FRANC-NOHAIN
Parmi les littératures étrangères qui ont exercé une influence importante sur le développement de la littérature française, l'Angleterre tient, au moins depuis deux siècles, un des premiers rangs. Si, vers 1560, les Amours de notre Ronsard portent les couleurs de Pétrarque ; si, dans les grands vers du Cid, passe le souffle épique de Guilhem de Castro ; si l'incurable mélancolie de Werther alanguit les imaginations romantiques et les assombrit, les philosophes, les essayistes, les romanciers, les dramaturges et les poètes d'outre-mer contribuent à déterminer chez nous certains larges courants de pensée et d'art.
Grâce aux Lettres philosophiques de Voltaire, Locke devient pour ainsi dire le maître de notre philosophie, au dix-huitième siècle. Richardson, Fielding, Sterne et Swift lui-même créent les modèles de sentimentalité et d'ironie dont s'inspireront l'abbé Prévost, Marivaux, Diderot, Voltaire et Rousseau aussi : bien trois quarts de siècle plus tard, Stendhal ne vantait-il pas encore Clarisse Harlowe et Tom Jones} Les rêveries de Thomson, de Gray et du pseudo-Ossian contribuent à faire éclore le mouvement romantique et éveillent les âmes de Lamartine et d'Hugo au même titre que les plaintes de Childe- Harold, cependant que la sensibilité plus délicate de Sainte-Beuve s'éprend des vers moins répandus de Wordsworth et de Keats.
On ne dira, de même, jamais assez tout ce que le roman de 1830 doit à Walter Scott, à ce magnifique génie, l'un des plus puissants romanciers de tous les temps. Notre- Dame de Paris et Cinq-Mars sont les fils légitimes de son art et Balzac, plus que tout autre, est né de sa chair. Enfin, si un Quinet, un Michelet, un Renan ont bu jusqu'à l'ivresse l'onde des fleuves germaniques, si Taine aussi doit une partie de sa formation spirituelle aux enseignements de Kant, d'Herder et d'Hegel, lui tout au moins n'a pas contracté une moindre dette envers un Macaulay, un Carlyle et un Stuart Mill.
On . pourrait multiplier ces rapprochements, montrer que la« littérature française, elle aussi, a, de génération en génération, exercé son influence sur les maîtres étrangers, et particulièrement sur les grands écrivains du Royaume-Uni. Mais cette esquisse d'un tableau que quelqu'un devra composer un jour n'est ici crayonnée que pour nous introduire au cas de M. Bourget. En se sentant à son tour passionnément attiré vers l'Angleterre, il est demeuré fidèle à cette loi de curiosité intellectuelle qui préside mystérieusement au renouvellement périodique de toutes les grandes Httératures.
Il serait intéressant de savoir comment est né chez cet écrivain le goût si vif qu'il a montré, dès ses premières œuvres, pour tout ce qui touchait aux « choses anglaises ». Peut-être nous est-il permis d'utiliser à cette fin certaines pages de « La confession d'un jeune horrmie d'aujourd'hui », cet étonnant chapitre du Disciple, dans la composition duquel sont entrés — M. Bourget l'a dit lui-même — quelques-uns de ses souvenirs d'enfance :
« Entre autres ouvrages, mon père possédait dans sa bibliothèque une traduction de Shakespeare en deux volumes sur lesquels on m'asseyait pour hausser ma
chaise devant la table, quand le temps fut venu de quitter mon siège de bébé. On me laissait ensuite, et sans y prendre garde, manier ces volumes, illustrés de gravures qui incitèrent bientôt ma curiosité à lire des morceaux du texte. C'était une lady Macbeth se frottant les doigts sous le regard terrifié des médecins et d'une servante, un Othello entrant le poignard à la main dans la chambre de Desdémone et penchant sa face noire sur la blanche forme endormie, un roi Lear déchirant ses vêtements dans les zigzags des éclairs, un Richard III couché dans sa tente et environné de spectres. Et du texte qui accompagnait ces gravures, je lus tant et tant de fragments que je finis par me familiariser avant ma dixième année avec ces drames qui exaltaient mon imagination dans ce que j'en pouvais saisir. »
Je crois cette indication capitale dans l'histoire intellectuelle de M. Bourget et peut-être le goût du drame — et même du mélodrame, — qui a parfois été reproché au romancier d'André Cornélis, est-il né de ce contact enfantin avec l'œuvre si tragique de Shakespeare. De même, nous voyons, au cours de ce récit du Disciple, l'adolescent se famihariser, dès cet âge précoce, avec les œuvres de Walter Scott et de Dickens. Très certainement ces formes anglo-saxonnes de romanesque et de réaUsme eurent une influence décisive sur son imagination. Le fait même qu'un jour on lui confisqua ces livres comme dangereux pour son âme acheva de les parer, aux yeux de l'enfant, d'un prestige sans égal et les images qu'ils suscitaient se gravèrent avec d'autant plus de force dans sa jeune mémoire.
