LA VOLONTÉ DE BONIFACE VIII
Cependant le règne de Boniface VIII est venu. Degré par degré, il est monté aux plus hautes charges de l'Église, bientôt à la pourpre. Il avait la faveur des papes italiens autant que des papes français, qu'il connaissait dès longtemps, et de l'un desquels il avait été le secrétaire. Sa famille proche est fort en faveur. Son frère Roffredo, en 1290, devient Sénateur de Rome. Dans l'intervalle de ses légations nous le voyons occupé à servir son pays, à se rendre utile à ses parents, à ramener la paix dans la Campagne, rudement châtiée pour ses erreurs gibelines (i). Son rôle dans
(i) Il s'interpose notamment pour les Conti, ses parents, la famille de trois papes.
les affaires publiques le mit encore plus en évidence.
Enfin il est pape.
Après un court moment de joie et de triomphe, le nouveau pape se trouva dans une situation aussi violente et plus complexe qu'aucun de ses prédécesseurs. La terrible répression des Angevins a fait éclater la révolte des Vêpres siciliennes. Le fief du Saint-Siège lui échappe encore une fois. La mort de Charles I" d'Anjou, qui s'ensuit, la captivité de Charles II, la montée éclatante de la maison d'Aragon, répandent partout le péril et la guerre. Dans ces circonstances difficiles, je n'ai aucune raison de croire que l'intention de Boniface VIII ait été différente de celle qui dirigea la conduite de Grégoire VII, de Pascal II, d'Alexandre III ou d'Innocent III. Il n'y a rien de bas dans une pareille volonté. S'il a voulu passionnément le pouvoir, ce n'est pas, comme ses ennemis l'ont dit, par une ambition humaine, mais pour imposer au
monde son idéal. Tous les penseurs conscients, catholiques ou non, ont reconnu ce qu'il y eut de sublimité dans l'idéal du pontificat romain aux âges féodaux. Pour Boniface VIII cet idéal divin se limite en trois volontés terrestres bien aisées à définir : la réforme de l'Église, la paix dans la chrétienté, la croisade contre l'infidèle.
La croisade, c'est l'œuvre qui n'a jamais été accomplie, c'est le rêve mal réalisé des papes, du onzième au treizième siècle, rêve de salut peut-être, qui en vain hantera l'âme de leurs successeurs, jusqu'à l'heure du triomphe final de l'Islam, et après encore. Dans les cours de l'Europe, à l'heure où nous sommes, la croisade est presque devenue un lieu commun de rhétorique, un sujet de phrases convenues. Aucun des princes chrétiens n'y songe plus sérieusement. Ils sont d'ailleurs bien trop absorbés par leurs guerres et le conflit de leurs ambitions.
C'est à ce conflit que l'Église doit
mettre fin. Mais pour retrouver toute sa puissance, il lui faut retrouver d'abord sa beauté intacte d'épouse du Christ, se nettoyer de toutes ses impuretés. En Boniface VIII renaît le désir de la réforme de l'Église, désir vivant au onzième siècle, un peu oublié depuis, désir que poursuivront en vain, après le retour d'Avignon, les papes du quinzième (i), pour ne s'accomplir enfin qu'à Trente, au seizième siècle. L'Église pure, et donc forte, imposera la paix au monde. C'est le troisième point. Le pape, arbitre des chrétiens, jugera au nom d'une loi morale supérieure. C'est en ce sens seulement, et non en vue d'usurper on ne sait quelle tyrannie universelle, que le pape peut se dire, comme il le fait, maître des fiefs, des États et des couronnes. II a été institué par Dieu juge du bien et du mal. C'est lui qui condamne ou qui absout « en vertu du pouvoir des clefs ». A lui donc
(i) Voir à ce sujet les belles études de M. Celier.
appartient le dernier jugement de tout, ratione peccatï, au point de vue du péché. Car toute chose humaine se résout toujours en une question de juste ou d'injuste, donc de bien ou de mal (i).
Une pareille conception n'est pas bien éloignée, quand on y réfléchit, des idées d'arbitrage international dont notre siècle est si épris. En fait, nous avons la preuve que Boniface VIII concevait son rôle d'arbitre avec une largeur de pratique qui nous fait songer un peu par avance aux arbitrages accomplis en notre temps par Léon XIII. Il accepta un jour, par exemple, d'être arbitre entre deux rois, non pas en sa qualité de pontife romain, mais comme Benedetto Caetani, docteur et jurisconsulte.
On devine pourtant les difficultés et les résistances que cette doctrine surhumaine
(i) Dom Tosti pense que le pape n'est pas seulement arbitre entre les rois, mais aussi entre le peuple et le roi, « entre la tyrannie des princes, dit-il, et l'indocilité des peuples ».
dut rencontrer dans l'application. Et, par exemple, dans le démêlé avec la France, je ne pense pas qu'un Français d'aucun temps puisse prendre tout à fait parti contre Philippe le Bel, quoi qu'on pense d'ailleurs de ses procédés. Malgré tout il représente cette race capétienne dont la patiente industrie depuis deux siècles formait notre patrie. Nous ne pouvons pas nous rappeler sans quelque frémissement, si nous avons la fibre sensible, que le suprême arbitrage pontifical pouvait reconnaître à l'empereur la Bourgogne, et la Gascogne au roi d'Angleterre. Les questions alors posées sont, même à distance, bien difficiles à juger avec calme. Une chose au moins apparaît avec évidence : le conflit était entre une force morale et une force brutale.
