ROBERT DE FLERS
de l'Académie française.
J'entends par œuvre critique de M. Paul Bourget les Essais de psychologie contemporaine, celui de ses ouvrages de critique qui a marqué une date, exercé une influence encore actuelle, et fait entendre la voix d'une génération montante.
Les Essais de psychologie ont innové en cherchant, en isolant, parmi les grandes Hgnes de leur temps, les inspirateurs, les éducateurs d'où venait une génération nouvelle. Ces éducateurs, groupés en un conseil des Dix, fournissent moins des idées que des « exemples de sensibilité », offerts « à l'imagination des jeunes gens qui cherchent à se reconnaître eux-mêmes à travers les livres ». Les Essais s'attachent donc aux écrivains dans la mesure oii ils apportent, révèlent et propagent certaines manières de sentir, — où ces manières de sentir sont propres à une génération passée et influent plus ou moins sur une génération présente, — où enfin ils permettent au lecteur de penser la réaUté littéraire sous l'aspect de générations
En gros, et en usant des commodités dangereuses du langage abstrait, on peut donc dire que les Essais ont installé en critique l'idée de génération, ou, plus précisément, de génération en cours. Évidemment, il y avait longtemps que, dans la littérature du passé, le renouvellement des façons de sentir, de penser, d'écrire, avait été vu en fonction des générations qui vieillissent et se remplacent : la psychologie des générations de 1661, de 1700,
de 1760, revient comme un motif continuel de la critique du dix-neuvième siècle, et l'on sait avec quelle pénétration Sainte-Beuve en a usé. Les Essais ont incorporé au présent cette façon de voir. Ils ont fait de la critique un dialogue entre deux générations, ou, pour employer une métaphore plus balzacienne, l'ouverture d'un compte de succession, la tradition (au sens juridique latin) des pères aux fils. Le futur auteur de l'Etape considérait déjà, dans les Essais, la réalité littéraire sous l'aspect organique de la réalité familiale, et, à la galerie de portraits individuels qui embrassent souplement, dans les Lundis, la complexité vivante des lettres françaises, substituait l'unité d'une famille, l'image générique de certains traits, l'acquisition, la conservation et l'emploi d'un certain capital.
Notons d'ailleurs que c'est là une façon de voir et de « sentir » plus propre, en général, aux romanciers qu'aux critiques. On en trouve le schème vivant et vibrant dans les premières pages de la Confession d'un enfant du siècle. Le Rouge et le Noir, Chronique de 1830, figure le roman de la génération de 1830, voulu expressément par Stendhal. L'immense phénomène balzacien, c'est une famille humaine, une génération en marche qui occupe notre horizon avec une impérieuse unité. Car les assimilations, les passages, l'endosmose qui ont uni, au dix-neuvième siècle, le roman et la critique, fournissent un des aspects habituels de notre monde littéraire, et il était naturel qu'une critique ainsi conçue formât ime étape dans une carrière de romancier.
Les œuvres d un jeune mort de la guerre, Henri Lagrange, ont été réunies par ses amis sous ce titre magnifique : Vingt ans en 19 14. Les dix morceaux des Essais et des Nouveaux essais de psychologie contemporaine
pourraient porter un titre analogue : Vingt mis en 1848. Baudelaire, Renan, Taine, Flaubert, Stendhal, Dumas, Leconte de Lisle, les Concourt, Tourgueniev, Amieij tous les dix, sauf Stendhal, eurent, à peu d'années près, vingt ans l'année où mourut Chateaubriand. Et quand je dis : sauf Stendhal, — l'exception n'en est pas une, puisque la réputation et l'action de Stendhal ( « je serai connu vers 1880 ») ont été encadrées par cette génération. Vingt ans en 1848, cela signifie qu'on est entré dans la vie d'homme sous le coup d'État, qu'on a passé la fleur de cette vie d'homme sous le second Empire, et qu'on est arrivé à l'état de fruit, de graine, c'est-à-dire d'influence, dans les premières années de la troisième République, qu'on a trouvé son public dans les jeunes gens de l'âge de M. Bourget.
