‹ Jubilé de Paul BourgetChapitre 23 sur 52 · HENRI DUVERNOIS · texte numérisé non relu

HENRI DUVERNOIS

M. Paul Bourget a connu au théâtre de grands succès. Un Divorce, la Barricade, le Tribun, l'Emigré, ont tenu l'af&che de longs mois. Il est, je crois, à peu près unique qu'un écrivain, qui semblait devoir être exclusivement un romancier et qui avait conquis dans cette voie une gloire aussi brillante que solide, se soit laissé tenter par la scène et y ait transporté, avec autant de bonheur, son observation des hommes et son souci des grands problèmes de l'heure présente.

Aussi bien, le talent de l'auteur du Disciple a-t-il une infinie variété. M. Paul Bourget fut un poète élégant et précis, le roman lui doit quelques-uns de ses chefs-d'œuvre les plus fameux. Il a donné à la critique moderne l'un de ses titres les plus importants avec les Essais de psychologie contemporaine. Pourtant, M. Paul Bourget, de tous nos grands hommes de lettres, semblait, peut-être, celui qui était le mieux armé contre les séductions de l'art dramatique. C'est, en effet, à un don d'analyse, lucide et profond, qu'il dut sa maîtrise, et l'analyse, on le sait, est la vieille ennemie du théâtre qui, lui, ne vit que de sjmthèses.

Comment M. Paul Bourget passa-t-il du livre à la scène? Pour essayer de le découvrir, il faut remonter assez loin et suivre l'évolution de ce rare esprit chez lequel la volonté de juger toutes choses de haut n'a jamais aboli le sens aigu de la vie. Jules Lemaître a fort exactement défini les influences qui s'exercèrent tout

d'abord sur M. Paul Bourget. De Baudelaire il parut tenir un « mélange singulier de sensualité et de mysticisme » ; à Renan il emprunta « le dédain aristocratique », à Taine « l'esprit scientifique », à Stendhal sa puissance et son application d'analyste. La nécessité même de concilier toutes ces sortes d'influences, parfois contradictoires, poussa M, Paul Bourget vers une sorte de vaste dilettantisme, c'est-à-dire vers « cette disposition d'esprit, très intelligente à la fois et très voluptueuse, qui nous incline tour à tour vers les formes diverses de la vie et nous conduit à nous prêter à toutes ces formes sans nous tenir à aucune ». M. Paul Bourget voulut tout connaître, tout comprendre, tout sentir. Il alla partout et revint de tout. Il voyagea à travers toutes les idées comme à travers tous les pays. Mais sa curiosité ne fut jamais satisfaite et lui laissa une vague amertume et une sorte de malaise. Après ces pérégrinations sans nombre, il retourna un beau jour chez nous, chez lui et s'appliqua à renoncer à ces excursions intellectuelles. Quelques idées très simples et très fortes, coordonnées avec vigueur et finesse et qui peuvent se résumer en ce seul mot : « traditionalisme », lui apparurent seules comme dignes d'être défendues. Il oublia les terrasses embaumées de Florence, les élégances apprêtées de la campagne anglaise, les paysages mouvementés de l'Espagne et il revint en France où l'ombre des vieux arbres sembla lui donner la paix dont il avait besoin. En redevenant pour ainsi dire terrien, en s'enracinant, en abjurant pour toujours les satisfactions passagères et un peu troubles du cosmopolitisme, M. Paul Bourget, sans cesser d'être psychologue, se fit morahste. Et c'est, je crois, parce qu'il se fit moraliste qu'il voulut être auteur dramatique. En effet, le roman lui avait suffi pour y développer des points de vue d'amateur d'âmes, des doctrines d'essayiste, ou pour nous intéresser à des h5^othèses morales ou sentimentales. Mais lorsqu'il estima être en possession de vérités