En 1301, à Rome, devant les envoyés insolents de Philippe le Bel, Nogaret, et ce Pierre Flotte que Michelet appelle « le petit avocat borgne », Boniface affirmait le pouvoir du pape. « Le pouvoir du roi vaut
mieux, répliquait Flotte, parce qu'il est appuyé par de bons soldats et de bonnes armes, » Au sortir de l'entrevue, Nogaret et l'avocat borgne s'en allèrent fabriquer ce précieux faux, « la brutale petite bulle i\ dit encore Michelet, dont la lecture devait décider leur maître à mettre en jeu « les bons soldats et les bonnes armes ».
Il est évident que Boniface VIII croyait défendre un haut idéal, et prétendait le faire triompher. Qu'il n'y réussît pas, n'est pas moins évident. Il est probable qu'il ne s'y prit pas le plus heureusement qui fût possible. Nous avons belle, après coup, de critiquer certaines décisions dont des résultats fâcheux nous sont connus ; mais nous mesurons mal les circonstances qui ont pu les rendre presque nécessaires. Il fut peu profitable assurément à la papauté, et désastreux pour l'Italie, de faire une fois de plus appel à un de ces appétits aiguisés des cadets de la maison de France : Charles de Valois, que Dante appelle Charles sans terre,
en échec déjà dans bien des aventures, n'aspiraitàrien moins qu'à conquérir, après l'Italie, la Grèce et la couronne de Constantinople; il ne fit qu'augmenter le désordre là où il semblait à son comble. Sur lui, et sur d'autres encore, il semble bien que Boniface se trompa.
Il était trop passionné sans doute pour être un très bon juge des hommes. Mais cela n'a rien à voir avec ses intentions. Boniface n'est pas un sage, ni un saint. Il paraît clair que c'est une âme haute.
D'ailleurs il a ses défauts. Nous pouvons les démêler assez bien, malgré le voile de l'exagération calomnieuse. Les derniers documents publiés qui ont chance d'être véridiques, parce qu'ils sont confidentiels, nous ont donné des témoignages venus de gens qui ne l'aimaient pas.
Finke a retrouvé à Barcelone , par exemple, les correspondances d'un envoyé aragonais, lettres aussi pleines de malice presque et de finesse qu'en d'autre temps
celles des ambassadeurs vénitiens. En somme, toutes les critiques se réduisent, en les passant au crible, à un résidu de trois ou quatre principales. Le pape, disait-on, néglige toute pensée chrétienne pour ne songer qu'à augmenter le pouvoir de sa famille, à s'enrichir et à soigner sa santé. En somme, népotisme, avarice et manie valétudinaire sénile. On ajoutait qu'il avait un caractère violent.
Des deux premiers reproches, je ferais volontiers assez bon marché. Certes, Boniface VIII s'est efforcé d'établir sa famille très solidement dans des fiefs avantageux et des places fortes. Son neveu Pierre, qu'on appelait le Marquis, devint vite un des plus grands seigneurs et des plus riches de l'Italie; le pape lui fit acquérir plusieurs fiefs des Conti (plus ou moins à l'amiable), et d'autres des Colonna, par force.
« L'Italien, dit Pastor, le grand historien papal, est très tendrement attaché à sa patrie et à sa famille. Ce trait de caractère
qui est beau et noble en soi, fut fatal à beaucoup de papes (i). » Il fut fatal à Boniface, parce que rien ne devait lui réussir (2 ) . Mais dans les circonstances où il vivait, le népotisme n'avait-il pas quelque excuse? Si le tableau historique que l'on vient de parcourir prouve quelque chose, c'est que la politique des papes de la Campagne avait pour condition la possession solide des villes fortes de la Campagne. Les défenseurs les plus assurés qu'ils pussent donner à ces villes étaient les hommes de leur famille.
L'abus de la fiscalité est, d'autre part, un mal, et nul n'en doute. Le besoin, qui était absolu, de se créer un trésor de guerre, n'excuse aucun abus. Il sert à expliquer bien des choses. On savait à quel point la misère avait réduit certains papes.
Alexandre III en avait été presque à la men-
(i) Après la mort du pape, ses descendants restèrent longtemps maîtres de la région. Cf. Pastor, Histoire des papes. Trad. fr., t. VII, p. 59.
(2) La rancune des Conti dépossédés fut une des causes de la catastrophe finale.
dicité ; etce fut peut-être la cause de ses plus grands dangers. Il n'est pas bien prouvé que Boniface VIII soit tombé tout à fait dans l'excès contraire. A l'heure du pillage, après l'attentat, son trésor éblouira les bandits. Un témoin dit : « On ne croit pas que tous les rois du monde pourraient, en une année, trouver dans leurs trésors ce que l'on enleva... en une petite heure. » Il doit bien y avoir là quelque exagération. Pourtant il est clair que le trésor était garni. Je trouve plaisant, d'ailleurs, de voir quels sont ceux qui se plaignent le plus fort des exigences fiscales : ce sont ces rois et ces seigneurs que l'on voit à tout moment mendier du Saint-Siège une bienveillance trop souvent excessive, afin de pouvoir nouer et dénouer des noces, sources pour eux de pouvoir et d'argent.