Or les Essais mettent particulièrement en saillie ce trait des dix auteurs qui éduquèrent et formèrent les Trente ans en 1880; en dépit d'une vie active, intéressée aux plus hauts idéals de la science et de l'art, tous, ils participent à une même idée pessimiste de la destinée et de l'univers. « J'ai rencontré chez ces cinq Français (ceux des Essais) de tant de valeur, la même philosophie dégoûtée de l'universel néant. » Et les trois ou quatre Français, les deux étrangers des Nouveaux Essais, confirment en gros cette philosophie. Tout se passe comme s'ils avaient souffert, dans leur jeunesse, d'une maladie de croissance, et comme si la brusque dénivellation de 1848 à 1851 coïncidait, chez la plupart d'entre eux, avec une irrémédiable brisure.
De ces maîtres dont il fit le portrait à sa manière, il semble que M. Bourget ait gardé un peu cette figure de ligne brisée. Le Disciple, qui flotte sur les limites du critique et du romancier, marque, dans sa carrière, cette dénivellation brusque, cette conversion, ce passage de l'indépendance à la discipline, de la vie d'étudiant au « doctorat es sciences sociales », dont il souriait
un peu (dans la faible mesure où les Essais sourient) à propos de Renan. Et l'on aperçoit facilement entre les lignes de ses livres la persistance d'un certain pessimisme, touchant non seulement le temps où il vit, mais la nature humaine en général, et recouvert, comme chez Renan, Taine, Dumas, Flaubert, par une santé intellectuelle et une volonté de grand travailleur. On trouverait, sur un autre registre, une autre image de ces mêmes traits, chez tels contemporains et tels compagnons de pensée de M. Bourget, comme Ferdinand Brunetière et Melchior de Vogiié, qu'à la manière de ses Essais on grouperait volontiers dans la même équipe que lui.
M. Bourget n'a donc pas conçu la critique comme un art de se promener voluptueusement à travers les écrivains et de déguster les grands vins, encore moins comme une curiosité dévorée par la passion de savoir, mais bien comme une manière d'utiliser, de profiter. Chacun des dix personnages des Essais lui a apporté des contributions, l'a aidé à se connaître, ou à se chercher, ou à se trouver. Mais il en est unfdans les Essais, un dans les Nouveaux Essais, dont la part demeure prépondérante : c'est Taine et c'est Dumas.
Une longue préparation tainienne est ramassée dans les deux volumes. Le style déjà sympathise avec celui de Taine : comme lui, il est grave, tendu, sévère, oratoire, et bien des pages ressemblent à du Taine un peu décoloré. Les morceaux sont composés, les idées distribuées en une veine abondante et claire, coupée de repos éloquents sur les lieux communs. A l'image de Taine, et guidé comme lui par une habitude de composition oratoire, il groupe ses portraits autour d'une faculté maîtresse. De là des pages générales ou plutôt génériques, qui paraissent encore aujourd'hui solides, sur le Philosophe (Taine),
le Dilettante (Renan), le Psychologue et le Moraliste (Dumas), le Poète (Leconte de Lisle). La faculté maîtresse de Taine, c'est la faculté philosophique, et il est exposé, jugé, avec un lyrisme qui en fait le philosophe pur, le philosophe en soi, « parfaitement insoucieux de l'action et qui se préoccupe seulement de la logique et de la sincérité de ses pensées. » Peu importe que la pensée et l'œuvre de Taine ne nous semblent guère aujourd'hui réahser ce type de philosophe en soi : ce n'est point d'ailleurs seulement, ni surtout la logique et la sincérité de ses pensées qui font le vrai philosophe, mais leur souplesse, leur finesse, leur complexité critique. L'essentiel est que Taine ait fourni à M. Bourget et à une partie de sa génération le bénéfice d'une pensée complète, ordonnée et ordonnatrice, philosophique en somme, à laquelle ils ont pu s'appuyer.
