JEAN-LOUIS VAUDOYER
Parmi les écrivains contemporains il en est un dont la réputation bien établie est d'aller chercher ses modèles dans la société élégante. J'ai nommé Paul Bourget.
Certes il a peint aussi — et avec quel vigoureux reUef ! — la bourgeoisie probe et laborieuse. Mais, devant l'opinion courante, justifiée par la majeure partie de l'œuvre de ce puissant écrivain, il passe surtout pour s'être appliqué à analyser des personnages appartenant à ce que l'on appelle, d'une locution bien exclusive, le monde, comme si l'univers n'existait pas en dehors d'une coterie. Pourquoi cet intérêt certain et continu d'un des maîtres de la pensée actuelle pour une société, pour une classe qui semble, de moins en moins, avoir part aux affaires publiques, et qui, de plus en plus, battue en brèche, parfois elle-même envahie par les idées démocratiques, paraît n'agir souvent qu'à la façon d'un décor d'existence sur les manières de penser et de vivre, en un mot sur les mœurs? Est-ce à cause — on l'a dit — de sentiments plus tentants pour le psychologue parce que plus affinés, plus libres de soucis, moins entravés par la chaîne des nécessités matérielles? Désir de vérifier une théorie, chère à M. Bourget, celle du milieu, dans une catégorie d'hommes et de femmes où il doit être plus constant, tout au moins plus en lumière? — Goût d'un théâtre où se complaisent à la
fois les imaginations favorites de l'auteur et la curiosité de nombreux lecteurs?
Peut-être toutes ces raisons ensemble. Quoi qu'il en soit, il apparaît clairement que ce sont presque toujours ces brillantes existences, ces existences fortunées, avec leur dessous, leur envers de misère morale, d'inquiétude, de tourments, d'hérédité maladive, d'amours secrètes ou publiques, coupables ou licites, qui ont séduit M. Paul Bourget,
Dans cette assemblée chatoyante, parmi ces figures légères ou tragiques, l'aristocratie a naturellement sa place, puisque sa place dans ce qu'on est convenu d'appeler le inonde est la seule qui, de nos jours, ne lui soit pas contestée. Cette place, M. Bourget l'a largement reconnue, dans son œuvre, à l'aristocratie. Les personnages de plus de la moitié de ses romans et de ses nouvelles appartiennent à la noblesse. Ces personnages, quels sont-ils?
Voici d'abord des dames : Madeleine de Vaivre, d'Un Crime d'amour, la comtesse de Caudale, la comtesse de Tillières, d'un Cœur de femme, Mlle de Jussat, du Disciple, la comtesse de Mégret-Fajac, de Charité de femme^ Odile d'Estinac, du bijou de nouvelle qui s'intitule Odile, Odette de Malhyver, d'Un Drame dans le monde, pour ne retenir que les plus caractéristiques.
Il faut, en bonne et légitime justice, reconnaître que, toutes ces femmes, M. Paul Bourget les a dessinées en maître pour la postérité. Il a exprimé leurs plus intimes pensées, dévoilé les mouvements les plus cachés, les plus subtils, les détours les plus mystérieux et imprévus de leurs âmes. A eUes seules — et comme elles sont nombreuses et différentes entre elles ! — toutes ces héroïnes assigneraient à celui qui les a conçues, crées, rendues vivantes, attachantes, mobiles, passionnées, et profon-
dément vraies, la première place parmi les romanciers contemporains.
Coupables, elles demeurent fières et délicates. Odette de Malhyver, complexe et fiévreuse créature, excessive dans le crime, sublime dans le repentir, capable de tout le mal et de tout le bien ; Madeleine de Vaivre, si aimante, si bassement trompée par l'amant misérable et sceptique en qui elle a mis sa confiance ; Mme de Tillières, si véritablement, si complètement femme, dont le cœur, troublé par le beau Casai, ne peut se détacher de la rare et haute nature de Poyanne ; ^Ille de Jussat, si digne, si absolue dans son amour, dans sa faute et jusque dans son dédain pour la vie, constituent tout à fait des t3^es aristocratiques par leur idéalisme ardent, quoique faussé quell^uefois, et par leur générosité d'âme.