Le temps arriva bientôt où Bourget fut mis au collège. On sait qu'il y fit de très fortes études : il songea même à devenir professeur, en passant par la grande porte de l'École Normale. Au cours de ces années d'internat, si douloureuses à sa sensibilité et qu'il ne devait jamais oublier, il dévora en province, d'abord, puis à Paris, ces livres de toutes sortes qui peuplent les bibliothèques
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des études, dans les lycées : leur richesse et leur variété, si périlleuses d'ailleurs pour un jeune esprit livré à luimême, favorisèrent son inextinguible curiosité et lui donnèrent très tôt une rare maturité intellectuelle.
L'entrée de M. Bourget en classe de philosophie eut pour lui l'importance d'une révélation : « Dès les premières semaines, écrit le Disciple, mon saisissement commença. Quel cours cependant et combien empâté de fatras de la psychologie classique ! N'importe, inexacte et incomplète, officielle et conventionnelle, cette psychologie me passionna... J'en oubliais jusqu'à mes lectures favorites, et je me plongeais dans ces travaux d'un ordre encore inconnu avec... frénésie... » A ce moment, le jeune étudiant fut bien près de renoncer à la littérature. Spinoza était devenu pour lui une sorte de dieu et les seuls auteurs anglais auxquels il accordait maintenant toute attention étaient des philosophes : Hobbes, Berkeley, Locke, surtout Stuart Mill (i) et Herbert Spencer. Taine, qui exerçait sur lui, comme sur toute sa génération, une influence sans égale, l'avait conduit à ces maîtres anglais de la métaphysique et de la psychologie et ils comblaient, semblait-il, toutes les aspirations de cette âme ardente et préoccupée des grands problèmes de la destinée humaine.
L'auteur des Origines de la France contemporaine était en effet, au lendemain de la guerre de 1870, le véritable guide de la jeunesse française qui atteignait alors sa dixhuitième année. Par l'éclat et la variété de son œuvre puissante, systématique et toute parée des sortilèges de la forme, il possédait un prestige presque unique auprès
(i) « Oui, j'ai projeté... de célébrer chaque jour, comme les moines, la fête d'un de mes saints à moi... de Stuart Mill... » [Le Disciple.)
