GEORGES GRAPPE
La première fois que nous rencontrâmes Paul Bourget (sans lui parler, sans qu'il soupçonnât notre présence), ce fut à Sienne, voici un peu moins de vingt ans. Nous accomplissions, dans une pieuse ivresse, notre premier voyage d'Italie. Presque depuis l'enfance nous rêvions à ce cher voyage-là. Les Sensations d'Italie faisaient naturellement partie de la bibliothèque qui nourrissait nos rêves. On le sait : Sienne et la Toscane siennoise sont décrites et vantées dans Sensations. Avant d'avoir quitté la gare, au bas de la ville, nous connaissions donc déjà les Pinturrichio de la Librairie et la tour du Mangia, l'Eve rose dorée (cette rose-thé) que peignit Sodoma et les déserts de craie qui séparent Sienne du couvent olivétain où, sur les murs d'un cloître, les gaillards de Signorelli tendent leurs muscles sous les maillots rayés. Mais eussions-nous convoité, par surcroît, la bonne fortune d'apercevoir, à Sienne même, notre initiateur et notre guide?
Nous logions à la pension Chiusarelli, farcie d'Anglaises, dans l'ombre de l'égUse Saint-Dominique où logent deux princesses : la sainte Catherine pâmée de Sodoma (sœur de la sainte Thérèse du Bernin) et la sainte Barbe du quattrocentiste siennois Matteo di Giovanni, aux joues pâles comme le jade, aux yeux étroits et noirs, si triste, si mystérieuse dans ses robes vermeilles. Le lendemain de notre arrivée, nous passâmes vers midi devant l'hôtel Royal ; il est situé le long de la Promenade (la Lizza), un peu en contre-bas, La salle
à manger de l'hôtel prend jour sur cette promenade. Au delà d'un jardinet tranquille, derrière l'une des fenêtres, Paul Bourget, déjeunant, était assis. Il y avait sur la table l'un de ces rusés appareils de métal, sortes de paniers métalliques, petites balançoires, petits berceaux, dans lesquels le camérier pose, enveloppés de langes comme 4es nouveau-nés, ces fiasques respectables où deux litres de chianti sont enfermés. Ces fiasques sont lourds : les paniers mobiles évitent aux buveurs tout effort. En effet, pas besoin de soulever les gros flacons ; penchez-les au-dessus du verre : la fontaine de rubis ruissellera. Les virtuoses parviennent à faire manœuvrer du seul index ces curieux nids et leur bel œuf, tandis que, des autres doigts, ils maintiennent, sous le goulot du fiasque, le gobelet.
Les indigènes vont nous railler ; mais, avouons-le : le plaisir qui consiste à manier ces porte-fiasques tient une place appréciable dans nos souvenirs italiens. Assurément, là-bas, il y a Michel-Ange et le Pausilippe ; les grands songes noirs de Tintoret ; Donatello et ses fleurs de jeunesse ; il y a les camélias cramoisis qui saignent comme des cœurs sur la tombe de Shelley ; la petite main de marbre que PauUne de Beaumont laisse pendre si docilement, au bord d'une chapelle, à Saint-Louis des Français; mais il y a aussi l'odeur des truffes blanches et la saveur des Virginia, le sambayon de Stendhal au Pedrotti de Padoue, les Sospiri du vieux Ghecco (germanophile pendant la guerre, dit-on) près de la place d'Espagne et ces petits bouquets si odoriférants qu'une fillette chétive et agile tend aux voyageurs, le long des rapides, sous la verrière sonore de la gare de Pise (cassie, géranium-rosat, olea fragrans, jasmin blanc).