Et, chez les vertueuses, que de générosité aussi, de renoncement, de sacrifice entier à ce qu'elles ont rêvé, cru, ou aimé ! Chez la comtesse de Mégret-Fajac au souvenir d'un ami dont elle n'a pas voulu écouter l'aveu et qui, désespéré, est allé mourir au loin, chez Mme de Canôale au sentiment de sa race, chez Odile d'Estinac à la mémoire de sa mère. ^lalheureusement, les pères, les maris, les amis de ces natures délicieuses ne les valent généralement pas. Loin de là !
Voici, à leur tour, les Candale, les Mégret-Fajac, courts d'esprit, vigoureux de corps, chasseurs et grossièrement \'iveurs, les Armand de Querne, les Xavier de Larzac, les Jules de Maligny qui, soi-disant déçus, comme Armand de Ouerne, de n'avoir pu s'attacher à une grande cause, occupent leur existence à conquérir des femmes, « ainsi qu'un lévrier chasse », et à les abandonner ensuite, puis encore les d'Estinac, en qui M. Bourget aperçoit une survivance des roués du dix-huitième siècle et qui sont des
monstres purement odieux. A côté de ces viveurs papotent de gentils inutiles, type Corcieux, de la si curieuse nouvelle NepUine Vale, type Chézy à! Idylle tragique.
Enfin trois gentishommes, de plus de branche et de meilleur aloi, en qui paraissent s'incarner trois représentations du rôle de la noblesse : Claviers-Grandchamp, de l'Emigré, Malhy ver, d' IJn Drame dans le monde, Henry de Poyanne, à! Un Cœur de femme. Le marquis de Claviers- Grandchamps vit noblement, ainsi qu'on s'exprimait jadis, dans le domaine hérité de ses ancêtres, qu'il ahène peu à peu à force de vivre ainsi. Il chasse à courre, il invite ses voisins à des dîners somptueux, il pensionne sans compter ses fermiers et ses vieux serviteurs. Tout en se ruinant, il raisonne et nous fait part de ses théories. Il se tient délibérément à l'écart de toutes les activités contemporaines. Il blâme son fils qui est entré à Saint-Cyr et jette l'anathème à son époque. Bref, il est l'Émigré. Il maintient un principe, assure-t-il. Lequel? Serait-ce celui d'une opulence oisive et hautaine, méprisante, hors de laquelle il n'y aurait point de salut? Crions-le bien haut. C'est un être déconcertant, pour ne pas dire plus, malgré ses fortes et belles qualités, sa personnalité originale, son intelligence cultivée dans les limites du cercle assez borné qu'il s'interdit de franchir. N'a-t-il pas existé? N'existe-t-il pas? C'est une autre question. Il a existé et il existe. La vérité de l'observation n'est pas contestable dans l'Émigré. La vérité du symbole, si symbole il y a, c'est différent. Heureusement pour l'honneur de l'aristocratie française contemporaine, et même passée, le marquis de Claviers-Grandchamps n'est pas le moins du monde représentatif. Il est un spécimen d'exception. L'une des traditions de notre noblesse, tradition assez généralement respectée, est au contraire de servir le pays, soit dans l'armée, la marine, la diplomatie, soit, en vivant sur sa terre, en s'intéressant à l'agriculture, en rendant des services locaux, en acqué-
rant ou en conservant une influence sociale autour d'elle. Dans r Émigré, il nous paraît trop que M. Paul Bourget confond un décor de théâtre avec un rôle d'utilité sociale.
Aussi, quand parut le livre, des protestations — et des plus autorisées — s'élevèrent parmi ceux que le livre prétendait peindre. S'il y avait une méconnaissance cruelle, c'était celle des efforts si fréquemment tentés par la noblesse pour s'associer aux activités de son temps.