d'elle. D'une part, il était un philosophe et on pourrait même dire au'il était pour cette génération « le philosophe » : la dignité de sa vie, discrète et tout entière consacrée à la science, l'originalité de sa doctrine, la sourde poésie que recelait son phénoménisme et qui l'embrasait par instants de façon éblouissante, tous ces mérites rares, déchaînaient dans ces jeunes âmes un enthousiasme incomparable. D'autre part, la diversité des sujets abordés par Taine dans ses livres, à la clarté de sa méthode rigoureuse, amenait pour ainsi dire tous les étudiants, quel que fût l'objet de leur étude, dans le champ de son rayonnement. Qu'ils se destinassent à la littérature, à l'histoire ou à l'esthétique, ils trouvaient dans l'une ou l'autre de ses oeu\Tes une direction. La préface de l'Intelligence enthousiasmait les meilleurs esprits du temps, ardents mais enclins au pessimisme, détachés de toute foi. Le Voyage en Italie et la Philosophie de l'art offraient aux futurs historiens de l'esthétique une doctrine rigoureusement fondée et le plus séduisant des guides. Dans La Fontaine et ses fables, les agrégés de lettres des prochains concours trouvaient les éléments d'une critique des oeuvres, libérée des poncifs universitaires trop favorablement accueillis au temps de la monarchie de Juillet et de l'Empire. Aucun Hvre d'iiistoire ne satisfaisait autant ces cœurs troublés que les Origines de la France contemporaine : ils y entendaient l'écho des luttes tragiques récentes et de ces fusillades de guerre civile qu'ils écoutaient, la veille encore, du fond de leurs études, à Sainte-Barbe, à Louis-le-Grand ou à Henri-IV. Il n'était pas jusqu'à un bréviaire de dandysme, — un peu amer, comme il convenait, — qu'ils ne découvrissent, dans la Vie et les opinions de Thomas Graindorge.
Ce fut la diversité de ces ouvrages de Taine qui arracha sans doute M. Bourget à la spéculation pure qui avait paru, au premier contact, devoir le soustraire à jamais à la httérature. La passion avec laquelle il se donna à ce
maître, la « frénésie » qu'il apporta à étudier ses livres, empêcha, sans même peut-être que le disciple s'en rendît compte tout d'abord, qu'une rupture irrévocable se consommât dans son intelligence entre les lettres et la philosophie.
Sur ce dernier point, l'œuvre de Taine procurait à M. Bourget toutes les satisfactions et toutes les sûretés dont son esprit avait besoin. Elle lui fournissait d'abord, quel que fût le sujet étudié, une vue spéculative des choses, mais, en même temps, elle le maintenait dans le plan de la réalité et elle l'habituait à ne pas séparer la vie de l'idée. Elle l'aidait à pousser ses travaux de métaphysique, de psychologie et de morale, mais elle ne lui permettait pas de perdre le goût de ces œuvres littéraires qui avaient enchanté son adolescence. Au contraire, elle contribuait à le lui restituer, puis à le développer.
Nul ouvrage de Taine n'eut, à cet égard, une influence plus marquée sur la formation de M. Bourget que l'Histoire de la littérature anglaise. Avec tous ses défauts, elle demeure un des grands chefs-d'œuvre du maître et elle ne pouvait manquer d'attacher tout particulièrement l'attention de l'étudiant, familiarisé depuis longtemps déjà avec quelques-uns des plus grands écrivains d'outre-Manche. Sans doute elle lui présentait les poètes, les romanciers, les dramaturges anglais avant tout sub specie philosophicB, comme l'exemple d'une doctrine et de telle façon que tout ce qui, dans cette étude, eût pu paraître au jeune homme indigne des nobles soucis qu'il avait récemment contractés s'effaçait à ses yeux, tout en subsistant en réahté. Les côtés excessivement romantiques de BjTon s'évanouissaient à ses yeux à cause des admirables pages de réflexions qui élargissaient le thème, mais cependant les plus beaux vers de Childe-Harold et de Don Juan demeuraient dans la mémoire de celui qui avait lu ce morceau. La simple note sur Shelley — si inexplicablement injuste dans sa brièveté — incitait le prochain auteur
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de la Vie inquiète à découvrir V Epipsychidion du poète et sa Sensitive. En achevant de lire l'étude sur Stuart Mill, il rencontrait les essais sur Tennyson et sur Dickens. Ainsi, insensiblement, sous couleur de philosophie, se continuait son éducation littéraire et son commerce avec les grands écrivains anglais.