Nous pourrions allonger la Hste de ces souvenirs mineurs. La mémoire les a reçus sans y prendre garde, comme des « échantillons sans valeur » ; cependant, ils survivent à certains « colis recommandés » (par Burckhardt, par
Ruskin, par Boissier). De plus, en parlant sans brièveté de notre porte-fiasque, nous traitons cependant le sujet proposé : « Paul Bourget et l'Italie. » En effet, cette pièce caractéristique du couvert italien, outre qu'elle figmrait sur la table devant laquelle nous aperçûmes jadis le romancier de Cosmopolis, est signalée à deux reprises par notre auteur lui-même. E^'abord au début du premier chapitre de Sensations d'Italie (Volterra, le 21 octobre 1890) ; puis dans Némésis, roman qui se passe à Sienne même (p. 21). Mais est-ce vraim.ent, comme le dit Paul Bourget, de l'osier qui revêt ces fiasques, ou, comme nous l'avions cru jusqu'alors, des feuilles de maïs desséchées?
Près de ce porte-fiasque, que nous mettons ici à l'imitation de ces peintres d'autrefois qui plaçaient près de leur modèle quelque humble accessoire scrupuleusement décJit, essayerons-nous l'esquisse d'un visage, que, depuis cet^e lointaine rencontre, nous apprîmes à connaître et à aimer? « Indiquons » l'impression dominante : des traits à la fois puissants et fins; un regard tour à tour gravement méditatif (comme tourné vers l'intérieur, voilé) et amusé, tendrement expansif, presque enfantinement gai. Nous avons rencontré chez bien peu d'hommes âgés le passage dans les yeux de cette grâce soudaine et privilégiée, de cette « candeur immortelle » dont parle Henri Heine ; chez un Rodin, chez un Élémir Bourges, (chez un Cézanne, nous assure-t-on).
Il est fort probable que ce lointain jour-là, à Sienne, nous n'eûmes, au cours d'une vision rapide, qu'une impression très vague, très passagère. D'ailleurs Paul Bourget dut quitter Sienne le jour même : nous ne le rencontrâmes plus. Mais bien des fois, depuis lors, nous nous sommes féhcité de notre chance. Sienne est en effet la patrie d'élection de Paul Bourget. Dans la Fia, nouvelle qui ouvre le recueil Voyageuses, il l'a écrit : '.< ...En Toscane, autour de Pise, de Florence, de Sienne, il est des
coins dont le seul nom, gravé sur une carte, fait battre mon cœur... De Sienne surtout. Beyle a ordonné que l'on mît sur son tombeau : Milanese. Je suis parfois tenté de demander que l'on écrive sur celui où je reposerai : Senese... « Étranger,, est-il écrit sur l'une de ses portes, Sienne t'ouvre son cœur... » Je n'ai jamais lu cette inscription sans m' attendrir.
Étant donné cette « profession d'amour », le fait d'avoir rencontré, pour la première fois, Paul Bourget à Sienne est, pour un fervent de l'Italie, une véritable faveur, qui pouvait être relatée ici. De même sommes-nous bien content de nous êtr.e promené dans Venise avec Henri de Régnier. D'autres ont sans doute mérité la chance d'être à Tolède avec Maurice Barrés, à Constantinople avec Loti, à Athènes avec Charles Maurras, à Oxford avec Abel Hermant, à Florence avec Anatole France. Et quel est le jeune Français, hanté par « le songe ardent et vain des hvres », qui n'a pas eu, dans ses heures romaines, son heure d'hallucination? L'ombre de Chateaubriand est visible, même par les nuits sans lune, sur les murailles du Colysée.
Chez un écrivain de notre pays, l'amour de l'Italie n'est pas une exception, une originalité, tout au contraire. C'est bien plutôt une sorte d'obligation, de fatalité. Depuis quelques siècles, le voyage d'Italie est un complément d'éducation. De nos jours un Français de vingt ans ne va pas seulement visiter là-bas les prestigieuses beautés locales, il y va aussi appelé par une sorte d'esprit de famille. Rien de plus émouvant que ces Mémoires d'artistes, où, de génération en génération, l'on suit les mêmes itinéraires : le petit-fils cherche et trouve les traces de l'ancêtre ; il laisse lui-même dés empreintes que sa descendance reconnaîtra. Ce qui est
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vrai pour certaines djTiasties du sang, l'est également pour certaines dynasties de l'esprit. Où un Paul Bourget va chercher un Taine, un Taine aurait pu rencontrer un Stendhal. De même Corot, au bord du lac Némi, ou sur les terrasses de la villa d'Esté, reconnaît Poussin.