Car, nous le voyons maintenant, l'influence de Taine devait bien s'exercer sur des romanciers, se tourner sur un point, en production de roman. (Et les romanciers ne faisaient là que reprendre leur bien, puisque sa théorie de la faculté maîtresse semble bien lui avoir été inspirée en partie par le roman de Balzac.) Lorsqu'il, s'essayait lui-même, avec EtiennâMayrayi, à écrire un roman, il soupçonnait cette vocation de son talent, tout au moins de son influence. On pourrait imaginer un roman de génie né sous le signe de Taine, et encadré entre les figures prophétiques de Shakespeare, de Rubens, de Saint- Simon, de Balzac, — les grandes admirations du vieux philosophe. Ce roman, il se présenta tout de même, mais sans génie. Ce fut celui de Zola, qui n'avait pas tort de voir dans Taine « son » critique, et dans son roman un roman tainien. M. Bourget l'a remarqué : « L'esthétique des écrivains dits naturaUstes est-elle autre chose que la mise en œuvTe de la maxime professée par M. Taine, à savoir que la valeur d'un ou\Tage littéraire se mesure à ce qu'il porte en lui de documents significatifs? » Mais le
Disciple, placé comme Etienne Mayran sur la frontière de la critique et du roman, a révélé une autre figure de l'influence de Taine sur le roman, et du Disciple je ne saurais séparer la lettre que Taine écrivit, après l'avoir lue, à M. Bourget, non seulement dialogue d'homme à homme, mais de genre à genre, de génération à génération : « Je ne conclus qu'une chose, c'est que le goût a changé, que ma génération est finie, et je me renfonce dans mon trou de Savoie. Peut-être la voie que vous prenez, votre idée de l'inconnaissable, d'un au-delà, d'un noumène, vous conduira-t-elle vers un port mystique, vers une forme du christianisme. Si vous y trouvez le repos et la santé de l'âme, je vous y saluerai non moins amicalement qu'aujourd'hui. » Taine ne voyait pas que sa génération et ses idées trouvaient en M. Bourget le meilleur point d'appui pour durer et agir. Taine s'est survécu en M. Bourget comme Renan en M. France, les critiques ont produit des romanciers, selon la courbe d'une évolution normale des genres.
Le Dumas fils des Nouveaux Essais nous rend également sensible cet effort de M. Bourget pour tourner en substance et en profit un maître d'une génération précédente. Cette étude reste peut-être la plus vigoureuse, la plus éloquente de l'ouvrage. On voit que M. Bourget y joue un peu sa partie, ou plutôt qu'il sent que sa partie à lui est annoncée par Dumas. La place lui paraît libre pour un Dumas fils du roman. Dumas est, dit M. Bourget, plus moraliste que psychologue, mais ce morahste possède une habileté technique incomparable en un genre particulier, — le théâtre. Et ainsi il moralise au moyen de personnages vivants. Dès lors, M. Bourget songe à un moraliste comme Dumas, en qui resterait la science du psychologue, et dont la réussite technique porterait sur un autre genre, — le roman. Le roman de l'un, comme le drame de l'autre, sera à thèses et à préfaces. Des Pages de critique et de doctrine (dogmatiques ; ce ne
seront plus des Essais) répondront aux Entr' actes. Et le raisonneur, le délégué de l'auteur, demeurera visible et curieux dans son coin, ici avec de Ryons, là avec Claude Larcher et Dorsenne. Gardons-nous d'ailleurs de pousser l'analogie trop loin. Et les deux « destinées )> littéraires se ressembleront-elles? je n'en sais rien du tout.
Ainsi, en étudiant cette préface critique à une œuvre de romancier, on passe sans cesse de la critique au roman, on se sent au point de contact des deux genres', — et ce n'est pas fini. Vingt ans en 1848, avant de pouvoir nous fournir un titre possible des Essais de M. Bourget, avait fait le sujet d'un roman célèbre, et même de deux romans : l'Education sentimentale de Flaubert, et les Forces perdues de Du Camp. C'est Flaubert, en somme, qui a inauguré cette riche matière, aujourd'hui familière aux romanciers et abondante sous leurs mains : le roman d'une génération, vivante et qu'on vit, ou bien passée et qu'on a vécue. Ce roman, un des jeunes gens contemporains des Essais, et qui en a le mieux subi l'influence, M. Barrés, l'a écrit pour le compte des Vingt ans en 188 g. C'est le Roman de l'énergie nationale. Et je sais bien que le boulangisme ne représente qu'une assez médiocre aventure, comparé aux années 1 848-1 851 ; mais il existe plusieurs raisons pour que 1889 ait marqué en effet dans le tissu des générations une coupure importante. Ces Vingt ans en 1889, et surtout les Déracinés, se relient de manière évidente à Vingt ans en 1848, et M. Barrés a pris soin de marquer lui-même, dans la Visite à M. Taine, les points d'attache. On pourrait penser que la liaison du roman de M. Barrés est faite avec le Vingt ans en 1848 romanesque de Flaubert, plutôt qu'avec le Vingt ans, critique, de M. Bourget. Il n'en est rien. M. Barrés professe assez de dédain pour l'Education qui, dit-il, l'a ennuyé.