Il semble bien, au reste, que l'influence exercée par Taine sur M. Bourget, influence que celui-ci n'a jamais reniée et qui donne un accent émouvant à la manière dont il cite le nom du grand philosophe, — l'accent de Robert Greslou parlant d'Adrien Sixte, — ne fut pas seulement « éducative », si l'on peut dire. Sans les Notes sur l'Angleterre, le disciple eût-il jamais écrit ses Etudes anglaises et même son Outre-mer ; sans le Voyage en Italie, eût-il rédigé ses exquises Sensations d'Italie? Du moins, eût-il donné, autrement, à ces divers ouvrages, ce ton si particulier qui révèle la formation originelle?
Assurément, on retrouve de même dans la Physiologie de l'amour moderne trace des influences de Spinoza, de Carlyle et de Balzac. Mais le véritable modèle qui inspirait l'auteur de ce livre, tandis qu'il l'écrivait, n'était-il pas l'amer créateur de Thomas Graindorge}... Quand la Vie parisienne accepta de publier cette œuvre dans ses colonnes, comme jadis elle avait inséré le profond divertissement du philosophe, M. Bourget dut éprouver, à cause de cette identique destinée, peut-être recherchée, une de ces fiertés intimes qui donnent à un homme ses joies les plus déUcates.
Ainsi, l'influence de Taine, qui semblait devoir définitivement détacher M. Bourget de la littérature, l'y ramena plus fortement que toute autre et l'achemina vers la carrière de l'homme de lettres. Elle fut, si l'on peut dire, la justification de son retour dans le siècle et leva
les derniers scrupules qu'eût pu éprouver le jeune philosophe à céder définitivement aux charmes de la poésie et du roman.
Cette influence n'éloigna pas toutefois celui-ci de ces graves études sans l'avoir muni d'une austère méthode qu'il devait appliquer par la suite, tant à la direction de sa vie qu'à l'élaboration de ses livres. Ce fut elle qui le guida dans leur préparation, qui lui inspira le goût des voyages, le besoin de se documenter avec une rigueur toute scientifique, de "ne jamais craindre, quel que fût le succès qui accueillît ses productions, de rester toujours un « étudiant », l'homme de laboratoire poursuivant son enquête avec toute la conscience possible, réservant pour l'avenir le droit à des conclusions.
TeLk: fut sans doute l'origine de ces voyages en Angleterre que M. Bourget renouvela maintes fois et dont nous avons, pour ainsi dire, le journal dans les Etudes anglaises (i) — tout au moins à l'état fragmentaire. Ce diary, qui va d'une excursion à l'île de Wight, excursion faite en 1880, au séjour à Londres effectué à l'occasion des fêtes du Jubilé de la Reine, en 1897, est, dans sa simplicité charmante, révélateur de la profonde influence exercée par la vie et l'esprit anglais sur l'écrivain.
Qu'il visite ces campagnes paisibles et vertes que nourrit la mer prochaine, décor souriant et riche si souvent chanté et peint par un Tennyson ; qu'il gagne cette région des lacs, tour à tour délicieuse et sauvage, où vécurent quelques-uns des poètes les plus originaux de ce peuple ; qu'il erre avec une joie enfantine dans cette ville unique au monde, Londres, si fertile en contrastes, si féconde en « faits » pour un observateur, si différente de notre capitale ; qu'il se fasse une âme de graduate dans cet Oxford tellement étranger à nos conceptions universitaires ou
(i) Etudes et porltaits. Éd. Pion, in-i8 ; t. II, «de simples feuilletsdctachés d'un journal de route ». (Avant-propos, 130G).
qu'il scrute de façon admirable le problème irlandais, toujours et partout, dans ce « besoin de revenir dans cette Angleterre si hospitalière », ce que M. Bourget cherche, c'est « de quoi comprendre mieux quelques vers de Tennyson, quelques pages de Dickens ou d'Eliot. » Pendant cette première période de sa carrière, en effet, ce qu'il poursuit avant tout, c'est l'enrichissement de son esprit, de ses données psychologiques, de son talent qui se manifeste dès lors et qui se révèle considérable. Voyons donc quels reflets ces voyages et cette fréquentation quotidienne de la vie anglaise laissèrent sur ses Hvres.