Ouvrons d'abord Sensations d'Italie, livre de voyageur. Puis nous feuilletterons les romans, les nouvelles à décors italiens.
Paul Bourget ne voyage pas comme un Gautier, épris d'abord du monde sensuel, ni comme un Loti, qui demande au voyage l'excitation de sa sensibilité; il ne voyage pas non plus comme un Sterne, comme un Heine entremêlant d'aventures personnelles les étapes d'un itinéraire capricieux. Si de pareilles classifications n'étaient pas un peu sommaires, un peu grossières, l'on pourrait voir en Paul Bourget le type du voyageur intellectuel. Le plus souvent, il pense moins à sa délectation visuelle, à son exaltation sentimentale qu'à exercer son intelligence, qu'à enrichir son esprit.
Les descriptions ne sont pas nombreuses ni prolongées, dans Sensations d'Italie; en tout cas eUes ne sont jamais des morceaux, des « pièces détachées ». On ne trouve point non plus dans ce livre ces méditations vagabondes qui, dans un recueil comme le Livre de la pitié et de la mort, naissent comme des fumées. L'on y chercherait en vain les ombres furtives de la petite gantière du Voyage sentimental, de la signora Francesca, « la belle danseuse » des Bains de Lucques. Mais n'évoque-t-on des villes et des paysages qu'avec la comphcité des « transpositions d'art », des rêveries désenchantées et des fantômes à demi vrais, à demi imaginés? Partout où il' passe, Paul Bovu-get exige et obtient le thème le plus fécond et, à la fois, le plus particulier. Certes Paul Boiirget
goûte et fait goûter la saveur et la chair du fruit, mais, sous l'enveloppe éclatante et délicieuse, voici le substantiel noyau. La beauté d'une œuvre d'art lui plaît d'abord par ce qu'elle expose, mais le retient, ensuite, par ce qu'elle révèle. Paul Bourget parle quelque part dans ce livre de « raisons de renseignement, très indépendantes des qualités d'art ». Cette faculté investigatrice (où, cela va sans dire, la sensibilité collabore avec l'intelligence) est particulièrement féconde lorsque Paul Bourget parle d'un peintre qu'il aime. Qu'il s'agisse de Pinturrichio et de Sodoma à Sienne, de Signorelli à Orvieto, de Pérugin à Pérouse, il est surtout retenu par la « virtualité secrète » que les œuvres de ces peintres dégagent. Ainsi certains hommes font-ils moins de cas, chez une femme, de la perfection pleine de promesses matérielles du corps que du mystère difficile et attirant qui nage dans les yeux. Les pages où Paul Bourget, dans Sensations d'Italie, s'applique à traduire par des mots ce qu'il y a d'idéologique dans un ouvrage d'ordre plastique sont parmi les plus belles qu'il ait écrites. Nous aimerions à les rapprocher (si la place ne nous faisait pas défaut) de certaines pages de Walter Pater, de Maurice Barrés ou de Marcel Proust. Paul Bourget sollicite avant tout, d'une œuvre d'art, des confidences d'ordre spirituel : « toute la question, par delà les habiletés techniques, est toujours et partout d'avoir de l'âme. » Les œuvres de pure ordonnance, qui valent inoins par leurs qualités de suggestion que par leurs quahtés d'expansion, ne le touchent guère. Il n'hésite pas à sacrifier, par exemple, la peinture des Carrache à celle des Primitifs (ce qui, personnellement, nous peine un peu). Mais, en somme, quoi de plus naturel chez un psychologue, chez un analyste? Ce goût, ce besoin de trouver « l'âme » dans l'œuvre d'art devait fatalement conduire Paul Bourget à préférer les « figures isolées », les individus, dans une fresque, dans un tableau, aux vastes ensembles composés où la « figure isolée », simple
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signe, n'a plus qu'un rôle de soumission ; un rôle comparable à celui d'un instrument dans une symphonie. On rêve au livre étonnant que Paul Bourget écrirait s'il voulait s'intéresser à quelques magnifiques portraits, chargés de vie intérieure comme un épi l'est de grains, et arracher cette vie à ces portraits dans de pénétrantes et lucides « biographies imaginaires ».