Mais ses Déracinés descendent presque des Essais de 'psychologie. Le roman, ici, a pris son point d'appui sur la critique et non sur le roman, comme, chez M. Bourget, la critique prenait son point d'appui sur le roman, plutôt que sur la critique, transposait l'Education plutôt que les Lrmdis. (On pense bien d'ailleurs qu'il s'agit là d'influences vagues, précisées artificiellement, et qui laissent circuler l'originalité et l'invention de l'un et de l'autre.) Ces communications et ces renversements de genre à genre font d'ailleurs l'ordinaire de la littérature.
Comme M. Bourget, M. Barrés voit dans l'œuvre des maîtres un terreau où plonger des racines intellectuelles et où profiter. Les dix figures des Essais, on voudrait leur donner le nom que donne Un homme libre à des sources analogues de sensibilité : les intercesseurs. De là, un rayonnement d'influence et d'idées critiques qui nous paraît presque indivis entre M. Bourget et M. Barrés.
Il existe une critique du passé qui demande de l'entraînement, de la science, une vie consacrée principalement à la lecture, et qui exige une spécialisation professionnelle. Il existe une critique du présent, des œuvres au fur et à mesure qu'elles naissent, et qui requiert ordinairement des qualités différentes de l'autre. Les universitaires gouvernent la première et les journalistes exercent la seconde. Entre cette critique du passé et cette critique du présent, celle de la nuit étoilée et celle du jour d'aujourd'hui, il y a place pour une sorte de critique crépusculaire qui flotterait sur les limites de l'une et de l'autre. Elle concerne un passé immédiat encore mêlé au présent, mais qui, à la différence du présent multiforme, commence à s'ordonner, à s'estomper dans un lointain, à prendre une figure simplifiée, à comporter des idées générales et à appeler un jugement. Un jugement qui n'est plus celui des contemporains et qui n'est pas encore celui de la postérité ; un jugement partiel et partial d'une génération qui succède à une autre, qui cherche la transition entre
les idées neuves au milieu desquelles elle s'est éveillée un matin et les idées que la génération antérieure pensait lui léguer ; un jugement non désintéressé comme celui de la critique classique, mais utilitaire, et qui porte sur un inventaire dressé, sur un héritage transmis ; un jugement qui conclut, avec plus ou moins d'autorité et de netteté, le dialogue de deux générations successives, de deux manières de sentir différentes dans le temps, analogues à celles qu'une frontière d'État, de langue ou de cKmat établit entre deux manières de sentir différentes dans l'espace. Cette critique est aujourd'hui entrée dans notre circulation d'idées, dans nos habitudes. De grandes coupures, comme la guerre, lui donnent un nouvel intérêt. Elle prend dans les « enquêtes » une forme pittoresque, en harmonie avec l'importance du journalisme (et si, pour en marquer les proches origines, il me fallait joindre un Uvre aux Essais de M. Bourget, je nommerais l'œuvre d'un journaliste, l'Enquête sur l'évolution littéraire de Jules Huret). Le trou béant que forme dans l'Europe d'aujourd'hui, dans notre durée sociale, la génération mutilée des Vingt ans en 19 14 (et des Trente ans!) attiie de ce côté de façon encore plus pressante et plus passionnée notre attention. Si nous nous y portons parfois avec d'autres méthodes et un autre esprit que M. Bourget, reconnaissons que les termes abstraits du problème n'ont guère changé depuis le moment où il l'a, le premier, posé et traité.
ALBERT THIBAUDET.
Ah ! si tout directeur de journal, qui accueille un débutant et son manuscrit, pouvait se dire :
— « Voici, peut-être, le premier article de M. Paul Bourget!... »
De son premier article qui parut au Globe en 187g, et qui avait trait aux mémoires de Mme de Rémusat, M. Paul Bourget se plaît, en effet, à dater le véritable point de départ de sa vie littéraire. Cet article ne devait-il pas suffire à le signaler au public lettré?
