EDMOND JALOUX
On peut lire dans la magnifique étude consacrée par Paul Bourget aux Nouvelles de Balzac : « Balzac savait qu'une nouvelle n'est pas un roman court et qu'un roman n'est pas une longue nouvelle. » Au seuil de ces quelques notes, je voudrais reproduire en manière d'épigraphe une phrase aussi juste, d'une vérité aussi concentrée — en l'appliquant au grand écrivain dont on fête aujourd'hui le jubilé littéraire. Paul Bourget sait qu'une nouvelle n'est pas un roman court et qu'un roman n'est pas une longue nouvelle. Qu'il serait utile de répéter cela sur tous les tons, jusqu'à satiété ! Il est extrêmement rare que le talent du récit court s'ajoute à celui du récit long et qu'on les trouve réunis dans la même personnalité. Les auteurs de romans copieux, les peintres de fresques ne se sont trop souvent qu'amusés à écrire des contes. Ils n'ont pas réduit leur sujet avec la patience des jardiniers japonais pour leurs arbres nains. Ils ont coupé une branche, l'ont plantée en terre et ont pensé qu'elle ferait illusion. Ainsi procèdent certains fleuristes pressés^ Mais les feuilles restent trop grandes. Au surplus la branche, plantée dans trop peu de terre, ne tarde pas à mourir. Devant le Christ mort de Mantegna, Paul Bourget s'écrie : « Qu'elle est petite cette toile et que ce tableau est grand ! » Certains prétendent que l'art du miniaturiste est secondaire. Peut-être. Mais Rembrandt est aussi bien dans le Philosophe en méditation que dans la Ronde de nuit. Il appartient aux nouvellistes de s'ins-
pirer de ces exemples. Un travail utile est la comparaison des contes de grands romanciers avec leurs ouvrages de longue haleine. On reconnaîtra que chez Paul Bourget, comme chez Balzac, il y a brisure de la manière et que la Grande Breièche est aussi loin du Père Goriot que le Mythomane du Démon de midi. Le roman démontre. C'est même une des principales quahtés du roman supérieur que de démontrer complètement. La nouvelle suggère. « En revanche, a écrit Paul Bourget, c'est le genre le plus capable d'inquiéter la pensée. » Et plus loin, à propos de cette observation de Balzac : « L'art n'est que de la nature concentrée », il ajoute : « N'est-ce pas son chef-d'œuvre de recréer, comme cette nature le fait, dans ses moindres fleurs et dans ses moindres insectes, tout un monde, dans un si étroit raccourci d'espace et de matière. »
Si nous étudions les nouvelles de Paiil Bourget, nous reconnaîtrons avec quel soin les sujets ont été choisis. Car c'est une caractéristique des maîtres du récit court : le choix du sujet. Trop vaste il donne, par une contradiction curieuse, une sensation de vide, de pauvreté. Trop mince, il donne heu à des développements qui semblent interminables. Et c'est ainsi qu'un conte de trois cents lignes peut paraître plus lourd, plus indigeste qu'un roman de six cents pages ou plus hâtif, plus sommaire qu'une nouvelle à la main. Je cite toujours Paul Bourget : « Une nouvelle est comme un moment découpé sur la trame indéfinie du temps. La durée qui a précédé ce moment et celle qui le suit lui restent extérieures. » Cherchons ce moment dans quelques nouvelles de Paul Bourget, prises au hasard. Le Père. Un jeune homme vole deux médailles précieuses dans la cassette d'un moine. Celui-ci, saisi de pitié, dit au voleiu: : « Vous choisirez deux pièces et vous les garderez comme souvenirs. » L'auteur conclut : « Je reconnus, dans le regard que mon compagnon jetait sur le simple moine, l'aube
d'une autre âme... « Ce regard-là, ce moment, c'est celui qui se grave dans la pensée du lecteur. Le drame est court, ramassé, comme dans toutes les nouvelles tragiques de Paul Bourget, « parce que la terreur est de toutes les émotions humaines celle qui a le moins besoin de temps. » Observation que corrobore Edgard Poë. Pienons Un Scrupule, qu'il faut retenir comme une merveille de dosage, comme le type de la longue nouvelle remplie et achevée. Le héros a vu une adolescente pure dans un milieu infâme ; il la revoit femme et exquisement jolie et ramenée par la fatalité à ce même milieu. Elle l'a toujours aimé. Lui aussi, peut-être... Il la quitte pourtant, à l'issue d'un dîner fin, et elle lui baise la main avec respect. Le « moment » : ce dîner qui comptera éternellement dans la vie de l'un et de l'autre. Mais pour que l'impression soit profonde, il convient aussi que les portraits, brossés en quelques coups de pinceaux, saisissent par leur simplicité fulgurante. Ainsi font les maîtres qui effacent les détails inutiles pour ne garder que l'essentiel. Je Hs dans l'Echéance : « Il avait de gros os et peu de muscles, des traits épais et le sang pauvre. » La synthèse du roman est dans une page, celle de la nouvelle dans une phrase.
Mais en poussant ces théories à l'absurde, on obtiendrait une sorte de mosaïque Httéraire destinée à être lue avec une loupe et dénuée de toute grandeur d'ensemble. J'ai sous les yeux le portrait funéraire d'une impératrice de Chine. Le visage est supérieur aux plus beaux de Clouet. La robe d'im superbe rouge sombre fait une énorme tache rehaussée d'or; mais l'impératrice tient entre ses bras un écran. Approchez -vous, prenez un verre grossissant et regardez : sur cet écran l'artiste a trouvé le moyen de peindre un frais et ravissant et compliqué paysage : des saules éclairés par une lueur laiteuse, une rivière d'argent, des coucous aux ailes déployées qui semblent nager dans le clair de lune... On
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peut négliger ces enjolivements : le visage suffit, si grave, si triste, avec ces yeux qui hésitent entre la splendeur des beautés étemelles et le regret des choses de la terre...