Un Drame dans le monde suivit l'Émigré à une quin zaine d'années d'intervalle. M. Paul Bourget, avec son incontestable probité d'écrivain, avait sans doute réfléchi. Peut-être certaines des critiques qui avaient salué l'avènement de M. le marquis de Claviers -Grandchamps l'avaient-ils frappé. La guerre mondiale avait passé. Pendant cette guerre, où un si grand nombre de gentilshommes se montrèrent par leur courage dignes de portei le nom de leurs aïeux, M. Bourget avait-il été conduit à penser qu'il y avait pour la noblesse un autre rôle à jouer que de vivre avec élégance et prodigaHté dans des châteaux, à Paris, ou dans des villégiatures à la mode? Toujours est-il que le comte de Malhy\^er, personnage central d'Un Drame dans le monde, ne ressemblait pas à son aîné, M. le marquis de Claviers-Granchamp. Avec une sorte de fureur maladive dans l'esprit, lui, à tout prix, entendait être de son époque ; avant la guerre, il épousait à l'instant telles qu'elles se présentaient les idées les plus neuves, les plus hardies, les plus contraires à son espèce. Survient la guerre. Malhj^ver est simple soldat. Un jour d'attaque, il a conscience que ses camarades le regardent. Subitement, il se rend compte que, de par son nom, sa situation, il est un chef. Ce chef qu'il a su être dans la guerre, il veut le rester dans la paix. Il revient à son château de Malhy\-er. malgré sa femme, élève son fils dans le domaine familial et reprend la vie traditionnelle des siens parmi ses fermiers et les gens de sa commune. La scène où l'un de ceux-ci vient trouver Malhyver pour la
solution d'une affaire que le maire est impuissant à régler est très vraie, très observée, très suggestive. Elle montre le rôle que la noblesse peut encore jouer, même dans une contrée où elle n'est pas élue à des fonctions publicjues. On aimerait lire d'autres exemples de même sorte dans Un Drame dans le monde et voir se développer, s'affirmer l'action de Malhyver dans le domaine où il est rentré. Malheureusement sur ce sufet si important, si peu souvent traité, du rôle social de la noblesse, le livre s'en tient là et sa plus grande partie est consacrée à l'aventure passionnelle de Mme de Malhyver et de Xavier de Larzac.
De ce rôle social, un autre personnage de M. Bourget est pourtant convaincu. C'est le comte Henry de Poyanne. Poyanne est le type le plus complet d'aristocrate que Paul Bourget ait conçu. Ce député de la droite est l'homme d'une cause, d'une cause vaincue. Il plaide avec ardeur et conviction ses thèses pleines d'idées, d'intelligence et de foi, devant des assemblées hostiles ou indifférentes. Quel beau chapitre eût été celui qui aurait analysé le succès ou l'échec de Poyanne dans la société contemporaine ! Mais, dans C/w Cœur de femme, sa vie d'homme politique, son influence, n'existent que comme des accessoires. Tout cela reste dans la coulisse du roman, dans l'ombre du piédestal sur lequel se tient Mme de Tillières. Le plus clair, c'est que Poyanne ennuie son amie.
Contraste assez piquant : M. Paul Bourget, par le sens général de ses propres théories, est disposé, non seulement à vouloir admettre, mais à vouloir prouver l'utilité d'une aristocratie dans une société. Les Nouvelles pages de critique et de doctrine sont formelles à cet égard. De l'ensemble de ses romans, sauf d' Un Drame dans le monde et, très accessoirement, à! Un Cœur de femme, cette utilité ne ressort pas. Sans le vouloir probablement, Renan a
mieux montré, en racontant ses souvenirs, dans le Broyeur de lin, une aristocratie remplissant sa fonction et gardant son prestige jusque dans la pauvreté. Aussi, mais beaucoup plus volontairement, Balzac. Le baron du Guénic, de Béatrix, est possédé par les mêmes sentiments qui animent le marquis de Claviers-Grandchamp. Le premier semble construit en profondeur autant que le second paraît l'être en façade. Les personnages aristocratiques de M. Bourget sont trop des êtres de luxe. Ils sont d'abord cela. Ceci ne leur était pas nécessaire et leur a été très nuisible. Les Caudale, les Bonnivet, les Mégret-Fajac, les Querne, les Larzac, les Claviers-Grandchamp, et même MaUiyver appartiennent trop uniformément au monde élégant, au monde qui s'amuse. Ils existent, c'est indéniable, et M. Bourget a peint certains d'entre eux avec une maîtrise saisissante qui hante le souvenir, mais à eux tous, si nombreux qu'ils soient, ils ne peuvent revendiquer la plénitude d'une représentation aristocratique. A côté de la noblesse qui oublie ses devoirs pour ne songer qu'à ses plaisirs, il y a celle qui s'efforce de garder sa place dans son époque. Je sais bien que c'est la moins voyante. M. Bourget ne l 'aurait-il pas aperçue, à part Poj^anne? Ce maître romancier, au talent si fécond, si consciencieux, si investigateur, se réserve-t-il de nous la montrer dans une prochaine œuvre qui complétera sa série? L'écrivain qui a su exprimer le sens du domaine, son action sur les futiles Corcieux dans Neptune Vale, ou la vie traditionnelle reprenant ses droits chez un Mathyver, ne pourrait-il aussi bien s'attacher à ceux qui n'ont jamais abandonné le domaine, ni le rôle patronal, petit ou grand?
