bréviaire de Bourget composant l'Etape et l'Emigré. Mais de même que le Bourget psychologue était tout nourri des romans d'analyse de Balzac, le Lys dans la vallée, Louis Lambert, de même le Bourget sociologue est tout imprégné des grands romans sociaux de son maître, le Médecin de campagne, le Curé de village, les Paysans. Pour lui, la véritable formule du roman social est la formule balzacienne, et le Curé de village en particuHer lui en fournit le meilleur exemple, car c'est, nous dit-il,

Un roman... qui montre, et qui, après avoir montré, essaye de comprendre la signification du tableau montré. C'est le roman à idées très différent du roman à thèse, parce qu'il est une œuvre de recherche et non pas d'argumentation, aussi scrupuleuse-

ment exact que le roman réaliste, puisque cette recherche suppose wne solide documentation ; et c'est le roman social.

Le sociologue aussi bien que le psychologue procède donc de Balzac. Par-dessus l'influence de Stendhal, pardessus l'influence de Taine, l'influence de Balzac domine l'œuvre de Bourget. Aussi est-il déconcertant de constater que les Essais de psychologie qui contiennent un Stendhal et un Taine ne contiennent point de Balzac, non plus que les autres volumes de psychologie et de critique. Pourquoi cette lacune? Elle est si anormale que Bourget a eu le souci de s'en expliquer dès la première publication des Essais dans la Nouvelle Revue, en 1882 :

II aurait fallu, pour être logique, écrit-il, commencer par le grand initiateur moderne : Balzac. Mais le travail a été fait par M. Taine, de telle façon qu'il n'y a plus lieu d'y revenir.

Ainsi, Paul Bourget n'a jamais consacré à Balzac d'étude d'ensemble, mais s'est borné à compléter Taine sur quelques points. Nous lui devons, entre autres, l'étude la plus pénétrante qui ait jamais été écrite sur Balzac nouvelliste et plusieurs vigoureuses dissertations sur les idées poUtiques et sociales de Balzac.

On peut dire que nul auteur contemporain n'a plus que Bourget nourri sa pensée de la substance balzacienne. Il a demandé à Balzac, dès sa jeunesse, cette méthode intellectuelle que la fréquentation de Taine lui a permis de porter à son plus haut degré de précision. Au fond de Bourget comme au fond de Balzac on trouve sous le romancier un homme altéré de science, disons le mot, un savant en puissance. Tous deux prônent la méthode scientifique : Balzac ne jure que par Geoffroy-Saint-Hilaire, Cuvier, Buffon ; Bourget jeune homme hante l'hôpital, les laboratoires, et dans sa maturité fréquente assidûment les plus grands psychiatres de son époque. Les mots : psycho-physiologie, clinique, clinicien font partie intégrante de son vocabulaire. Comme Balzac, il a intitulé

Physiologie un de ses romans d'analyse, il appelle André Cornélis une planche d'anatomie morale, les problèmes de l'hérédité, de l'inconscience sont pour lui des problèmes auxquels il s'attaque couramment. « C'est, dit Maurice Barrés, une nature de savant terriblement préoccupé de physiologie, qui possède jusqu'à la manie, si j'ose dire, le goût des études médicales. »

Mais si les ressorts intérieurs de sa pensée sont bien estampillés à la marque de Balzac, combien d'autres éléments de son tempérament intellectuel et moral sont empreints de la griffe du maître !

Les façons de vivre quand il débute dans la carrière des lettres sont copiées sur celles de Balzac à vingt ans ; de même que, plus tard, il aura, comme son héros, sa crise de dandysme, ses cravates, ses cannes. Le charmant René Vincy (Mensonges), qui lui ressemble si fort, sera sensible, comme Balzac, aux satisfactions de la vanité mondaine et déclarera : « Nous autres gens de lettres, nous avons tous cette rage du décor brillant. Balzac l'a eue, Musset l'a eue, c'est un enfantillage qui n'a pas d'importance. » Et ce même René Vincy, enivré par la lecture des romans de Balzac, « cette Iliade dangereuse des plébéiens pauvres, » se promène sans cesse dans les nobles rues du faubourg Saint-Germain, évoquant derrière les hautes fenêtres le profil d'une duchesse de Langeais ou de Maufrigneuse.

