LE MÉDECIN
Il est plus singulier de voir reprocher à Boniface le soin qu'il prenait de sa santé. Cela contrariait fort ses ennemis. Onines desiderant mortem. suam, — écrit très tranquillement à son roi, l'envoyé aragonais. — « Tout le monde désire sa mort. » Et l'on envoyait son médecin à tous les diables. C'était un temps où l'on ne mettait point délicatesse à afficher de tels sentiments (i).
La santé de Boniface VIII est un aspect de son histoire que Ton a trop négligé, avant Finke. Il a son importance. Le médecin Arnaud de Villeneuve est un person-
(i) A Naples, sous Célestin V, on avait dû châtier des gens qui avaient manifesté une joie indécente au faux bruit de la mort du pape. Le P. Ehrle a publié à ce sujet une curieuse Inquisitio.
nage extraordinaire et qui a joué un grand rôle. On a le plus souvent représenté Boniface comme un vieillard affaibli par l'âge. L'image doit être rectifiée : ce n'est pas un jeune homme qui fut élu pape en 1294; ce n'est pas non plus un octogénaire. Mais c'était un malade. Dès longtemps le cardinal Caetani souffrait de la vessie. « Il avait la pierre », disent les contemporains. Pendant de longues années de sa vie, il n'a pas passé un jour, presque pas une heure, sans souffrir.
1 1 a tout essayé pour se guérir, notamment les eaux minérales. Auprès d'Anticoli, non loin d'Anagni, il possédait une villa en un lieu où coulait et coule encore une source d'eau lithinée. Il croyait fort à l'efficacité de cette eau. Même pendant ses séjours à Rome, il faisait venir chaque semaine de l'eau dans de grandes cruches de cuivre, à dos de mulet. Mais rien ne le soulageait tout à fait.
Quelle angoisse fut cette souffrance per-
sistante pour le pape, qui voulait, d'une volonté ardente, faire son œuvre papale, on peut l'imaginer. Les ennemis ont vu juste : sa santé devint la première de ses préoccupations. La souffrance engendre la faiblesse; il lui fallait vaincre la souffrance. Arnaud de Villeneuve apparut sur son horizon comme un sauveur.
C'est un de ces médecins errants, comme le moyen âge en a tant vu, savant de toute la science de son temps, avec un peu de cabale et de mystère, philosophe, théologien, astrologue et alchimiste; c'est d'ailleurs un homme d'une rare piété. Il a quitté la Catalogne, sa patrie, et le soin de la santé des rois aragonais, pour courir le monde. On l'a vu à Paris, à Avignon, à Marseille, à Bordeaux, en Sicile, et jusqu'en Afrique, où pratiquent leur art les sages médecins des Arabes. Arnaud a une célébrité universelle. On vante sa liqueur d'or qui prolonge la vie, et son élixir de sang humain qui rend un instant de cons-
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cience aux malades, aux mourants même.
Ses cures sont merveilleuses, et surtout pour les maux dont souffre le Saint-Père. Ce n'est pourtant pas comme médecin qu'il est venu à Anagni, mais comme accusé.
Sur ses vieux jours, un écrit sur la réforme de l'Église l'a mis en querelle avec l'Université de Paris, qui ne voulait pas supporter qu'on parlât mal des clercs et des prélats. Il en a appelé au pape, près duquel il arrive en 1301.
C'est le moment où la querelle avec Philippe le Bel commence à prendre son plus mauvais caractère. Le pape aurait besoin de toute sa force. Il la perd au contraire : il est très malade. Tous ceux qui le voient le croient près de mourir. Ses médecins ordinaires, Accursino de Pistoie, Galvano de Gênes l'ont abandonné, et il vient même de congédier Anselme de Bergame, un des plus fameux maîtres de l'Italie.
