‹ Jubilé de Paul BourgetChapitre 33 sur 52 · EMILE HENRIOT · texte numérisé non relu

EMILE HENRIOT

Après tant d'hommages rendus au talent protéifoinv^ de Paul Bourget, je voudrais célébrer une part de luimême qui n'est pas la moins séduisante : sa jeunesse. Non pas sa jeunesse d'autrefois, que je n'ai pas connue. Mais sa jeunesse présente, cette volonté ou ce don de demeurer jeune, varié, accessible, curieux des choses et des êtres. Les hommes qui vieillissent, trop souvent, se détournent de la jeunesse. Leur cœur se durcit. Ils regardent d'un regard sans clémence la foule pressée des jeunes gens. Ils ne les écoutent plus que malaisément et se sentent froissés de leur ardeur. Comme ils ont perdu le goût des dilettantismes qui enchantèrent leurs débuts, ils accueillent mal les confidences et les initiatives. Ils n'ont plus de temps à perdre et ne veulent rien donner sur l'économie de leurs jours. Cette avarice de l'esprit et du cœur, c'est proprement vieillir. Demeurer jeune, c'est accueillir ceux qui le sont, excuser leurs folies, leur livrer sans amertume les recettes de la vie.. Je crois que c'est un don merveilleux, un don d'ailleurs qu'on se fait à soimême, car il y faut de la bonne volonté. Or ce don, Paul Bourget en est tout rayonnant. Je sais des écrivains qui sont de petits vieillards à trente ans : précautionneux, affairés, sans générosité. Mais Bourget, — il me pardonnera cette familiarité, — c'est le plus jeune de mes camarades.

Il me pardonnera cette familiarité, car il sait combieai je l'aime et je l'admire. Si j'ai un peu travaillé, si je me

suis libéré des tâches ingrates, ce n'est que par ses conseils renouvelés et tutélaires. Je ne suis certes pas le seul à qui il ait rendu un tel service. Sa vie morale, dont vous a parlé Barrés, son culte tout chaud pour nos grands maîtres dans le métier des lettres, la discipline quotidienne qu'il a su s'imposer : autant d'exemples contagieux qu'il n'a cessé de prodiguer. Tous les écrivains qui sont montés dans ce bureau de la rue Barbet-de-Jouy, encombré de livres, qui ont surpris le travailleur à « l'établi », qui ont connu son accueil, témoigneront qu'ils n'ont jamais quitté cette chambre spiritualisée sans être affermis dans leurs desseins, sans avoir un peu plus qu'avant d'y monter, l'appétit du travail, le goût de leur oeuvre.

Ce tonique n'a pas une saveur amère. Paul Bourget, dont ia vie et l'œuvre sont visiblement dirigées et contenues par une doctrine, est dans le privé fort peu doctrinaire au sens revêche du mot. Cette attitude fut peutêtre une indulgence à mon endroit, une indulgence inspirée par de forts souvenirs. Quand il avait quinze ans il était en rhétorique à Louis-le-Grand avec quelqu'un qui me fut très cher. Paul Bourget était un disciple sage et attentionné de Gustave Merlet, petit homme plein de sens, de culture, qui a laissé des Morceaux choisis et des Études littéraires. Henry Bauër était un élève brillant mais d'une indiscipline farouche : « On ne sait pas ce dont il est capable... » disait Merlet. Il fut capable de fomenter une révolte à Louis-le-Grand et de s'engager plus tard, au quartier Latin, dans le mouvement d'opposition contre l'Empire. Le sage Bourget et le turbulent Bauër n'en étaient pas moins unis de liens d'affection que les absences, les hasards de la vie, des convictions parfois dissemblables ne brisèrent jamais. Je dois à ces souvenirs la bienveillance, l'affection de Paul Bourget. Je le sais. Mais il y a tant de jeunesse dans ses sentiments, tant de compréhensive amitié que j'oublie parfois qu'il

fut le camarade de mon père et que je me demande s'il n'a pas été le mien dans ce lycée Louis-k-Grand où je suis retourné après lui.

On voudra bien ne pas me tenir rigueur de mêler l'anecdote personnelle à ces pages écrites pour le juste hommage de celui que cette Revue a voulu célébrer. Mais il me semble que ce n'est pas mal et que c'est un hommage aussi de montrer quelques-uns des élans familiers d'un homme, de le montrer dans sa vraie nature. J'aurais pu vous présenter un Paul Bourget doctrinaire, académique et prononçant de graves paroles. Je préfère vous le peindre bien vivant, se rafraîchissant à la jeunesse de mes camarades de lettres et à la mienne, conservant après cinquante ans de labeur httéraire une curiosité d'étudiant. Je ne puis oubher l'accueil qu'il sait réserver aux menues confessions et même à une certaine frivohté qu'il a aimée, lui aussi, lorsqu'il écrivait la Physiologie et Mensonges, lorsqu'il s'émerveillait aux magasins de Londres et s'en allait chercher à Corfou le soleil qui dore les tendresses. Eh oui ! û a aimé les âmes mobiles, les intérieurs élégants, les jaquettes bien coupées, les gilets de fantaisie, et les cannes dont Marsan nous a décrit les beautés minutieuses. Il a eu fort raison. Il les aime encore : très bien et rendons-lui-en grâce publiquement. Il y a quelques semaines, un dimanche matin où j'allais le chercher, où il allait parler devant la pauvre maison du superbe d'Am-evilly, il me prit à part, chez lui, et il me dit :

— Regardez cette canne que j'emporte... Je la garderai en main tant que je parlerai... C'est la canne de d'Orsay... Je crois que cela ferait plaisir à Barbey, s'il pouvait me voir.

Il fit comme il le ^sait. La canne d« d'Orsay : il était bien heureux de la po8Qéd«r en cette ocoasion ! D'aucuns estimeront que c'est beaucoup d'attrait nour mie chose mince et vaine. Je dis que c'est un joli trait de caractère

que cet enthousiasme pour les ornements de notre matérielle existence, que cette continuité d'illusion et d'amour dans tous les ordres du sentiment.

Car cet enthousiasme, il le partage — et cela vous le savez — pour les choses de son art. On lui parle d'un poète qu'il ne connaît pas, il vous écoute aussitôt. Un soir, j'ai dit devant lui ces vers que je venais de lire i

Que de fois j'ai souri pour te cacher mes larmes. Que de fois j'ai noué des roses sur mes arme3 Pour te dissimuler que j'allais au combat...

— De qui sont ces vers? m'a-t-il demandé.

— De Tristan Derème...

— Alors, je veux le connaître.

Il l'a connu, accueilli lui aussi fort joliment. Un autre soir, il m'a donné un exemplaire de Sylvie; puis, dans le silence de ce nocturne, il m'a prié de lui lire les premières pages du conte. Je les ai lues. Elles sont magnifiques, d'une grâce exquise, d'un sentiment inégalable. Une belle jeunesse, ardente et sans artifice, y pousse ses rameaux... Soudain, comme je tournais une page et que je levais les yeux vers Paul Bourget, je vis qu'il essuyait une larme.

— Est-ce beau ! Est-ce beau ! n'est-ce pas?

Après cinquante ans de vie et de travaux littéraires, pleurer encore en écoutant Sylvie, je pense que c'est posséder un cœur très jeune et une âme élevée. Je pense que c'est une grande noblesse pour un écrivain.

Page 1