On citerait dans l'œuvre de Bourget mille traits de ce genre. Le souvenir de Balzac ne le quitte pas, la Comédie humaine est depuis plus de cinquante ans son livre de chevet. Il lui empruntera des titres comme Séraphita- SéraphiHis, pour une poésie d'Edel, la Physiologie du mariage nous vaudra la Physiologie de l'amour moderne. Ses héros comme ceux de Balzac auront des blasons, composés par quelque Gramont inconnu ; leurs noms seront aussi soigneusement choisis que ceux de Bénassis et de Z. Marcas ; l'Auvergnate de Mensonges aura ses tics

de langage aussi soigneusement notés que les iîyeuls de maman Vauquer. Et nous verrons, comme dans la Comédie humaine, reparaître d'un roman à l'autre Madame Moraines, le baron Desforges, Casai, tels les grands premiers rôles de la Comédie humaine. Certains épisodes des romans de Bourget seront même des calques balzaciens et l'on trouvera dans l'Eau -profonde une Mme de Chaligny, sœur de Mme Jules de l'Histoire des Treize.

Mais la vraie dévotion intellectuelle va plus loin encore. Bourget se réjouira avec le vicomte de Lovenjoul retrouvant la fameuse canne aux turquoises, et il préfacera en hagiographe l'inouï Vapereau de Balzac, le Répertoire de la Comédie humaine de Cerfberr et Christophe. Comme tout bon balzacien Bourget possédera même sa relique personnelle sous la forme d'un petit carnet rouge où Balzac inscrivait ses achats chez les antiquaires. Un jour même il écoutera religieusement son vieil ami Barbey lui conter comment il a vu le héros une fois dans sa vie :

J'ai vu Balzac une fois, mon /?, lui dit un jour le vieux connétable, et c'était au café de la Régence. Vous comprenez que je le regardais, comme les Alpes. Il a demandé une bouteille de vin de Bordeaux. Il s'est versé un verre qu'il a bu et je l'ai vu rire à sa pensée.

Et Bourget recueillera pieusement, sans sourire, ce souvenir infime, puéril et glorieux, de l'homme qui, des 5'eux qui le regardaient, avait contemplé le grand homme.

Aujourd'hui encore l'envoûtement de Bourget n'a pas cessé et lorsqu'il montre dans son salon de Chantilly une belle gravure à l'eau-forte représentant Louis XVIII assis sur son trône, en posture d'audience, il vous dit tout bas à l'oreille : « Il attend Félix de Vandenesse. »

MARCEL BOUTERON.

Pour bien juger de l'influence de Paul Bourget et de son importance dans l'histoire de la littérature, il faut d'abord se représenter ce qu'était cette littérature aux environs de 1881 et de 1882, époque à laquelle commencèrent de paraître dans la Nouvelle Revue les Essais de psychologie contemporaine. On était alors en pleine période de la « tranche de vie » ; Zola, puisant dans l'exemple de Balzac, de Flaubert et des Concourt ce qui était le plus nécessaire à son tempérament, avait promulgué les règles d'un jeu nouveau qui régnait alors souverainement sur les lettres. Il s'agissait de reproduire la réalité à tout prix, en choisissant de préférence la plus sordide, la plus basse, la plus vile. Mais que vaut la réalité si elle est dépouillée des lois secrètes qui l'ordonnent? En d'autres termes, que vaudrait la description purement extérieure d'une maladie, ramenée à ses phénomènes visibles et isolée de l'étude de ses vrais phénomènes, ceux qui affectent le sang, les tissus, les viscères? Les écrivains réalistes estimaient que n'importe quelle description du monde extérieur suffisait à l'art du romancier et du conteur. Le plus comique, c'est que, voulant être réels, ils firent dans cette réalité prodigieusement diverse et multiforme qui nous entoure, un choix extrêmement restreint et que, somme toute, le sujet de presque toutes

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les œuvres de cette école tourne autour de quelques manifestations instinctives, très animales.

Cependant l'histoire littéraire du dix-neuvième siècle se résume dans ces deux courants : rornantisme et réalisme (celui-ci étant la réaction de celui-là), plus un troisième qui dure encore et qui s'est formé vers 1880 et dont les Essais de psychologie contemporaine et l'Irréparable sont au nombre des premières manifestations.