Heureux temps où une telle importance s'attachait ainsi à une chronique, et à une chronique publiée par un journal à la veille de disparaître !
C'est pourtant en parlant de la disparition du Globe que J.-J. Weiss allait écrire dans le Gaulois que cela seul eût suffi à justifier l'existence de ce journal, et à mériter qu'on le regrettât, cela seul d'y avoir pu lire, à propos de Mme de Rémusat, une page de M. Paul Bourget traçant le portrait de Napoléon...
Heureux temps aussi où un journaliste de l'autorité de J.-J. Weiss mettait spontanément tout le poids de son autorité au service d'un débutant qu'il ne connaissait pas!...
Aussitôt le Parlement va faire appel à ce journaliste dont J.-J. Weiss fait si grand cas ; plus heureux que le jeune Alfred Capus, dont on vient de repousser la candidature à la rédaction, cependant modeste, des faits-divers, M. Paul Bourget est chargé de deux chroniques par
semaine, sans préjudice d'un feuilleton hebdomadaire de critique dramatique.
On prendra un plaisir singulier à parcourir quelquesuns de ces feuilletons. Ils sont d'une variété, d'une abondance, d'une grâce infinies.
MM. Belot et Nus font-ils représenter sur le théâtre du Gymnase une pièce intitulée Monte-Carlo? Écoutez les lignes charmantes que le titre seul inspire à M. Paul Bourget :
Monte-Carlo! Ces syllabes flamboient sur l'afiBche et un mirage involontaire montre au souvenir de celui qui les épèle le coin du rivage connu : le golfe découpé, les rochers blancs, les orangers fleuris, et sous l'azur intense du ciel, l'azur plus intense de la Méditerranée frangée d'écume. Les images se précisent. Une voile apparaît sur cette mer, enflée doucement par la brise tiède. Des villas sur cette côte s'étagent silencieuses, et que la rêverie imaginerait habitées par des bonheurs aussi délicats dans leur mystère que les villas elles-mêmes parmi les arbres fleuris, si l'on ne savait que Monte-Carlo n'est guère autre chose qu'une banlieue de Paris, une sorte d'Asnières plus lumineux, un Bougival parmi les citronniers. Et l'autre série des idées se développe : le casino ouvre les portes de ses salons ; autour des tables de roulette et de trente-et-quarante, une foule se presse, bizarrement mêlée de bourgeois et de grands seigneurs, de Parisiens et d'étrangers, de femmes du monde et de femmes du huitième de monde, — et toutes les différences d'âge, de rang, de moralité sont comme nivelées par le coup de râteau du croupier qui enlève et distribue les louis d'or et les billets de banque...
N'est-ce pas là essentiellement le ton léger de la chronique, son développement aisé, rapide et ingénieux?
Et comme le joumahsme est un perpétuel recommencement, ayant au moins cette analogie avec l'histoire, dites-nous s'il y aurait beaucoup à changer en décembre 1923 aux « quelques réflexions sur la Comédie française K que M. Paul Bourget pubhait en mai 1882 :
Il faut bien avouer que le goût littéraire a subi, dans la société parisienne, une transformation profonde, laquelle est due à l'infiltration des étrangers, à des influences esthétiques très nouvelles
à l'abus de la lecture des journaux, à l'abaissement de l'instruction secondaire. Beaucoup de finesses de langue sont devenues inintelligibles pour la majorité du public, tranchons le mot, de plus en plus ignorant... Voici des années que l'invasion des illettrés s'annonce par toutes sortes de signes qu'on aimerait à croire mensongers. Le demi-abandon du répertoire en est un...
Déjà apparaît ici, à côté de l'annaliste, l'analyste, si l'on ose dire, de la société parisienne, le moraliste et l'observateur ; c'est lui qui écrira :
Les années passent, les gouvernements succèdent aux gouvernements ; les systèmes littéraires remplacent les systèmes littéraires ; les mœurs nouvelles se greffent sur les anciennes moeurs et une conception nouvelle de l'univers sur l'ancienne conception. Les uns crient à la décadence, les autres acclament le progrès. Tous accordent qu'il y a eu changement, révolution, évolution. Qu'importe le mot?... Puis un petit fait se produit, qui révèle la profonde permanence, sous cette apparente mobilité, de quelques grands traits de la race. Toutes les modifications ont porté sur les détails extérieurs. La forme de l'esprit n'a pas été atteinte. Par delà un demi-siècle de bouleversements de tant de choses, nous nous retrouvons pratiquant la même philosophie, nous amusant des mêmes imaginations que nos grands-pères, et si parfaitement logiques avec l'histoire de nos plaisirs que c'est à douter du pouvoir légendaire du Temps... Cette « histoire des plaisirs », qui n'a jamais été écrite, serait sans doute la véritable histoire universelle. Savoir comment un peuple se divertit, c'est savoir du coup comme il pense...