plus graves et plus solides, de ces vérités qu'il ne s'agit plus de proposer à nos esprits, mais d'imposer à nos consciences, il éprouva le besoin de recourir à une tribune plus sonore et plus retentissante. C'est ainsi, j'imagine, que M. Paul Bourget dut être amené à songer au théâtre. Il me semble que nous en trouvons la preuve dans Un Divorce, un des premiers ouvrages dramatiques de M. Paul Bourget, tiré d'un roman qui n'est point parmi les plus célèbres. La pièce qui lui emprunta ses situations principales est d'une violence et d'un pathétique autrement vigoureux. Il est rare qu'un romancier ait eu lui-même la clairvoyance de discerner le surcroît d'ampleur et de puissance que sa pensée prendrait à la scène. M. Paul Bourget en avait laissé le soin à d'autres pour le Disciple, pour Mensonge, pour Une idylle tragique. Pour Un Divorce, il voulut être son propre adaptateur. C'est que, cette fois, il ne s'agissait plus d'une action mettant aux prises les passions de trois ou quatre personnages, mais d'un problème moral et social. Cette remarque s'applique à toute l'œuvre dramatique de M. Paul Bourget ; elle se plaît à élire entre tous, les grands sujets, ceux dont le livre semblait seul capable d'accueillir les vastes proportions et les lointaines conséquences, tandis qu'elle néglige les conflits individuels qui ne dépassent point l'aventure tragique dont ils déterminent et limitent les péripéties. Pourtant, de ces aventures-là, combien M. Paul Bourget en a imaginé qui auraient pu servir à tant de drames. Il les a dédaignées, parce qu'au théâtre son but est moins d'émouvoir que de persuader. Il est en cela l'élève d'Alexandre Dumas fils, auquel il a consacré dans les Essais de psychologie contemporaine une étude chaleureuse et lucide. « Examinez toutes ses pièces, écrit M. Paul Bourget, à partir du Demi-Monde jusqu'à la Princesse de Bagdad. Il n'y en a pas une au sortir de laquelle un utilitaire puisse répéter le : « Qu'est-ce que cela prouve? » du spectateur sceptique à'Aihalie.

Toutes ces comédies aboutissent à un enseignement évident et direct, de même que toutes sont fondées sur un drame de la vie morale. L'auteur le reconnaît lui-même, et s'en fait gloire. A ses yeux, le théâtre qui ne démontre pas ce que l'écrivain croit être la vérité, n'est qu'un jeu de patience, indigne d'occuper un artiste sérieux... Le moraliste n'écrit point pour donner une fête à sa fantaisie, comme le poète, ni pour être ailleurs, comme le visionnaire, ni pour redoubler en lui le sentiment de la réalité, comme le faiseur de mémoires ou le romancier d'observation directe. Non. Il obéit à sa conscience, et ses livres deviennent des actions. » Alexandre Dumas fils n'avait pas voulu exprimer une autre pensée, lorsqu'il disait : « On ne saurait avoir, sans être fou, la prétention de faire à soi tout seul, une réforme générale, mais il est probable que cette réforme doit s'opérer graduellement. On choisit donc, lorsqu'on traverse ce monde, et qu'on a la volonté du bien, un point quelconque où. se manifestent d'ailleurs, car ils sont visibles partout, les symptômes de l'imbécillité quasi-universelle. On y devient incessamriient attentif et on la combat... Émettre une idée, formuler une théorie, soutenir une opinion devant le public, soit que l'on parle du haut d'une chaire, d'une tribune ou d'une scène, me semblent chose si grave, que mon esprit, je dirai même ma conscience, n'a de repos que lorsque je me suis bien assuré que j'ai agi en toute sincérité. »

Je suis bien certain que cette phrase empruntée à la préface de la Princesse Georges a toujours été présente à l'esprit de M. Paul Bourget, chaque fois qu'il forma le dessein d'écrire un ouvrage pour le théâtre. Il ne me paraît pas impossiblt; que si Dumas fils n'avait pas existé, M. Paul Bourget ne se fût jamais décidé à devenir, même par occasion, auteur dramatique. Il ne l'est pas, à vrai dire, de naissance, en dépit de cette autre déclaration de Dumas, dans la préface du Père prodigue : « On ne

devient pas un auteur dramatique ; on l'est tout de suite ou jamais, comme on est blond ou brun, sans le vouloir. C'est un caprice de la nature qui vous a construit l'œil d'une certaine façon, pour que vous puissiez voir d'une certaine manière qui n'est pas absolument la vraie, et qui, cependant, doit paraître la seule, momentanément, à ceux à qui vous voulez faire voir ce que vous avez vu. »

M. Paul Bourget, malgré cet aphorisme dont la justesse peut bien comporter quelques exceptions, n'est pas auteur dramatique comme on est blond ou brun. Il l'est devenu, comme il arrive que l'on se teigne. La teinture n'a jamais exclu la sincérité. J'entends par là que M. Paul Bourget n'a pas abordé le théâtre comme un moyen d'expression qui lui fût naturel, mais parce que c'était la seule route qui s'offrît à lui pour atteindre à cette influence contagieuse que l'on ne peut excercer que sur une collectivité. Sa vocation ne provient pas d' « un caprice de la nature », mais d'une méditation de moraliste — d'un moraliste social — trop pressé, lorsque les questions qu'il envisage lui paraissent d'une urgente gravité, pour s'adresser individuellement à des lecteurs. Voilà pourquoi, comme Alexandre Dumas, M. Paul Bourget se plaît à rapprocher la « scène » de la « chaire » et de la « tribune ».