Et sans peur, sans regrets, laboureur ignoré, Creuse au sol ancestral qu'a fécondé ta race Le sillon que tes fils pourront revoir doré !
Ainsi s'exprime M. le marquis de Dampierre en des vers remplis d'un profond sentiment qui unit le passé à l'ave-
nîr. Ils pourraient servir d'épigraphe à la nouvelle œuvre de M. Paul Bourget. Comment se défendre de quelque peine en constatant qu'elle manque encore dans une longue liste de livres et qu'un grand penseur envisageant l'aristocratie avec une sympathie réelle, n'a retenu d'elle que des curiosités de musée — Montfanon ou Claviers- Grandchamp, ces deux cousins spirituels — ou des compagnons de plaisir parce qu'ils sont les plus pittoresques ou les plus en évidence? M. Bourget n'est pas malheureusement le seul auteur à qui l'on puisse reprocher cette figuration artificielle. Ainsi s'explique d'ailleurs en partie l'incompréhension actuelle de la noblesse par l'opinion courante. Beaucoup d'existences obscures et méritoires continueront d'être ignorées, et même dans les ouvrages d'un écrivain ami, nous continuerons aussi à être jugés par les yeux du dehors sur des Candale, des Bonnivet, des Claviers-Grandchamp.
Comte LOUIS DE BLOIS.
Bourg-d'Iré, 9 octobre 1923.
En 1877, l'auteur à'Edel écrivait :
Tout se paie et j'ai dû chèrement expier L'imagination qui m'a fait romancier.
Et, comme s'il avait eu, dès cette époque, le mystérieux pressentiment de ce que serait, après un demi-siècle consacré au service des lettres, la maîtrise de son œuvre, le jeune poète d'alors déclarait :
J'ai dit ce que je vois, comme je vois. C'est tout. Mais que j'ai travaillé...
Voilà donc l'aveu de ce que fut l'effort qui lui apprit à tirer de l'épreuve sincère la fiction et qui, par la conscience précise de la vie, le fit passer du rêve qu'il aimait à la réalité concrète qu'il continue à observer, pour la ressusciter par l'interprétation directe. Une méthode sévère, mais point d'esprit systématique ; une volonté de regarder, pour fixer au fond de sa prunelle le spectacle du monde, que va ordonner sa raison, une idée dominante, mais point de thèse posée a priori; une constante ascension vers les régions spirituelles qui accordent la paix sereine à l'intelligence insatiablement curieuse, mais point d'abstraction pour nous isoler de la terre, avec laquelle il demeure en contact par les clameurs ou les sourds bruissements qui percent le silence de la solitude ; une foi
mûrie par l'étude, mais point de sectarisme ; une prodigieuse culture qui ne gêne point la spontanéité, créatrice d'images ; une mémoire infaillible qui ne ralentit point l'élan original ; une pénétration critique aiguë qui n'altère point la fluidité de sa pensée ; une clairvoyance de praticien, accoutumé aux misères du prochain et qui n'a pas glacé le cœur — tel apparaît M. Paul Bourget sous la figure morale qui anime cette encyclopédie, dans laquelle ses contemporains se sont reflétés, comme dans un miroir à facettes et dans laquelle les nouvelles générations ont trouvé, avec la clarté, la subtile intuition qui ne cesse de les aider à se mieux connaître elles-mêmes. Quelle variété, quel renouvellement aisé, par une persistante jeunesse, quelle force se manifestent par ces volumes, dont chacun ajoute une pierre au monument qu'une main infatigable se plaît à parachever, alors que le faîte en est couronné, et qui, du Disciple, en passant par le Démon de midi, ont été arrêtés à la Geôle, pour un instant, ce pendant qu'ils nous enseignent par les Essais de psychologie ou les Nouvelles pages de doctrine comment un Français, témoin des crises les plus cruelles et les plus glorieuses traversées par son pays, apprécie son époque et a su conser\'-er, sans aveuglement, l'admiration de ses aînés et la fierté du génie propre à sa race.