Or, il faut ce visage, sans quoi il ne resterait plus qu'une anecdote. Dans une nouvelle de Paul Bourget — une de ses plus belles — l'humble huissier d'un ministère a un fils dont il a fait un grand médecin. Pour élever son fils, cet homme, jusque-là d'une honnêteté intransigeante, a volé le dépôt qu'un de ses chefs lui avait confié, à charge de subvenir aux besoins d'un enfant naturel que ce chef avait eu. Le thème de la nouvelle, ce n'est ni l'amour paternel qui pousse le brave homme à un crime, ni le remords du fils légitime poiu: le bonheur de qui l'injustice a été perpétrée, c'est l'horrible misère de l'autre, du vaincu, du déchet social. Morceau brossé largement, d'un trait de maître, parmi les charmants et émouvants détails.
Inscrire, au moment choisi, le fait caractéristique, voilà donc le secret. Vous connaissez le sujet de l'admirable Luxe des mitres? Un écrivain qui aurait pu être grand, sacrifie ses rêves d'art au luxe de sa femme. Il devient un forçat de la copie. Plus il monte, plus il gagne d'argent, plus il devient célèbre, plus il prononce sa propre déchéance dans le secret de son cœur. Le « moment ))? C'est celui où la fille, découvrant enfin le martyre de son père, cache son visage contre l'épaule de l'écrivain vieilli : « Cette épaule devenue un peu plus haute que l'autre, à cause des innombrables séances devant la table de travail, la plume en main. » Nous ne pouvons plus oublier le portrait.
Il est à remarquer que toutes les nouvelles de Bourget, courtes ou longues, ont une signification morale, qu'elles laissent derrière elles un prolongement infini. Nul n'a mieux dépeint le remords, thème inépuisable de contes tragiques. C'est, dans le Talisman, l'étude de l'envie chez un garçon de onze ans qui casse et cache la montre d'un
ami — unique instant de défaillance d'une âme droite et jqui se ressaisit. C'est, dans Monique, l'étude de la jalousie chez une jeune fille, qui la pousse à commettre le forfait le plus atroce. C'est, dans Reconnaissance, l'étranger qui vole un tas d'or à Monte-Carlo et restitue la somme augmentée d'intérêts vingt ans plus tard, parce qu'il est redevenu honnête, parce qu'il a été soutenu dans la lutte par le souvenir d'une minute d'égarement. Largeur du plan d'ensemble, de l'idée mère ; conscience et recherche dans le détail. Quoi de plus émouvant que, dans Dualité, cette jolie femme, mère dévouée jusqu'au sacrifice rnais qui reste quand même vouée à son linge fin et à ses bijoux précieux et qui offre comme cadeau suprême au confident de ses faiblesses, une larme dans « le sabot de Vénus » d'une orchidée. Partout, dans les nouvelles les plus réduites, comme dans les contes qui atteignent les proportions d'un roman, — le Luxe des autres est plutôt un roman ; je l'ai classé parmi les nouvelles car moins copieux que les autres romans de Paul Bourget, il a été conçu avec les procédés de Bourget nouvelliste, — l'étincelle se produit, cet effet de surprise qui est une des forces du genre. Dans la Roulotte, voici l'opposition d'une fiancée bourgeoise qui a tiré un coup de revolver sur un jeune homme parce qu'il lui refusait le mariage et d'une simple bohémienne qui s'est laissé arrêter et accuser de vol à la place de son amant. Dans ma Maison de Saint-Cloud, je relève ce trait : un petit tailleur en chambre, tout vieux, tout laid, tout humble et si pauvre. Or, il fait ses courses à bicyclette et choisit les rues les plus embouteillées : « les autres ne sont pas amusantes. » On remarque chez Paul Bourget comme chez tous les grands nouvellistes le souci du pittoresque dans la vérité. Un personnage curieux est un héros de nouvelle ; un héros de roman doit être un personnage général. Beaucoup de nouvelles — et des plus frappantes — de Paul Bourget sont les illustrations d'une pensée. Avec celle-ci : « une loi mysté-
rieuse veut qu'à côté de tout être dur et implacable, un dévouement se rencontre », il a écrit la Meilleure part, conte admirable.
La lecture des pages critiques définitives consacrées par le maître à l'art du conte et, surtout la lecture de ses contes eux-mêmes si prodigieusement charpentés et variés, si vrais, d'un accent si noble et si humain, constituent le meilleur enseignement qui se puisse imaginer. Toutes les ressources de l'esprit et du cœur sont mises en jeu. Le sujet arrive à l'originahté sans effort. L'auteur ne suit pas seulement les méandres de la vie, ce qui ne l'amènerait qu'à l'anecdote, il applique les méditations de sa pensée au riche trésor d'observation dont il dispose.
Ainsi Paul Bourget nouvelliste complète Paul Bourget romancier. Avec une science infaiUible du dosage, il assigne à chaque thème les dimensions qu'il comporte. La plupart de ses contes enferment les sujets de volumes plus considérables. Aucun ne donne le sentiment d'avoir été écourté, cette sensation de hâte, de gêne, qui est recueil du genre. Il est impossible de les relire sans être frappé d'admiration et de respect pour cette imagination puissante, pour ce choix si artiste et si surveillé, poiur ce bonheur d'expression dans les portraits, pour la vérité du dialogue. Comme les morceaux d'un miroir brisé, chaque nouvelle de Paul Bourget est un reflet de son œuvre.