Revenons-en à Un Divorce, qu'avec la collaboration de M. André Cury, M. Paul Bourget fit représenter sur la scène du Vaudeville en 1908, Aussi bien de toutes ses pièces, celle-ci manifeste-t-elle le plus clairement les raisons qui l'ont décidé à recourir au mirage de la rampe — mirage qui ne cherche point à faire apparaître à nos yeux des villes enchantées et de merveilleuses oasis, mais les erreurs de mœurs sociales ou l'infirmité des lois. Esquissons rapidement le sujet essentiel de ces trois actes.

Gabrielle Darras fut naguère une chrétienne fervente. Les épreuves, les déceptions, la vie, ont obscurci sa foi. Mariée une première fois à M. de Chambault, un alcoolique dont elle a eu un fils, Lucien, elle n'a pas tardé à

divorcer. Elle a refait sa vie avec son second mari, M. Barras, qu'elle aime et dont elle est aimée. Darras est un homme loyal, probe, d'un esprit élevé et d'un cœur généreux ; serviteur passionné de la justice et libre penseur impénitent. De cette union une fille est née. Darras a consenti que sa femme donnât à la petite Jeanne une éducation religieuse. Mais en conduisant l'enfant au catéchisme, Gabrielle Darras a senti sa foi se raviver. Le désir bientôt ardent de rentrer dans le giron de l'Église s'empare d'elle. Elle s'ouvre de ce projet au père Euvrard, un ancien camarade de Darras à l'École polytechnique. Le père Euvrard déclare à la brebis égarée qu'elle ne saurait à présent rentrer au bercail. N'est-elle pas hors l'Église, puisqu'elle a accepté le bénéfice d'une loi conçue contre l'esprit chrétien? Il entreprend de lui faire la sombre énumération des conséquences du divorce.

Les prédictions du prêtre vont en partie se réaUser. En effet, Lucien de Chambault s'est épris d'une jeune étudiante en médecine, Berthe Planât. C'est une étrange petite personne, acquise aux idées modernes. Élevée par un oncle sociologue et sociaHste, elle appelle de tout son vœu chimérique une société idéale. Elle a trouvé l'âme sœur, et surtout le cerveau frère, dans un jeune étudiant enthousiaste et éloquent, — si éloquent qu'il parvint à séduire Berthe, si enthousiaste qu'il l'abandonna en lui laissant un fils. — Lucien ignore le passé de la jeune fille. C'est Darras, son beau-père, qui le lui apprendra. Darras a élevé Lucien ; il a veillé à son éducation. Il l'a chéri et choyé. Il lui a inculqué ses théories et ses opinions, et par-dessus tout, le respect de la conscience indi\'iduelle. Le jeune homme refuse de croire aux révélations que lui fait Darras ; il se révolte, il s'indigne, des mots irréparables sont sur le point d'être échangés; ils ne le seront qu'au second acte.

C'est Berthe Planât, elle-même, qui, simplement, avoue son passé à Lucien. Tout ce qu'on lui a dit est véritable.