Mais Paul Bourget, pour les animer, ne recherche pas seulement les figures peintes. « J'aime aussi des femmes mortes, « dit le Maximilien de Reisehilder. Et voici, dans Sensations d'Italie, l'évocation de quelques figures particulièrement capables de conférer aux lieux où elles vécurent un attrait qui ajoute, au plaisir des yeux, l'émotion de l'esprit. Leopardi à Recanati, Murât à Bari, ou, à Lucera, à Foggia, ce Frédéric II, « César à demi mahométan », si bizarre et si attachant par lequel, on le sent, le voj'^ageur a été despotiquement hanté. Tour à tour Paul Bourget les appelle pour les consulter, les recherche pour les honorer. Ce culte de la fidéUté, cette piété de l'admiration, Paul Bourget l'a eu toute sa vie. Dans ses pèlerinages, il est moins guidé par la curiosité que poussé par l'amour : « Il y a, écrit-il à propos de Leopardi, dans toute personne humaine qui a pu un jour faire œuvre de beauté, un je ne sais quoi de sacré qui justifie et qui commande cette dévotion posthume. »
Entre ces analyses d' œuvres d'art et ces hommages motivés, dédiés à d'illustres ou singuliers disparus, on trouve, dans Sensations d'Italie, bien des richesses encore. Un pareil Hvre frappe par sa densité. Certains recueils de voyage, d'ailleurs délicieux, ne sont que de joUes bulles d'air; on pourrait les comparer à ces entremets alléchants, ces « soufflés », qui ne conservent qu'ime seconde toute leur vertu et qui perdent leurs quahtés si on ne les déguste pas à temps. Ce n'est certes point le cas de Sensations, hvre qui ne donne pas d'abord tout ce qu'il contient et qui (pour poursuivre notre comparaison gastro-
nomique) est, comme certains plats sérieux, composé d'éléments variés, complexes et dont, parce que les papilles y découvrent toujours des saveurs nouvelles, on ne se lasse pas.
Le désir, le besoin d'apporter dans les œuvres d'imagination un élément de nouveauté, de dépaysement, par l'emploi de décors étrangers sinon exotiques, existe depuis les romans de chevalerie. On a voulu voir dans ce goût de Tailleurs, une manie, une maladie romantiques ; mais on aurait pu diagnostiquer beaucoup plus tôt cette maladie-là. L'avidité d'évasion par et à travers l'espace et le temps est sans doute aussi vieille que le cœur de rhomm.e. Ulysse, Jason, Énée, Alexandre sont des nomades. Chez Corneille, l'Espagne du Cid, chez Racine, la Palestine de Bérénice sont des témoignages de cette nostalgie éternelle qui fait qu'EUenore s'en va jusqu'en Russie, tandis que Corinne escalade le cap Misène. (Nous ne multiplierons pas les exemples.)
Bien des personnages des romans et des nouvelles de Paul Bourget peuvent répéter, se l'appliquant, le vers du poète de la Belle Vieille :
J'ai montré ma blessure aux deux mers d'Italie...
Mais Paul Bourget est beaucoup trop soumis aux devoirs de son métier pour ne pas presque toujours faire dépendre, dans un roman, le décor du personnage. Nous ne voyons guère qu'un roman et une nouvelle signés de lui oii le cadre l'emporte sur le portrait : Némésis et la Pia. Or, les deux ouvrages se passent à Sienne ou dans la campagne siennoise, et nous avons vu plus haut Paul Bourget chérir Sienne comme un être vivant. On peut donc dire sans doute que dans Némésis, que dans la Pia, les êtres vivants ne sont que des projections de la ville et du paysage, des figures emblématiques pareilles à celles que
peignit Lorenzetti au cœur même de la cité élue.