Ce troisième mouvement consisterait par son essence même dans la recherche, sous les phénomènes du monde extérieur, des lois de la vie intérieure. (Je résume pour ne pas m'attarder aux définitions et aux formules.) Notez que cette explication ne s'applique ni au romantisme, ni au réalisme. Il faut insister aussi sur le fait qu'il n'y a aucune nouveauté littéraire, sinon purement extérieure, depuis les années 1880. Je vois à tout moment que de jeunes écrivains, bien intentionnés, mais imprudents, se risquent à dire en quoi ils entendent innover. Je n'entends nullement nier leurs nouveautés de détail, souvent même précieuses, mais indiquer qu'ils n'ont créé aucun courant neuf et que souvent, ils déclarent vouloir apporter quelque chose, qui fait le fond des préoccupations des écrivains depuis l'époque dont je parle. Les Sœurs Vatard ou la Fin de Lucie Pellegrin pouvaient bien surenchérir sur l'œuvre de Champfleury ou de Duranty; eUes ne développaient qu'un des côtés de Champfleury ou de Duranty.

Quand Paul Bourget commença à chercher, à travers la figure de Baudelaire, de Renan, de Flaubert, de Taine, de Stendhal, des Concourt, de Tourguénefî et d'Amiel (et notez à quel point ce choix, sauf en ce qui concerne Leconte de Lisle et Alexandre Dumas fils est déjà significatif), les secrets de l'âme contemporaine, il donnait implicitement un ensemble de directions qui allait devenir la formule générale de notre temps.

Il est évident que, dans la future histoire littéraire du dix-neuvième siècle, l'influence de Bourget se mêlera à

celle des premiers symbolistes, de Verlaine, de Mallarmé et de Villiers de l'Isle-Adam et que les imes et les autres paraîtront à l'origine de ce mouvement nouveau, à qui il n'a manqué qu'un nom général pour frapper tous les esprits et qui aurait pu s'appeler l'animisme.

Remarquez que les hommes sur qui Paul Bourget a fait porter l'effort de son attention scrupuleuse sont justement ceux qui ont créé cet état d'esprit nouveau et que toutes les grandes influences qui ont suivi celles-là n'ont fait qu'en accentuer les tendances. Pour M. Bourget, en particulier, il faudrait ajouter celle de Ribot, le Ribot des Maladies de la volonté, de la mémoire et de la personnalité, et de William James, qui fut son ami. Pour nous ce fut hier Dostoïewsky, Ibsen, Tolstoï, Emerson, Nietzsche, Gobineau ; c'est aujourd'hui Arthur Rimbaud, Siegmund Freud, Tchékov, et ceux qui sont déjà formés en particulier par ces influences antérieures. Barrés, André Gide et Proust, par exemple.

Je ne dirai pas que M. Paul Bourget fût le seul à son époque à prévoir dans quel sens allait évoluer la vie littéraire. Il faudrait, à côté de son nom, indiquer ceux de Téodor de Wyzewa, d'Edouard Rod, d'Emile Hennequin, d'Eugène-Melchior de Vogiié. On remarquera que ces écrivains furent tous des vulgarisateurs de littérature étrangère. Un des phénomènes essentiels de ce nouveau courant est dans son principe un vaste effort général pour intégrer à la littérature française quelque chose qui était particulier à la littérature anglo-saxonne et slave, et le lui faire intégrer, sans qu'elle y perdît rien de ses qualités primordiales, en lui annexant, non des formes littéraires excentriques, mais une province nouvelle : l'étude des particularités de l'âme. Peut-être paraîtra-t-il arbitraire que nous fassions naître la littérature psychologique en 1880; mais il faut se souvenir que les écrits de cet ordre parus avant cette date n'étudiaient que les phénomènes de l'amour, et non les diverses réactions de

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l'âme humaine dans toutes les circonstances de la vie (i).

