‹ Jubilé de Paul BourgetChapitre 28 sur 52 · ALBERT-ÉMILE SOREL · texte numérisé non relu

ALBERT-ÉMILE SOREL

M. Paul Bourget m'en voudra-t-il si, parmi toutes les causes de l'affectueuse gratitude que je nourris envers lui, je prends la liberté d'en évoquer une bien petite, bien mince et peut-être ridicule?... Mais au fait, une émotion d'enfance qui modifie sans doute le cours entier d'une vie, ce n'est pas déjà si ridicule, ni si mince, ni si petit.

Donc, il était une fois un gigolo prétentieux et dépourvu du moindre intérêt. Je ne me rappelle plus s'il songeait dès cette époque à publier un jour des livres et à écrire dans les journaux ; mais ce dont il me souvient trop, par exemple, c'est le romantisme dérisoire et arrogant de ce potache, son désir d'étonner plutôt que de travailler, et sa superbe à l'égard des femmes. A quinze ans, on est ainsi. Les femmes que l'on connaît, c'est la petite cousine ou quelque triste demoiselle des rues : mais on les méprise, ou du moins on dit, on laisse entendre qu'on les méprise comme don Juan sa première conquête.

On ne s'en tient même point là : on témoigne aussi, généralement, le pire dédain envers « le monde ». On est bien revenu de ces plaisirs puérils qu'on goûte dans les salons. L'ambition, les grâces mesurées de certaines élégances? Cela fait sourire de pitié un rhétoricien. Au contraire, parlez-lui de la débauche, d'où l'on sort pâle à jamais, des nuits dévorantes passées au jeu, des aventures terribles, des passions démoniaques, à la bonne heure !

Quant aux femmes du monde, chacun sait que tout collégien tient ça pour un vicieux bétail à plaisir, où il

n'y a qu'à choisir. Des sottes, d'ailleurs, de petites âmes de perroquets...

Résultat : on vit en proie à une suffisance indiciblement grossière, à une sorte de jactance intellectuelle qui mène tout droit à la paresse d'abord, à la grossièreté ensuite. Et tel se trouvait, hélas ! vers les années 89, le hautain gigolo dont il s'agit.

Or, en ce temps-là, on parlait volontiers de M. Paul Bourget au lycée Condorcet. On prononçait familièrement « Bourget », si l'on avait seize ans : mais ceux qui venaient de renouveler au printemps précédent leur première communion, disaient « le jeune Bourget », comme faisaient leurs parents. Notre éphèbe, qui se piquait d'être à la mode, ne se trouva pas des derniers à lire les romans de cet auteur à succès. Et aussitôt, le charme opéra.

Entendez par là que le garçon si mal élevé se mit à réfléchir, à ne plus porter des jugements simples à l'excès sur les gens qui l'entouraient. Il consentit peu à peu que tout ne fût pas seulement niaiseries et enfantillage dans la société distinguée, ou qualifiée de la sorte. Il commença de se taire avec plus d'attention, donc plus de politesse, de bienveillance, et partant de modestie, devant toute femme qui ne semblait pas absolument heureuse, même si c'était une dame qui n'avait pas cet air scandaleux ou fatal particulièrement apprécié des collégiens. Telle était la séduction de l'esprit, et tant il y avait de grâce, pour un humaniste débutant, à appliquer toutes les ressources de l'analyse psychologique, de la philosophie et de la culture intellectuelle à des problèmes d'amour, les seuls qu'à cet âge on daigne considérer.

Qui sait si le prestige inouï de M. Paul Bourget, lors de Mensonges et de Cruelle énigme — prestige qui, depuis, est devenu de la gloire — n'a pas contribué à détourner plus d'un freluquet des aventures faciles et des amours ineptes?... Grâces en soient rendues 1

Depuis lors, j'ai dû à M. Paul Bourget — car le gigolo ridicule, hélas! on devine qui c'était... — bien d'autres émotions et des plaisirs d'une qualité plus fine. Tout jeune, j'appris de lui, en lisant le Disciple, combien c'était chose grave qu'une théorie intellectuelle, et qu'il y avait des cerveaux d'honneur (dans le sens où l'on dit un homme d'honneur), mais aussi d'admirables intelligences, capables pourtant de se montrer parfois félonnes envers l'humanité, si l'on peut s'exprimer ainsi. Je connus davantage encore le prix de la tradition, en suivant le grand psychologue à travers les années, tandis qu'avec René Boylesve je m'enchantais de cet idéal choisi, exquis, poli, net et à jamais parfait, né en France, qu'on appeUé « l'honnête homme ». M. Paul Bourget m'enseigna même le respect de certains maîtres auxquels je ne songeais plus, ou ne voulais plus songer — leçon difficile !

Enfin, ma dette est ancienne et considérable : mais qu'il me le pardonne, c'est au lycéen de Condorcet que le maître a peut-être rendu le plus touchant service...

Même à trente ans de là, il faut que toute mon affection respectueuse m'avertisse et me gronde pour me forcer à laisser à son rang cet engouement, encore informe et incomplet, pour le professeur de tenue sentimentale dont l'influence fut si vive sur un jeune miriiflore de collège.

Quant aux derniers, aux tout récents souvenirs que je garde de M. Paul Bourget, ils sont bien lourds d'émotion et de douceur, eux aussi. Je vois un prince des lettres qui parcourt le plus beau des parcs français, notre cher Chantilly, en devisant d'histoire, de philosophie, d'art et des délices de l'âme française. De temps à autre, il s'arrête, déchiffre quelque inscription charmante sur un vieux hêtre, ou de sa main flatte un vase de marbre, plein de crépuscule et de silence...

On me demandait quelques notes sur M. Paul Bourget.

Voici du moins un rappel de ma lointaine adolescence, et un autre, bien proche : toute gratitude est en celui-là, tout attachement en celui-ci. Et en tous deux, l'amitié profonde — celle du moins que dut éprouver le sergent La Tulipe envers son général.

Û4ARCEL BOULENGER.

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