Mais dans Cosmopolis, dans la Terre promise, Rome et Païenne ne sont là que pour éclairer et commenter l'action ; nullement pour la susciter, pour la conduire (i). Au début de Cosmopolis (dédicace au comte Primoli), Paul Bourget prend soin d'expliquer que le drame dontil va faire le récit aurait aussi bien pu se passer ailleurs. Mais Rome offrait « un contraste saisissant » et, grâce à ce contraste, le caractère particulièrement cosmopolite d'un milieu « flottant » s'accusait et se précisait. Toutefois, et c'est là le privilège des grands romanciers, Paul Bourget impose non seulement ses personnages mais encore le décor où ils évoluent. Rome est désormais, poxu: le lecteur, inséparable de Julien Dorsenne ou de Fanny Hafner; quant à l'ombre sacrifiée d'Alba Sténo, qui n'a pas rêvé de la rencontrer au delà de l'église Saint-Paul, sur les bords du fiévreux et secret petit lac de Porto?
Ainsi les romanciers surpeuplent-ils les villes les plus riches de fantômes. Nous nous en souvenons : la première fois que nous allâmes à Rome, nous ne cherchions pas seulement la trace de certaines grandes vies humaines. Que de figures imaginaires nous attendaient aussi ! Au hasard des voyages, d'autres hôtes, qui n'ont de substance que dans les pages d'un Hvre, nous accueillirent de la sorte bien souvent. Ils étaient parfois plus réels et plus impérieux que les indigènes. Nous pourrions dénombrer ici cette troupe fictive. Chacun de nous possède
(i) Voici îa liste des romans et des nouvelles de Paul Bourget dool l'action se passe, tout au moins partiellement, en Italie :
Romans : Terre promise (Païenne), Cosmopolis (Rome), Une idylle tragique (Gènes), Némésis (Sieime), le Roman des Quatre (Pise).
Nouvelles : Profil de veuve (Florence), Inconnue (Venise), A quarante ans (Pise), l'Adoration des Mages (Rome), Un Saint (près de Lucques), la Pia (près de Sienne), Dualité (Rapallo), Complicité (Gênes), la Dame qui a perdu son peintre (llilan), la Seconde mort de Broggi-M ezzastris Bologne), Une ressemblance (Venise), r Accident (Alpes de Cadore).
la sienne, fidèle et choisie. N'est-ce pas Edmond Jaloux qui proposait d'écrire une histoire des rues de Paris d'après les personnages de roman qui y vécurent?
Le prestige d'un bel endroit est assez grand pour que, parfois, le souvenir le plus vivant que l'on garde d'un livre est celui de la scène qui se passe dans ce bel endroit. Si nous songeons à Idylle tragique, notre mémoire nous donnera presque confusément, d'abord, Monte-Carlo, Cannes, la Riviera ; mais presque automatiquement nous serons contraints de retourner dans cet étonnant palais Fregoso, à Gênes, près du vieux prince maniaque, montrant des débris archaïques. Exagérerons-nous si nous ajoutons que les personnages de ce roman acquièrent, après avoir traversé ce palais, une sorte de grandeur mystérieuse qu'ils ne possédaient pas avant? Pour notre part, le couple Corancez-Andriana est transfiguré, à Gênes, par le couple des Van Dyck romanesques, par le petit oratoire à fresques où le « mairimonio segreto » a lieu.