Faut-il croire que cette riche floraison soit sortie d'une austère doctrine et que l'unité de cette œuvre soit le fruit d'une hautaine et volontaire éthique, progressant par étapes, le long desquelles, par un goût survivant de la poésie initiale, le moraliste narrateur se soit parfois reposé, en contemplation devant le décor de la nature et des paysages intérieurs? N'est-il pas aussi plausible d'admettre que la même sensibilité émeuve le parnassien débutant, le critique et le romancier qui, inlassablement, poursuit l'étude patiente, minutieuse par les détails et large par l'envergure, des mœurs, des croyances, des doutes, des passions, des caractères enfin, de son temps?
Le roman est l'histoire telle qu'elle pourrait être. Il ne se propose pas de démontrer : il raconte, et du récit se dégage l'intelligence des faits et des créatures. « Comme il se peut — notait dans ses Pensées un poète cher à M. Paul Bourget — que les sentiments apportent quelque vérité touchant le monde extérieur, au même titre que les sensations, il faut toujours penser la main sur le cœur. » Ne nous y méprenons pas ; il ne s'agit point de maquiller ni de transformer la pensée de M. Paul Bourget : il s'agit, simplement, d'indiquer, dans une certaine mesure, comment la sensibilité garde'sa part à l'œuvre, comment cette sensibilité demeure, peut-être inconsciemment, associée à l'analyse même et comment elle relie, par la sincérité, l'évolution de l'écrivain à celle de ses facultés affectives.
Reprenons, pour nous en convaincre, dans la Geôle, ces chapitres poignants intitulés « La belle-mère et la bru » et « La maîtresse et l'amant ». Le romancier s'érige-t-il en arbitre? Tire-t-il d'un dogme ou d'un système les arguments pour condamner des coupables? Non ; il s'adresse aux sentiments, il plaide la cause de la pitié, de la tendresse et, lorsqu'il nous montre la maîtresse .prête à suivre son amant, à déserter le foyer et à y provoquer la catastrophe, accuse-t-il cette femme? Nullement : il explique sa conduite, il nous rend, s'il le faut, indulgents pour eUe ; il se substitue à ses personnages et par quel privilège aurait-il reçu ce don de dédoublement de luimême, si ce n'est, comme il le confessait dès l'abord, en expiant chèrement l'imagination qui l'a fait romancier? Ainsi, qu'il se propose de nous édifier sur la valeur de nos entreprises, en établissant les responsabilités, la vie est plus forte encore que son réquisitoire contre nos erreurs et le sentiment submerge la thèse.
« Nous pouvons... nous représenter que la pensée, cachée à l'intérieur du monde et dont tous les êtres sont des moments, procède comme notre propre pensée, a écrit M. Paul Bourget, à propos d'Amiel. Il suf&t, pour nous
assimiler à elle, de nous laisser aller à cette efflorescence continue d'images que suscite une contemplation vague et prolongée... » Il semble que le psychologue, avant de chercher à pénétrer le secret des autres, ait été comme condamné à se chercher lui-même par un impitoyable et constant contrôle. Cette étude est tributaire d'une intime souffrance qui menace de désenchantement l'âme, dans son germe, alors qu'elle ne s'est pas encore découverte et n'a pas pris conscience de sa valeur. Mais qu'est-elle donc, au surplus, cette âme, hôte mystérieux qui nous parle tour à tour par nos instincts et par notre intelligence? La définir, ne serait-ce pas lui enlever de son charme et peut-être de sa puissance?