A ce moment, il se passa vraiment un fait moral nouveau. Voici, en efïet, les lignes que je trouve à la seconde page de l'Irréparable, qui parut en 1883. C'est Adrien Sixte, celui qui allait devenir un des deux héros du Disciple, qui parle : « ... — Non, la personne humaine, la personne morale, celle dont nous disons moi, n'est pas plus simple que le corps lui-même. Par-dessous l'existence intellectuelle et sentimentale dont nous avons conscience, et dont nous endossons la responsabilité, peut-être illusoire, tout un domaine s'étend, obscur et changeant, qui est celui de notre vie inconsciente. Il se cache en nous une créature que nous ne connaissons pas, et dont nous ne savons jamais si elle n'est pas précisément le contraire de la créature que nous croyons être. De là dérivent ces volte-face singulières de conduite qui ont fourni prétexte à tant de déclamations des moralistes... Nous dépensons toute notre activité à poursuivre un but dont nous nous imaginons que dépend notre bonheur, et ce but atteint, nous nous apercevons que nous avons méconnu les véritables, les secrètes exigences de notre sensibilité. Que d'exemples de ces erreurs intimes fournirait l'histoire des conversions religieuses, si elle était étudiée par un psychologue!... Mais pourquoi remonter à ces témoignages de l'ordre mystique, lorsque l'expérience quotidienne nous permet d'observer, sur place la dualité de notre être? »

Ce que Paul Bourget formulait avec un rare bonheur en 1883 c'était justement l'avènement de cette littérature nouvelle. Depuis lors, presque tout ce qui compte en France, — et peut-être en Europe, car les mouvements littéraires sont de moins en moins localisés dans les

(i) Il faut faire, bien entendu, une exception pour Pascal et pour Racine, comme aussi pour Vauvenargues et Joubert. Mais peut-on dire, par exemple, que la psychologie de Marivaux, de Laclos et même de Constant ait quoi que ce soit à faire avec notre vie psychique?

nations, — procède à l'investigation de « ce domaine obscur et changeant » auquel fait allusion Adrien Sixte. C'est un phénomène psychologique de cet ordre dualiste que nous décrit l'Irréparable; la profession de foi de Paul Bourget est formelle ; c'est la vie de l'âme qu'il va traduire. Et pour qu'il n'y ait aucune équivoque, il prendra pour héros un jeune rêveur anglais de ces annéeslà, un disciple et un ami de Dante-Gabriel Rossetti, et il lui fera composer des eaux-fortes sur les vers suivants de ce même Rossetti : « Ah! dear one, y ou hâve heen dead so long... Ah! chère aimée, vous avez été morte si longtemps ! » — d'Edgar Poë : « By the side of the pale faced moon... Tout à côté de la face pâle de la lune » — de Shelley : « The hopes which thou and I heguiled to dealh on life's dark river... Les espérances que toi et moi avons laissées mourir sur la sombre rivière de la vie. » Ainsi en faisant mouvoir ses personnages dans l'atmosphère de ces poètes anglais qui n'ont jamais fait allusion qu'à cette vie profonde et secrète de l'âme, Paul Bourget entendait bien donner aux romans qu'il allait écrire une direction diamétralement opposée à tout ce qu'il voyait se faire autour de lui. Qu'il ait toujours réalisé ce roman du « domaine obscur et changeant », si contraire aux définitions psychologiques de La Rochefoucauld et des moralistes classiques, je ne le dirai pas. D'autres considérations l'en ont trop souvent empêché ; mais sa préoccupation reste présente dans toute son œuvre. Et ce domaine obscur et changeant, ne voit-on pas qu'il a envahi toute la littérature contemporaine et plus que jamais en 1923, cinquante ans après l'apparition de V Irréparable} Angleterre, Allemagne, Russie, Espagne, Italie, Scandinavie, Amérique, tout y passe comme la France. Citerai-je au hasard quelques œuvres étrangères, récemment révélées, le théâtre de Pirandello ou les Cahiers de Malte Laurids Brigge, de Rilke, les Montagnes russes, de John Rodker ou Légende, de Clémence Dane, Knut Hamsun ou Bojer,

Tchékov ou Ivan Bounine, Ramon Gomez de la Serra ou Ramon Ferez de Ayala? Tout y parle du « domaine obscur », comme les livres des meilleurs d'entre les jeunes écrivains français. Voit-on maintenant que la grande littérature européenne forme depuis i8So un bloc, une seule coulée brûlante, comme le romantisme de 1820 et le réalisme de 1860? Mais cette période risque de durer beaucoup plus longtemps que les précédentes. Et voit-on aussi à quel point Paul Bourget en a été un des initiateurs et des précurseurs? Et ce n'est pas une des moindres raisons pour lesquelles nous l'honorons aujourd'hui.