Il ne saurait être question de suivre ici, par le détail, les manifestations de cette influence. Mais il est possible de résumer les caractères dont elle marqua les différentes parties de l'œuvre de M. Bourget, son œuvre de poète, d'essayiste et de romancier.
Si les lectures de son adolescence, ses études universitaires, la discipline de Taine avaient orienté très nettement son goût vers la littérature anglaise, et en particulier vers les lyriques, il serait injuste de méconnaître le rôle non moins important que Sainte-Beuve — le Sainte-Beuve de Joseph Delorme et des Consolations — put avoir sur sa formation. Le critique des Lundis fut aussi — l'auteur des Essais de -psychologie contemporaine l'a proclamé à maintes reprises — un des vrais pères de l'intelligence de M. Bourget : or, ce maître connaissait admirablement les poètes anglais de la fin du dix-huitième siècle et de la période romantique. Ses études sur Cowper, Gray, Wordsworth, Byron témoignent d'une merveilleuse compréhension de l'art et de l'âme britanniques et il ne faut oublier qu'U avait dans les veines, par sa mère, un peu de ce sang. Il exerça donc très certainement une influence directe sur ce cadet, lui conmiu-
niquant quelque chose de sa sensibilité féminine, romanesque et douloureuse, discrète et scrupuleuse, accessible aux seules consolations de la nature, sensibilité qu'il tenait lui-même en partie des lakistes.
Cette influence, M. Bourget la subit pour ainsi dire deux fois : d'abord directement, au contact des œuvres de Sainte-Beuve, puis, de façon imprévue mais plus forte encore, à travers l'œuvre de Baudelaire. Si l'auteur à'Edel a pu écrire à l'occasion de ce dernier : « La vision de la beauté poétique particulière à Baudelaire ne lui vientelle pas en ligne droite de la critique anglaise? » U eût pu ajouter plus précisément encore que, cette vision, le traducteur de Poë l'avait — en partie tout au moins — découverte dans l'œuvre poétique du grand critique.
Ces éléments divers entrant en combinaison se reconnaissent dans les recueils de vers que M. Bourget publia au début de sa carrière ou, tout au moins, pendant la première phase de sa vie littéraire : Au bord de la mer^ la Vie inquiète, Petits -poèmes, Edel, les Aveux. Ce fut même leur présence qui détermina, en dépit d'un certain prosaïsme apparaissant ici et là, le succès de ces plaquettes. La critique ne discerna guère la trace de ces influences qui leur avaient donné cet accent si personnel, où l'on rencontrait, étrangement accordés, un goût très marqué de l'analyse associé à la plus romanesque des sensibilités. Mais il n'est personne ayant fréquenté un peu assidûment l'œuvre de Wordsworth, de Shelley, de Keats, de Rossetti et de Tennyson, qui puisse se méprendre. Quelque chose de la délicatesse morale du premier, de l'ardent panthéisme mystique du second, du culte païen envers la beauté, la nature et la femme célébré par le père à'Endymion, de la vision morbide, subtile et passionnée du Préraphaélite, a passé dans ces stances, ces poèmes, ces sonnets. Ce jeune Français, fils d'un siècle agonisant qui fut tumultueux, saturé de gloire, de littérature et de science, a trouvé dans cette poésie, — en dépit de ses
hérédités si différentes, de son éducation si éloignée de celle qu'avaient reçue ces maîtres, en dépit d'une autre religion qui, pour être alors méconnue par lui, continuait tout de même à vivre dans son sang et aussi dans son cœur, — des sources nouvelles d'inspiration. De même, on a le droit de penser que cette charmante et fugitive Edel est fille du Nord, elle aussi, et sœur de Maud, cette exquise enfant de Tennyson.