Tout cela parce que MM. Hennequin et Albert Milhaud ont fait représenter Lili au théâtre des Variétés ; et quand, sur cette même scène boule vardière, MM. Blum et Toché donnent leur Grande Revue, écoutez encore cette profession de foi et cet avertissement délicieux :
La vraie misère de notre littérature et de notre société, c'est que nous avons désappris la moquerie légère et sans amertume qui fut le don incomparable de nos pères. Ils possédaient et pratiquaient, avec une philosophie qui était bien aussi profonde qu'une autre, cet art de réduire les prétentions à ce qu'elles méritent et les événements à ce qu'ils valent par un bon mot et par un sourire... J'avoue que ce m'est un vif plaisir de retrouver dans quelque
pochade improvisée, article de journal ou vaudeville-revue, un peu de cette alerte raillerie qui confond dans une même ironie douce les pantalonnades de la politique, de la littérature et des
En 1883, le Parlement se fond avec le Journal des Débats, et M. Paul Bourget, abandonnant la critique dramatique et les chroniques, inaugure les fameux « feuilletons littéraires « d'où sont sortis la plupart de ses « Études et portraits ».
Mais de .véritables « articles de journaux », il ne devait plus guère en écrire que, de loin en loin, au Figaro et au Gaulois, et surtout à l'Echo de Paris, où, le plus fréquemment et jusqu'en ces derniers temps, sa signature s'ajfirme, se retrouve, ou se devine.
Pourtant, même les Essais de psychologie contemporaine dont sa gratitude demeure fidèle à Mme Adam de les avoir, dans la Nouvelle Revue, provoqués et accueillis, M. Paul Bourget tient à ce qu'on les considère comme un simple prolongement de son œuvre de journaliste; et Outre-Mer ne fut selon lui qu'un « reportage » entrepris à la demande du New-York-Herald...
On voit que M. Paul Bourget n'est pas de ceux qui se lamentent d'avoir traîné le lourd boulet du feuilleton ou de la chronique, ou qui ne veulent se souvenir d'avoir fait du journalisme que par nécessité ou par besogne, pour s'en excuser ou pour s'en plaindre.
C'est que M. Paul Bourget a eu dès ses débuts une ligne de conduite, que nous lui avons vu a,pphquer même lorsqu'il s'agissait de rendre compte d'une revue ou d'un vaudeville des Variétés ; il en a donné la formule dans son admirable et poignant article sur la mort d'Alfred Capus :
— « Préparer son œuvre à travers son métier; — faire son intelligence à travers son œuvre. »
Ajoutez-y cette déclaration que M. Paul Bourget, après cinquante ans de vie littéraire, peut apporter sans crainte et non sans quelque juste fierté :
— « Je n'ai jamais abusé de ma plume. » En cinquante ans une seule polémique : c'était à propos du problème de l'ascension sociale, posé par l'Etape, et c'était, — on en devine le ton et les termes mesurés — avec le comte d'Haussonville...
L'application d'une curiosité constante des gens et des choses, des événements et des mœurs, des individus et des groupements sociaux, — la mise en œuvre d'une érudition toujours prête (ah ! la joie de M. Paul Bourget à trouver dans la littérature, la philosophie, ou l'histoire, l'exemple, le texte appropriés, qui projettent sur le fait ou l'homme du jour, leur brusque et lumineuse clarté !...), — par-dessus tout, l'impérieux besoin de comprendre, d'expliquer et de convaincre, de savoir, et de tirer les conclusions utiles et nécessaires de sa science, — voilà la conception que M. Paul Bourget s'est formée du journahsme, voilà pourquoi il en a aimé et fait aimer la tâche noble et rude, lui qui est un grand ouvrier.