Le pauvre garçon s'effondre, mais la jeune femme plaide sa cause. Elle n'a pas été séduite. C'est librement qu'elle s'est donnée à l'étudiant Méjan. L'union libre n'est-elle pas aussi sainte devant la nature que le mariage l'est devant Dieu? Lucien et elle n'ont- ils pas été toujours de cet avis? Berthe se trouve donc dans la situation d'une femme divorcée. Elle a peiné, elle a lutté, elle a souffert, pour élever son enfant. Elle a droit au respect et à l'estime de tous. Ses brûlantes revendications sont d'ailleurs fort désintéressées, puisqu'elle déclare à Lucien qu'elle refuse et refusera toujours de devenir sa femme. Lucien pourtant, a décidé qu'il en serait ainsi et il fait part de sa résolution à son beau-père. La scène entre les deux hommes est belle et véhémente ; c'est le point culminant de l'ouvrage. Le conflit des personnes se fond avec celui des idées. Darras essaye de démontrer à Lucien que l'union qu'il veut contracter est indigne de lui. Il donne ses raisons ; Lucien y oppose les siennes : c'est le choc de l'individualisme et de l'esprit de société. En fin de compte, exaspéré par l'opposition de son beau-père, Lucien va jusqu'à lui jeter à la face que s'il épouse Berthe Planât, son ménage sera en tous points comparable au sien. Berthe n'est-elle pas, elle aussi, une divorcée de l'union libre? Si Berthe a un enfant, Mme Darras n'en avait-elle pas un elle aussi? Et Darras, révolté par tant d'audace, s'emporte et déclare qu'il empêchera par tous les moyens l'accomplissement d'un tel projet. Qu'importe à Lucien? Il ira demander à son vrai père, M. de Chambault, l'autorisation que, seul, il peut légalement lui accorder — car Lucien n'a pas vingt-trois ans. — Mais le jeune homme trouve M. de Chambault agonisant et, quelques jours plus tard, il lui ferme les yeux.

Voici les sombres prédilections du père Euvrard presque réalisées. Le foyer des Darras n'existe plus. Bâti hors l'Église et contre elle, il ne pouvait connaître le bonheur et la vérité. C'est ce que la malheureuse Gabrielle constate

douloureusement. Elle supplie son mari, maintenant que M. de Chambault est mort, de consentir à leur mariage religieux. Darras refuse ; il ne démentira point, par cet acte, toutes ses idées. Lucien qui, depuis douze jours, n'a pas revu sa mère, vient l'embrasser et lui dire adieu. II ne saurait plus longtemps demeurer auprès de Darras; dont il avoue d'ailleurs avoir toujours été jaloux. Il ira vivre en Suisse où il commencera ses études de médecine à côté de Berthe Planât. Mme Darras quittera son mari et se délivrera de la situation coupable où elle se trouve. C'est le père Euvrard qui, en dépit des insultes que ne lui ménage point Darras, la forcera à ne point quitter son foyer, pour veiller sur l'âme de la petite Jeanne dont son devoir maintenant est de faire une chrétienne qui, elle, ne divorcera pas. Ému par la loyauté du prêtre, Darras lui tend la main et lui demande pardon. Rien n'est plus noble que cette réconciliation des deux adversaires dont aucun ne capitule.

Nous trouvons dans cette pièce tous les traits caractéristiques du talent de M. PaulBourget, dramaturge. Nous y devinons à chaque scène — et toute la pièce est construite de manière à mettre en évidence cette volonté — l'intention beaucoup moins de nous intéresser aux aventures du ménage Darras et aux amours de Lucien et de Berthe Planât, que d'illustrer par des images vigoureuses les conséquences néfastes du divorce. C'est ainsi que ce drame constitue un réquisitoire éloquent contre le divorce. Le sujet était cependant fatigué depuis les temps, en quelque sorte héroïques, où Emile Augier déchaînait les plus vives controverses en faisant représenter Madame Caverlet. Cependant, M. PaulBourget est arrivé à rajeunir ce sujet qui paraissait épuisé. Comment cela? D'abord, par un singulier mélange de logique et de passion à travers lequel il s'est appliqué à « repenser » ce thème déjà vénérable. La logique passionnée ressuscite tout ce qu'elle touche. Ensuite, par un mérite qui éclate dans toutes