C'est peut-être toutefois sur l'œuvre critique de M. Bourget que l'influence anglaise s'est manifestée le plus expressément. Pour s'en rendre compte, il suffit de comparer un Lundi de Sainte-Beuve avec l'un ou l'autre des Essais de psychologie contemporaine ou même avec un chapitre des Etudes et portraits. En dépit de son commerce familier avec Addison, Lamb, Hazlitt, Macaulay et Matthew Arnold, l'auteur de Volupté demeure prisonnier de nos traditions littéraires, le continuateur, au moins dans la forme, des La Harpe, des Villemain, des Augustin Thierry. Taine et Renan eux-mêmes, malgré leur fervente admiration pour l'esprit anglais et allemand, restent absolument classiques dans l'ordonnance des morceaux qu'ils composent. Le titre à'Essais qu'ils donnent à leurs recueils ne fait pas d'eux des essayistes. Si Emile Montégut à son tour incline à s'inspirer des écrivains anglais qui cultivèrent ce genre, il ne semble pas avoir eu, quel qu'ait été son talent, les forces nécessaires pour acclimater définitivement parmi nous cette forme littéraire et pour la réaliser parfaitement.
L'essai, tel que le comprennent les Anglo-Saxons et tel que le pratique M. Bourget, est, en effet, quelque chose de très particulier. Il tient de la critique littéraire, du traité moral, des mémoires, du fragment de journal intime. Toutes ces formes d'expression s'y rencontrent ou peuvent s'y rencontrer avec la plus extrême aisance. Il n'a pas la raideur de composition d'une œuvre coulée dans le moule latin. Bien plutôt, il évoquerait les dialogues de Platon
car il supporte même la conversation, ou les Essais — précisément — de Montaigne. Un Allemand dirait que c'est une œuvre subjective que ne saurait concevoir l'objectivité des peuples méditerranéens. En réalité, le désordre germanique, lui, ne s'accom.mode pas davantage de cette véritable liberté littéraire que de la rigoureuse composition classique. La littérature anglaise seule, avec des maîtres tels qu'Addison, Hazlitt, Lamb, Matthew Arnold, cités plus. haut, avec Walter Pater ou Stevenson, a su nous donner les modèles du genre.
Aussi quel n'a pas été l'heureux étonnement suscité quand M. Bourget, s'inspirant de cette forme littéraire, nous a donné ces œuvres critiques si solidement construites et cependant si personnelles, si artistiques de tour et de ton. Pour étudier un. poète, un dramaturge, un exégète, pour dégager la valeur littéraire de leur œuvre, il n'a pas cru devoir resserrer ses idées dans l'étroite et impersonnelle formule de nos maîtres français, bornant l'examen d'un livre ou d'un auteur à l'analyse technique ou dogmatique du style ou des idées. Avec une bonhomie, une candeur ou, ce qui convient mieux à la personnalité de l'auteur de Crime d'amour, avec ime sincérité psj'chologique à peu près inconnue jusqu'à lui, il a été de l'homme à l'homme, ne craignant pas d'associer le lecteur à l'auteur, de noter les réactions du livre sur celui qui se passionne à son endroit. Oui a pu oublier les pages de l'essai sur Baudelaire où le critique évoque ses souvenirs de collège, celles sur le cosmopolitisme où, pour mieux donner l'idée de ce goût nouveau, il décrit le salon d'une mondaine, composé avec la fantaisie élégante qu'impose ce penchant, celles encore consacrées à l'étude de l'amour, d'un accent si grave et si humain, qui se trouvent intercalées dans son étude sur Dumas fils? Telle description d'une matinée d'hiver dans les rues de Cannes, introduisant à une dissertation sur la poésie anglaise, nous enchantait par l'absence de pédantisme qu'elle révélait.
par une charmarxte liberté intellectuelle, brisant tout à coup les entraves qui trop longtemps avaient enserré, comme des bandelettes rituelles, la critique.