Lorsqu'on chérit ardemment un être, on finit par ne plus se contenter des attraits réels que cet être possède, mais on en invente d'autres, dont la fausseté vous dupe bientôt. Paul Bourget n'a pas manqué de subir, en Italie, cette cristallisation en quelque sorte a posteriori. L'un de ses derniers romans, Némésis, se passe presque entièrement dans une demeure feinte, placée par l'auteur, nous l'avons dit, près de sa Sienne chérie. Nous nous représentons aisément la promesse de plaisirs tendres à laquelle, en jouant à ce jeu, Paul Bourget a cédé. Jeu raffiné, presque sournois, dont les règles vous laissent une liberté entière (où la liberté est la seule règle). Il s'agit là de plaisirs personnels, dont la qualité peut échapper à certains lecteurs, mais que d'autres partagent avec une avide et joyeuse complicité. La Castellina de Valverde, dont
Paul Bourget est l'architecte, le décorateur et qu'il offre libéralement à sa fille Daisy de Roannez, pourrait être repérée sur la carte, pourrait occuper un alinéa du Bœdeker. Nous vo3'ons d'ici l'astérisque, à côté de l'indication du logis des nains. Et, entrant à notre tour dans la capricieuse fiction, ne serons-nous pas tenté, au cours d'une promenade dans un musée transalpin, de chercher, dans quelque portrait à'ignota ou d'ignoto, les traits de la belle Guadagni ou ceux du bâtard Hercule qui, au seizième siècle, construisit ce château qui n'existe pas? Remarquons en passant que Némésis a été écrit par Paul Bourget en 1917-1918. C'est-à-dire à une époque où la guerre vous interdisait le loisir du voyage ; à une époque où l'on cherchait dans d'heureux souvenirs menacés ime sorte d'amère consolation. Il est permis de supposer que Paul Bourget, en créant Valverde et la niagna dea nurtia du couvent de San !Marcelliano, a cédé au désir de revivre d'anciens voyages, de retrouver, dans une illusion minutieusement entretenue, tout ce que les circonstances, alors, vous défendaient d'approcher.
Disons, avant d'achever ces pages déjà trop longues (cependant bien incomplètes), un mot des nouvelles italiennes de Paul Bourget.
On peut sommairement les classer en deux types : celles où le sujet a été choisi pour le décor, celles où le décor a été choisi pour le sujet. Par exemple, nous trompons-nous si nous supposons que l'aventure de la Pia, cette courte et touchante merveille, a été combinée par l'auteur afin de pouvoir célébrer une fois de plus un pays bien-aimé? Au contraire, il est vraisemblable que l'Inconnue se passe à Venise parce que Venisa 0 créait l'ambiance », si nous osons nous exprimer ainsi. Ne disons pas qu'une pareille aventure, mystérieusement
romanesque, ne pouvait se passer ailleurs qu'à Venise ; mais l'idée que le lecteur se fait de Venise, s'il n'y a pas été, ou le souvenir qu'il en garde le prédispose à trouver \Taisemblable ce qui, ailleurs, lui semblerait sinon moins vrai, du moins plus insolite.
En terminant, nous voudrions exprimer ici un vœu. Paul Bourget, en 1890, a publié Sensations d'Italie, livre écrit sur place et qu'on peut comparer à ces toiles (portraits ou paysages) que les peintres exécutent d'après le modèle en s'astreignant à une vérité aussi directe que possible. Nous rêvons d'un livre qui, écrit trente ans après l'autre, contiendrait non plus des sensations, mais des souvenirs d'Italie. Paul Bourget n'y relaterait point ce qu'il voit à Pienza le 31 octobre, ce qu'il voit, le 26 novembre, à Tarente ; non ; mais, sans souci de dates, sans s'astreindre à une exactitude documentaire, il nous décrirait Rome ou Florence, la campagne siennoise, les golfes napolitains, et les œuvres, et les êtres, tels qu'il les voit, aujourd'hui, après vingt voyages. Il ne s'agirait plus de peindre d'après nature, mais de peindre, comme on disait naguère, « de ressouvenir ». Ce seraient là des portraits encore, non point mensongers, mais transposés ; non point décantés, mais enrichis par la mémoire comme de grands vins le sont par le temps. Quelle collection que ces « tableaux composés », où un homme qui a vu, 'senti et compris tant de choses, Paul Bourget lui-même, figurerait le personnage central et permanent !