Ce qui allait intervenir pour modifier la conception fondamentale de Paul Bourget, telle qu'elle apparaît dans ce préambule de l'Irréparable, c'est la constatation que l'étude psychologique de l'homme pour garder son caractère abstrait devrait prendre sa mesure comme s'il était seul, comme s'il était l'individu en soi des métaphysiciens. Or, il n'en est rien. Cet homme agit. Ces actions ont des conséquences morales qui font intervenir d'autres êtres que lui. Il est social. Paul Bourget allait être forcé dorénavant de faire intervenir dans chacun de ses romans le réseau de la société ; et bientôt, donner ces vastes consultations sociales qui s'appellent l'Etape, l'Emigré, Un Divorce, sans compter ses chroniques de l' Illustration et les innombrables réflexions de chacun de ses ouvrages.

C'était suivre la tradition de Balzac, la tradition même de la Httérature française. Je n'insisterai pas là-dessus. Brunetière a écrit des choses définitives sur le caractère essentiel de chacune des grandes littératures européennes ; et on pourrait ajouter des réflexions fort spirituelles sur ce fait que pour représenter l'homme solitaire, le Fran-

çais ait choisi un courtisan, le Misanthrope, et l'Anglais, un naufragé, Robinson Crusoé.

Cependant, vers 1880, il restait encore une tradition byronienne, romantique, d'ailleurs entretenue par Barbey d'Aurevilly : celle du beau ténébreux, de l'homine à bonnes fortunes, sentimental et un peu tragique (qui pourrait bien être, au fond, en France, une déformation, mais une évolution, de l'aventurier de Marivaux et de Le Sage). Ce jeune premier, qui avait été Grandisson, René, Manfred, était devenu Eugène de Rastignac, Lucien de Rubempré, Henri de Marsay, Julien Sorel ; il allait être Armand de Querne, Ra^nnond Casai, Julien Dorsenne, François Vernantes. Le grand art de Paul Bourget fut de créer des caractères si représentatifs de la génération des années 1880 qu'ils sont devenus le type même des hommes de cette époque et que leur influence s'est étendue bien au delà de cette date et s'étend encore aujourd'hui (j'ai déjà dit tout ce que le Bertin et le Mariolles de Maupassant, le François Mintié de Mirbeau et le Dechartre d'Anatole France, — sans compter le Sperelli de d'Annunzio — devaient à cette création).

Cet homme était d'abord un analyste, un « introspecteur ». C'était là le trait essentiel qui le distinguait de ses aînés, même des héros de Stendhal. Ceux-ci s'examinaient tout en agissant et sans cesser d'agir, mais pour le plaisir d'y voir clair. Tandis que les héros de Bourget (et leur innombrable descendance) s'examinent pour s'examiner, souvent sans agir, et parce que pour eux le plaisir de vivre n'existe que s'il est vérifié à chaque seconde par un appareil enregistreur. Sensuels, capables de crimes pour goûter une émotion (puisque ce souci de se connaître a pour corollaire la nécessité de s'expérimenter), leurs fautes sont plus graves que celles des autres, puisqu'ils ne sont jamais innocents, et les conséquences de leurs fautes par conséquent plus tragiques. D'où accroissement de leur responsabilité. Le type du roman de Bourget est

dans cette formule : d'Un Crime d'amour à la Geôle, J'ai'oute que ses héros, hommes et femmes, sont toujours des êtres de haute culture, depuis Noémi Hurtrel qui lit au retour du bal les Pensées de Pascal et l'Autobiographie de Stuart Mill, jusqu'à la duchesse de Roannez. Et l'abus de la culture engendre, selon Paul Bourget, les mêmes erreurs que celui de l'analyse. Ici, je ne peux me retenir de dire que je trouve ses conclusions un peu sévères à l'égard de la culture. Rien ne prouve que, moins cultivés, ces personnages n'aient pas commis les mêmes erreurs ; et 'je tiens que les personnes cultivées et même trop cultivées, si elles commettent des fautes, qui tiennent parfois à cette culture, sont préservées aussi par elles de fautes plus graves et plus terribles qui sont, elles, l'apanage des êtres sans culture. Mais Paul Bourget estime que tout avantage intellectuel, financier ou social, dégénère en abus et par conséquent en vice, s'il n'est pas corrigé par une conscience parallèle et plus haute du devoir correspondant. Cette pensée, si sage d'ailleurs, est une des colonnes morales qui soutiennent l'édifice de son œuvre.