Peut-être les jeunes générations, qui se plaisent toujours à lire les Essais de psychologie contemporaine et qui admirent les puissantes analyses qu'ils renferment, n'y découvrent-elles pas aussi vivement que nous-mêmes le charme et la nouveauté que nous y reconnûmes. Je me souviens d'une conversation que j'eus avec Albert Samain, dans son bureau de l'Hôtel de Ville, un jour que nous échangions nos impressions sur l'écrivain aimé. Sa qualité d'aîné lui avait valu d'être en âge d'apprécier les Essais de M. Bourget lorsque leur auteur les publiait dans la Nouvelle Revue. J'ai encore dans l'oreiUe, à vingt-cinq ans de distance, l'accent enthousiaste qu'il eut en me parlant de la « révélation » qu'avait été ce livre pour sa génération. Nous-mêmes, au reste, quelque dix ans plus tard, quand nous dévorions ces pages « en étude », nous goûtions encore pareille ivresse intellectuelle ; nous avions le sentiment de découvrir une contrée inconnue en dépit de toutes les lectures antérieures que nous avions pu faire... Aujourd'hui, tout en conservant le même sentiment d'admiration et de gratitude à l'égard de cette œuvre et de l'écrivain, je me rends mieux compte de l'influence heureuse exercée par la littérature anglaise sur la critique de M. Bourget et l'aspect tout nouveau qu'elle lui avait donné.
Le romancier, lui aussi, n'a pas été sans recevoir de diverses façons l'empreinte des écrivains d'outre-Manche. Pour avoir été moins absolue et par conséquent moins facile à relever, elle n'en a pas été moins certaine. Tels paysages — celui de Folkestone, par exemple, dans Cruelle énigme, cadre déHcieux d'un charmant amour, — tels goûts, telles silhouettes de personnages révèlent une connaissance parfaite de l'Angleterre, de ses sites, de ses mœurs et de sa société. Et si nous avons pu dire que
l'exemple de Thomas Graindorge avait peut-être suggéré pour une part à M. Bourget, sa Physiologie de l'amour moderne, est-il bien sûr que l'âpre ironie du Sartor Resartus, la façon dont Carl3de avait campé son héros, n'a pas eu sa part aussi dans la construction de ce livre?
Mais cette action est surtout diffuse et malaisément reconnaissable à première vue dans les romans de l'écrivain. Ce qu'il peut devoir à un Dickens, à une Eliot, à d'autres artistes anglais, est si complètement assimilé qu'il ne semble pas qu'on en doive faire légitimement état. D'ailleurs, la maîtrise du romancier est devenue telle qu'il ne subit plus l'inspiration mais qu'il la fournit à son tour.
Je ne serais pas éloigné, en revanche, d'admettre pour ma part la persistante influence de Shakespeare sur M. Bourget : je dirai plus, l'obsession que cette œuvre exerce sur sa pensée, aujourd'hui encore. Elle a toujours été très forte puisque, dès André Cornélis, on rapprochait ce livre d'Hamlei. Mais c'est peut-être surtout depuis l'Etape que chacun des romans de l'écrivain comporte dans son affabulation un drame violent allant du meurtre à l'empoisonnement ou à l'attentat anarchiste et que cette violence, sournoise ou brutale, fait songer au tragique anglais. Certains critiques ont même imaginé de lui reprocher avec quelque ironie ces intrigues, et des lecteurs, naïvement convaincus que notre époque est plus civilisée, ont même déclaré que c'était là excès d'imagination : on a été jusqu'à prononcer le mot volontiers dédaigneux de « mélo » à l'occasion de ces catastrophes, comme si la vie sociale ne voyait plus se dérouler qu'exceptionnellement de semblables crimes inspirés par la passion. En réalité, il me semble bien que si, de plus en plus, l'auteur de Némésis s'est plu à nourrir de crimes ses histoires, c'est que l'œil du clinicien a vérifié parmi nos contemporains les géniales intuitions du créateur d'Othello et de Macbeth. Au zénith de leur destinée, les grands maîtres des littératures se rencontrent pour reconnaître dans l'humanité
les mêmes tares originelles qu'ils expliquent par la fatalité ou par le péché.