ses pièces, — je veux parler de cette impartialité absolue, totale, qui est la sienne. Celui-là n'avilit jamais l'adversaire. C'est la faiblesse habituelle des pièces à thèse où nous avons accoutumé de voir l'auteur prêter aux personnages chargés de défendre ses idées, les répliques les plus avantageuses, les développements les plus sagaces et les tirades les plus irrésistibles, tandis que celui qui le contredit ne débite que sottises et médiocrités. Ce procédé est vraiment trop facile ; il ne laisse point néanmoins de trouver encore des amateurs. Tout au contraire, M. Paul Bourget se fait une sorte de jeu brillant et probablement un devoir, d'établir aussi solidement les arguments de la thèse opposée que ceux de la thèse dont il entend démontrer l'excellence. C'est à cette intransigeante équité qu'iy« Divorce doit sa valeur originale. Nous en venons même à nous demander parfois si nous n'allons pas être convaincus par les idées contre lesquelles M. Paul Bourget part en guerre ou, plus exactement, en croisade. A certains moments, nous sentons sa doctrine près de courir vm danger dont il est l'artisan. De là l'intérêt de la lutte. Il y a combat et incertitude sur son résultat. Donc il y a action ; donc il y a pièce. Nous ne nous disons pas : que va-t-il arriver à Lucien? que vat-il arriver à Darras? mais : est-ce Lucien ou Darras qui a raison? Je n'assure point, d'ailleurs, qu'il n'y ait dans cet ouvrage, dans son postulat un peu laborieux, quelque arbitraire, mais un auteur dramatique n'est jamais tenu à une complète vérité dans la position de son sujet. Bourget a édifié le sien en ne se préoccupant des sentiments de ses héros que dans la mesure où ces sentiments favorisaient l'acharnement du duel engagé. Il ne pousse point avant l'étude des caractères et se contente d'en tracer les grandes lignes. En revanche, il dépense toute son énergie et toute sa puissance dialectique dans les 'deux argumentations en présence. Il s'est attaché davantage à pénétrer les raisons du cerveau que les raisons du

cœur. Cette méthode est tout justement à l'opposé de celle qu'il emploie dans ses livres. Pour nous résumer : rien n'est plus éloigné de M. Paul Bourget, romancier, que M. Paul Bourget, dramaturge. A certaines heures, ces deux hommes ont dû se dire des paroles sévères, mais ils ne s'en sont point gardé rancune, car ils ont l'un et l'autre à leur disposition de la générosité toujours prête.

Nous pourrions, à propos des autres pièces de M. Paul Bourget, que ce soit la Barricade, le Tribun ou l'Emigré, constater une volonté et un pathétique analogues. Dans la Barricade, il a beaucoup moins songé à nous présenter une action fertile en péripéties et en coups de théâtre, qu'à nous persuader du devoir qui s'impose à chacun de nous de demeurer avec sa classe et de combattre avec elle. C'est ainsi que Philippe, qui voue tout son effort à l'avènement de la paix sociale et se fait l'apôtre du syndicalisme, reprend finalement sa place parmi les patrons, bien décidé désormais à penser juste et à taper dur. Dans l'Emigré, c'est un débat du même ordre qui s'établit entre le marquis de Claviers-Grandchamp et son fils Landri. Dans le Tribun, l'action ne concerne plus la question sociale, mais est un cas de conscience, celui du père qui, chef de parti, et résolu à punir la trahison de son fils, ne peut, au dernier moment, appliquer la sanction que son honneur lui commande. Je ne vois guère, dans le répertoire de M. Paul Bourget, qu'une pièce — et elle est en un acte — qui soit tout entière consacrée à l'analyse des sentiments : c'est le Soupçon. Mais alors même qu'il ne s'attaque pas à un grand sujet, M. Paul Bourget entend que la réflexion du spectateur prolonge le drame. S'il goûte Francilien, c'est que le rire qui s'en dégage « emporte avec lui une tristesse profonde et un enseignement ». S'il admire la Femme de Claude, c'est qu'il y aperçoit des sources de mysticisme.

Quelque temps avant sa mort, Dumas fils écrivait à M. Paul Bourget : « Je me suis remis à la Route de Thèbes,

mais je n'en vois pas la fin et je crains bien de ne la voir jamais. L'enthousiasme et l'emballement n'y sont plus. Je sais bien ce que je veux dire, mais je me répète sans cesse ; à quoi bon dire quelque chose? La vérité est que j'en sais trop long sur la nature humaine. Quand vous aurez pioché votre cœur humain encore une vingtaine d'années, vous verrez quelle lassitude. Quand je fais le compte des années que j 'ai vécu, — et vécues, — j 'arrive au chiffre de cent quarante à cent cinquante mUle. »

Au rebours de son maître, M, Paul Bourget est passé, au cours de l'existence la plus glorieuse, de l'indifférence du dilettante à la certitude du doctrinaire. Les idées l'ont consolé des hommes. Mais à la scène où les tentations sont plus nom.breuses et où, comme le disait Barbey d'Aurevilly, «Babylone n'est jamais bien loin », M. Paul Bourget s'est éloigné des embûches de l'analyse pour se réfugier dans les solides retranchements de l'idéologie. C'est ainsi que, séduit par le théâtre et le redoutant parce qu'il le séduisait, chaque fois qu'il eut recours à lui, le plus illustre psychologue de notre temps y sacrifia sa psychologie aux grands débats de la morale sociale.

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