Ainsi Paul Bourget avait à la fois comme domaine à explorer le merveilleux afflux psychologique, qui s'était formé dans le dernier tiers du dix-neuvième siècle, et comme terrain d'expérimentation l'homme à la fois candide et méfiant, sentimental et sensuel, brutal et cultivé et par-dessus tout jaloux, qui représentait le type même des hommes formés autour de l'Année terrible. A l'aide de ces deux éléments, il allait mener cette vaste enquête psychologique qui remplit aujourd'hui cinquante-huit volumes et qui a occupé cinquante années uniquement vouées à la vie de l'esprit. Mais il lui fallait en quelque

sorte le levier qui mît ce monde en mouvement ; ce levier, il devait le trouver dans une conception du roman presque uniquement dramatique. Il lui a semblé, — comme d'ailleurs à la plupart des grands romanciers, — que les caractères ne se dessinaient tout à fait que si on les forçait de réagir en face de circonstances tragiques. Cela est vrai, avec cette restriction que l'état moral et sentimental de l'homme à l'état, pour ainsi dire, latent, et quand aucune de ces lames de fond ne le soulève, est peut-être plus vrai encore, — mais d'une vérité qui ne se manifeste presque jamais, la vérité du journal d'Amiel, par exemple, — puisque aussi bien, sitôt qu'il réagit en face des circonstances, il se trouve modifié par elles et n'est plus exactement l'individu qu'il se rêvait. Mais cet être intimement vrai n'est pas un personnage de roman ; Hamlet n'est sans doute, au fond, que le passage de cet être en soi, du monde de rêves où il s'est réalisé au monde de turbulence extérieure, où les circonstances exigent qu'il se place. Et Bourget a écrit aussi son Hamlet, qui est André Cornélis, un de ses chefs-d'œuvre.

Du moins, cette conception allait-elle permettre à Paul Bourget de traiter de grands sujets. On a fort ri, à la fin du naturalisme et dans les débuts du symbolisme, du sujet, comme on en rit aujourd'hui en peinture ; mais il n'en est pas moins que les sujets de romans existent en soi, en dehors même de la manière dont ils seront traités. Je veux dire qu'il y en a qui comportent par leur développement même une vue plus ou moins élevée de la vie humaine. Le Père Goriot, l'Idiot ou le Moulin sur la Floss sont déjà par leurs thèmes d'autres livres que les Scènes de la vie de bohème, les Sœurs Vatard ou les Souffrances du professeur Delteil.

Mais un vrai romancier trouve presque toujours les sujets dont il a besoin, et Paul Bourget est un romancierné.

Il l'est d'abord par son pouvoir de créer des êtres corn-

plets, différents entre eux, des êtres aj^ant une vie absolument personnelle, opposés par les circonstances dans des conflits où ils se heurteront, moins à cause de leurs intérêts que de la divergence totale de leurs rouages intérieurs. C'est là une des qualités les plus rares du romancier, une de celles que possèdent seulement les très grands, que ce pouvoir de fabriquer des individualités qui n'aient entre elles rien de commun, sinon, chez Bourget, une tendance marquée à l'hyperémotivité. Chacun de ses livres dresse ainsi des individus qui ne possèdent pas entre eux de communes frontières : d'où conflit et généralement désastre.

Il l'est ensuite par la densité de l'atmosphère où se meuvent ses héros. Il a coutume de dire que les personnages d'un livre « doivent être dans la chambre ». Avec lui, ils y sont toujours. Prenez le début de chacun de ses romans, Cruelle énigme ou Cosmopolis, André Cornélis ou Un Drame dans le monde, les personnages sont là, présents, aussi présents au bout de quelques pages que si vous les connaissiez depuis des semaines. Quels portraits que ceux du comte Scilly (i), d'Adrien Sixte (2), de Raymond Casai (3), de Philippe d'Andiguier (4), de Ribalta (5), du prince Fregoso (6), de Paul Vernat (7) ! Et quelle merveille que ces portraits de femmes, en même temps vrais et légèrement idéalisés, troublants et profonds, et qui gardent dans toutes les chutes je ne sais quelle pureté fondamentale ! Qui de nous n'a pas été amoureux d'Hélène Chazel (8), d'Aiba Sténo (9), d'Ely de Carlsberg (10),

(i) Cruelle énigme.