En élargissant le champ de ses études, du domaine passionnel au domaine social, M. Bourget a rencontré encore un autre maître anglais qui a suscité dans sa pensée de nombreuses réactions, contribuant pour ime large part à orienter définitivement ses opinions politiques. Autant qu'un Balzac, un Burke, par son impitoyable et puissante critique de la Ré\^olution, a imposé sa conviction au rigoureux enquêteur sollicitant de façon désintéressée et avec l'intelligence la plus libre, une solution aux angoissants problèmes qui se posent devant notre société française d'aujourd'hui. La logique de l'orateur et du théoricien i tory » ont fait passer dans cette œuvre, tant littéraire que sociale, une chaleiu- et une force dialectiques qui ont procuré aux jeunes générations la plus ferme et la plus bienfaisante des doctrines.
Bien mieux même, l'enquête menée au jour, crossed the pond, l'Atlantique franchi, en « outre-mer », par cet incorruptible observateur nous permet de sentir plus vivement encore à quel point l'influence anglaise s'exerça sur lui. Quand M. Bourget débarqua aux États-Unis, il arrivait dans la grande démocratie américaine, fille de Washington, de Franklin et de ]\lonroë, avec l'idée qu'il allait retrouver, par delà l'immensité des ondes qu'il venait de franchir, un rameau des forêts anglo-saxonnes enté sur l'arbre des sylves vierges découvert par les émigrants de la May flower. Quand il regagna toutefois l'Europe, mère des civilisations, tout en rendant hommage aux efforts étonnants d'une activité sans cesse en quête d'efforts nouveaux et de perfectionnements, il ne put dissimuler la mélancolique surprise éprouvée : « Cet autre monde existe à côté du nôtre », écrivait-il aux dernières lignes de cette consciencieuse et sympathique enquête.
Certes, chez ce peuple nouveau, M. Bourget n'avait pas
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compté retrouver grands vestiges de notre hérédité méditerranéenne. Mais chez les descendants des Puritains qui s'exilèrent un jour pour sauver leur âme, il s'attendait à pouvoir relever sous les apports nouveaux, au moins dans les États du Nord, l'empreinte ancestrale. Or Newport ne ressemblait pas à Wight ou à Brighton, Harvard à Oxford, Pittsburg ou Chicago à Birmingham ou à Sheffield, Mgr Ireland à Newman ou même à Manning. Si Outre-mer peut paraître sévère aux Américains, ce fut sans doute en raison même de la longue intimité que M.Bourget avait eue depuis sa jeunesse avec l'âme anglaise, avec ses mœurs et avec sa culture, si différentes.
Un examen, même aussi rapide, de l'influence qu'exerça la littérature anglaise sur l'esprit de M. Bourget suffit à nous convaincre qu'elle fut d'importance. Or, rien de ce qui touche à la formation intellectuelle d'un écrivain, qui a tenu depuis un demi-siècle la place qu'occupe, dans nos lettres, le romancier de Mensonges et du Sens de la mort, ne saurait être indifférent. Bien mieux, quand il s'agit d'un artiste ayant eu ce rayonnement, ayant à son tour inspiré un d'Annunzio, l'histoire littéraire du pays est intéressée à de semblables observations : elles importent à l'étude générale de son développement.
Que le maître qui, au temps de notre vingtième année, suscitait notre tendre et enthousiaste admiration par l'originahté et la séduction de ses œuvres, par la noble image de l'homme de lettres qu'il nous offrait, veuille bien accueillir, à quelque cinq lustres de distance, ces notes écrites en l'honneur de son jubilé. Elles ont été rédigées pour apporter, à l'auteur du Démon de midi et des Pages de critique et de doctrine, l'hommage renouvelé, et accru, de ces sentiments juvéniles.