Ton âme, mot si vague et cependant si doux...
Le poète en respectera-t-il la qualité ou bien l'ana lyste la soumettra-t-il à son implacable examen? Céderat-il aux sollicitations du rêve, qui est « une vision réparatrice » ou bien desséchera-t-il jusqu'aux sources de l'émotion? Dès l'abord, se pose la dualité du sentiment, peut-être absorbant, et des facultés cérébrales, qui menacent de stériliser la passion spontanée. Le drame se noue, afin que de ces contradictions sorte la vision des créatures et des choses. Pour l'artiste, la loi morale qui règle sa spéculation est celle de l'équilibre, ou plutôt de l'harmonie intérieure. Tout jeune, il cède à ses enthousiasmes ; il lit tout ; il se promène dans « tous les mauvais lieux de la pensée » et désire rencontrer, en approchant celle des maîtres qu'il a choisis, sa propre personnalité. Balzac lui communique le désir « d'un bonheur impossible à saisir ». Stendhal, « railleur lucide et tendre... étrange maître... cruel analyste », lui défend de céder aux ivresses de ses élans ; Henri Heine est « moqueur et pénétrant » , Byi'on l'a « ensorcelé »et il doit à Musset de souffrir et sans savoir pourquoi. Ces admirations liminaires, ces rêveries, ces tortures ne sont-elles pas purement illusoires et ne vont-
elles pas s'écrouler en se brisant contre le premier obstacle? L'analyse s'insinue dans le cœur, elle fait « qu'on doute d'une larme », elle ne permet plus de trêve à la curiosité, elle
Mêle le scepticisme à l'attendrissement,
elle convie à l'amertume, rend âpre et méchant le sincère. Pourtant, a-t-elle raison de l'homme et la douleur ne reste-t-elle pas maîtresse, assez pour qu'après s'être plaint de « trop bien » comprendre l'âme, le psychologue ne discerne les causes de son mal dans le spleen :
Le spleen s'exaspérait à raf&ner le cœur
et ne déclare, ayant reconquis sur son tourment la sérénité : « Il arrive qu'à nous regarder de très près vivre et sentir, nous rendons permanentes chez nous des nuances de cœur et d'esprit qui eussent été transitoires si nous les eussions négligées. » Ainsi le passé reprend ses droits avec ce qui n'en peut mourir, serait-ce dans l'inconscience, par l'atmosphère spirituelle qu'il apporte, parce on ne, sait quoi qui laisse une âme aux désabusés, marqués par les atteintes d'un premier deuil ou d'un premier amour.
Tandis qu'à l'âge qui était celui de l'auteur à'Edel, dans son journal de 1864, Sully Prudhomme notait : « Le passé a des regards voilés qui tuent » et se repliait mélancoliquement sur lui-même, la vocation du romancier s'éveillait et le poussait irrésistiblement à observer et à raconter la vie des autres. Son esprit, assoupli par l'expérience et avide de vérité, atterrissait, plutôt que d'y retomber « à plat », sur « le monde réel ». Il ensemence son champ d'investigation, afin que se lève une nouvelle moi'^cnn sur les sillons, prolongeant le domaine de Balzac. Il h creuse, le laboure ; il en fixe les bornes. « Je vois bien les limites de mon intelligence, répétait volontiers M. Taine ; je ne vois pas les limites de l'inteUigence humaine. » Ces limites, incommensurables pour l'analyste
et le réaliste, le croyant, les survole. Que la dialectique chrétienne et que le dogmatisme catholique codifient les convictions du sociologue, la pensée du chercheur demeure compréhensive même de ceux qu'il juge dans l'erreur et seconde leur bonne volonté, ne serait-ce que parce qu'elle a sondé les replis du doute, que le tourment de l'incertitude ne lui est pas resté étranger et qu'elle a conservé, comme une source captée, le sentiment qui rayonne pour élargir l'horizon de la vie intérieure. Le génie critique de Sainte-Beuve s'adaptait à l'objet de son étude ; son caractère, toutefois, lui rappelait qu'il n'était point isolé dans une époque sur laquelle s'exerçait parfois son humeur jalouse. M. Paul Bourget, par sa vigoureuse attaque, envahit l'idée sans s'arrêter aux contingences qu'il bouscule par son élan et la replace, en quelque sorte, sur son plan, en dégageant de ses préférences une conclusion qui donne au débat son ampleur. C'est que, chez lui, la critique n'a pas ralenti la vertu créatrice : « Ce n'est pas, nous explique-t-il, que la contradiction soit aussi grande que le préjugé courant l'imagine, sous cette réserve cependant que les doctrines du critique concordent parfaitement avec la nature du poète. » N'est-ce pas l'aveu de ce que, secrètement, la sensibilité continue à l'inspirer jusque pour l'examen impartial de la connaissance de ses semblables?