(2) Le Disciple.

(3) Un Cœur de femme.

(4) Le Fantôme.

(5) Cosmopolis.

(6) Une Idylle tragique.

(7) La Geôle.

(8) Un Crime d'amour.

(9) Cosmopolis.

(10) Une Idylle tragique.

de Suzanne Moraines (i), de Juliette de Tillières (2), de Gabrielle Darras (3), de Catherine Ortègue (4)? Paul Bourget les a dépeintes avec une tendresse infinie. Elles sont, elles aussi, « dans la chambre », mais elles baignent aussi dans un air différent, dans ce monde fait de mystère et de poésie, où les grands amateurs d'âmes féminines ont toujours à demi plongé leurs créations, depuis Shakespeare jusqu'à Tourguéncff. (Comparez une jeune fille de Bourget, par exemple, à une jeune fille de Zola !) Il est encore romancier par un don aussi rare que tous ceux-là et qui est le sens de l'émotion. Il est impossible de lire la moindre page de lui avec indifférence. Il vous prend toujours aux entrailles, comme d'ailleurs ses contemporains. Loti et Maupassant. On peut être un admirable artiste comme Anatole France et ne jamais vous émou voir. Mais les plus grands de tous, les vrais créateurs, ne nous laissent pas le temps de formuler sur leur oeuvre un jugement esthétique ; ils vous saisissent par la main et ils vous entraînent. Ils vous entraînent comme Walter Scott au sein d'un vieux château où de grands seigneurs douloureux demeurent fidèles à leur souverain dans une solitude où passent des jeunes filles romanesques ; ils vous entraînent comme Dickens dans des rues tortueuses, vers des boutiques obscures et féeriques, sur les quais de la Tamise, ou, comme Balzac, à la pension Vauquer ou chez la baronne Nucingen ; mais ils ne nous donnent pas le droit de ne pas les suivre. Avec eux, il faut s'exalter, rire, pleurer, souffrir, il faut enfin communier avec l'humanité. Il en est de même avec Paul Bourget. A tout moment, un froissement du cœur vous avertit qu'il s'agit de créatures humaines qui souffrent ce que vous avez souffert ou ce que vous souffrirez. Ce don de l'émotion est certainement

(i) Mensonges.

(2) Un Cœur de femme.

(3) Un Divorce.

(4) Le Sens de la mort.

une des causes initiales du grand succès de Paul Bourget. Enfin, il est romancier par son désir de donner de l'homme une idée totale ; cela l'a amené à la fois à considérer en lui l'être physique et l'être religieux. Personne ne connaît aussi bien que lui la physiologie de ses personnages. On lui a reproché lourdement à ce sujet d'être pédant. Mais on a toujours l'air pédant en face d'un ignorant quand on parle de ce qu'on sait. Trop de romanciers ignorent les lois élémentaires de la physiologie. Elles sont pourtant nécessaires à toute création. Et c'est le même écrivain qui donne à ses héros ces racines vivantes, ces angoisses métaphysiques et ces troubles de conscience que seule une religion peut apaiser. Ainsi il a dessiné de l'homme une image vaste et véritable, presque complète, à laquelle on ne peut reprocher que d'être souvent trop rigoureuse et même mécanique à force de logique, au lieu de garder ces contradictions, ces souplesses et cet ondoiement qui sont particuliers à la créature humaine. Mais c'est le défaut propre à tous les créateurs d'esprit critique et qui veulent trouver un motif discernable à nos actes. Si c'est un défaut, il est moins dangereux que celui auquel on n'est que trop porté aujourd'hui et qui consiste à ne tenir compte que des illogismes de l'individu comme si la vérité était seulement dans l'absurde. Je ne peux qu'indiquer le côté médical et religieux de l'œuvre de Paul Bourget ; je laisse à des esprits plus compétents que moi en ces matières le soin de les traiter ; mais il m'était impossible de ne pas les signaler, en tentant, comme j'ai essayé de le faire, de montrer quelques aspects de l'évolution de Paul Bourget et d'expliquer quelques-unes de ces qualités exceptionnelles et fondamentales qui font de lui un des plus grands romanciers français.

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