Pourquoi, dès lors qu'il a déterminé la « place inguérissable de l'amour-propre à laquelle peuvent frapper tous ceux qui le veulent », pourquoi s'attarder à disserter sur ce qui manque à autrui, au lieu de voir ce qu'il possède? Il accorde à son prochain l'immunité qu'il a acquise par une rude patience, il désire pour son prochain ce détachement qui lui permet « de s'abandonner entièrement à une sorte d'instinct de conservation », révélateur « des besoins profonds de sa pensée au travail, inconnus de lui-même et à plus forte raison des autres. Son esthétique sera d'autant plus féconde qu'il l'aura réduite à la mesure de
son pouvoir créateur. » Et cette mesure même n'est-elle pas la preuve de l'émotion survivant à l'étreinte de l'analyse? N'cst-elle pas expressive de cette discrétion imposée par « l'amer orgueil de taire mes tortures? » L'écrivain n'obéit-il pas au même mouvement affectif qui faisait dire à Sully Prudhomme : « J'étouffe l'exclamation pour en faire un soupir, j'arrête les pleurs pour les faire retomber sur le cœur? » En remplaçant le mot « cœur » par le mot a intelligence », il semble que nous soit révélé, par une divination de leurs affinités, le secret du moraliste et du romancier.
« Il arrive, écrivait M. Paul Bourget, qu'une pierre jetée dans un gouffre obscur rencontre une nappe souterraine. Elle y émeut un clapotis et ce dernier retentissement de sa chute en mesure la profondeur. Certaines paroles sont ainsi. A peine tombées, elles rendent comme un son d'abîme. » Cette citation ne date point de ses débuts, elle est extraite d'un livre encore récent, de Némésis. Le don de toucher le lecteur par une sjmipathie communicative et persistante, trahit une émotivité qui émane de l'homme et qui a progressé avec l'évolution même de sa pensée. Dès sa jeunesse — à écouter les confidences du poète — il eut cette notion angoissante du temps qui s'écoule et ne reviendra plus. Il apprit à goûter âprement la vie » par la sourde ambition
D'être heureux pour les jours que nous avons perdus.
Mais cette clairvoyance ne l'a pas exilé dans un pessimisme cruel et stérilisant. Pour avoir étudié les maladies morales, au point peut-être de s'exposer à leur contagion, il n'a pas été atteint par leur intoxication : il sait, il savait par intuition, que dans toutes les crises « l'âme peut conserver sa noblesse et agoniser comme une beUe et pure jeune femme, sans laideur et sans souillure. » Et des épreuves observées, il fait naître de la \'ie, par cette émotion intime qui le gagne, lorsque, jetant les
yeux sur une page qui lui est chère, sa voix s'assourdit pour la lire et en transmettre la beauté :
Créer ! sentir les mots palpiter sur la page...
Après le demi-siècle de travail les mots continuent à éclore sur la page nouvelle au souffle de l'inspiration, a Le problème de la valeur du monde et de la vie, notait-il encore, est avant tout un problème sentimental qu'il faut résoudre par une solution sentimentale. » Et la lumière du sentiment rayonne sur son œuvre.
Cette œuvre ressemble à quelque symphonie, que domine le thème de l'intelligence sur les harmonies de la sensibilité et que rythm.e la raison, pour ramener la pensée sur les réalités immédiates. Elle est puissante, elle est subtile, elle est vivante par le renouveau de sa fraîcheur et par les nuances de ses accents.