Au premier abord, Arnaud de Villeneuve avait trouvé à Anagni un accueil un peu
froid. Les réformateurs inquiètent toujours, et l'on n'aimait pas les Catalans. Mais la crise du Saint-Père ayant redoublé d'intensité, on ne pensa plus au théologien, et l'on appela le médecin. Il fit merveille. Dès les premiers instants le pape se reprit à vivre et à espérer. Aussi il mit dans son bienfaiteur une confiance absolue, et même, semble-t-il, une vraie amitié. « C'est le plus grand clerc du monde », disait-il, et il ajoutait : « le seul bon Catalan que l'on ait jamais vu! »
Il goûta bientôt le théologien autant que le savant, lui donna absolution des condamnations de Paris, et l'encouragea à écrire, aussi bien pour la réforme de l'Église que pour la santé des humains. Il lui donna même un château, pour y vivre et y travailler en paix. Depuis Anagni, l'œil peut encore deviner la forme du sombre et solitaire château de Sgurgola, de l'autre côté de la vallée, au-dessous de Segni, dans un pli des monts Lepini, où Arnaud
se retira au printemps de 1301. Il y demeura plusieurs mois, sans en sortir qu'une fois, pour donner ses soins à un cardinal frappé d'un coup de soleil; car l'été fut très brûlant. Rien sans cela ne vint interrompre sa méditation solitaire. De loin Boniface VIII voyait sa demeure mystérieuse, et presque sa lampe nocturne et la fumée de son fourneau.
Il travaillait. Pour le pape il composait des traités de médecine et des traités de théologie. Ce sont d'étranges écrits que nos nos pères ont édités et lus cent fois. On y voit quelle intimité s'était établie entre le pape et son ingénieux médecin; il y a la preuve de confidences mutuelles et de mystères communs : « Je n'écrirai pas cela ici, dit Arnaud, parce que je te l'ai dit oralement. Car je t'ai révélé des secrets, ô très Saint-Père, qu'aucun philosophe n'a osé révéler à personne ! "
Il ne lui écrivait pas seulement des livres. Il lui fabriquait un remède pour achever sa
guérison; mieux qu'un remède, un talisman viatique et souverain, un sceau d'or pur, qui portait à la face et au revers quelques caractères hébraïques et une devise latine tirée des psaumes. L'effigie était celle d'un lion. La frappe du sceau ne pouvait avoir lieu qu'en ce jour de juillet fixé par les astres, celui où le soleil entre au signe du lion. Le pape à Anagni attendait avec impatience, et lorsque le lendemain, au jour dit, il vit son philosophe chevauchant vers lui à travers la vallée, il sut que la mystérieuse opération était accomplie. Le sceau d'or au lion, cousu dans une sorte de « caleçon » , fut lié sur le corps du malade. Ainsi sa guérison fut fixée. Jamais plus il ne souffrit. Le fait est attesté par plusieurs témoins, à leur grand dépit. Je ne me charge pas d'expliquer le mystère, car enfin en pareille circonstance l'imagination ne peut pas tout faire. Peut-être l'appareil d'Arnaud faisaitil l'office d'un bandage? Peut-être aussi ignorons-nous la véritable nature du mal
dont souffrait le pape. Et qui sait le fond des souffrances et des guérisons?
Le pape garda son sauveur à Sgurgola toute l'année 1302. Celui-ci y écrivit encore plusieurs traités en ce style apocalyptique qui était de mode; l'un a ce beau titre : les Cloches de V Eglise. Arnaud frappait d'admiration tous ceux qui l'approchaient et ceuxlà même qui ne l'aimaient pas. On le crut prophète, et l'on dit qu'il avait annoncé les malheurs de Boniface VIII. Peut-être n'étaient-ils pas bien difficiles à prévoir!
Quand les malheurs vinrent, le Catalan s'en alla, sans montrer autant de douleur qu'on aurait voulu. C'était un vieux philosophe! Il reprocha à Boniface, qui voulait la réforme de l'Église, de l'avoir tentée timidement, de ne l'avoir pas commencée par la tête, c'est-à-dire par la Curie même; et il dit : « Au lieu de nettoyer le visage, il a cru suffisant de faire quelques reprises à la bordure du vêtement. » Après tout, c'était facile à dire !
L'attachement du pape pour son médecin tourna naturellement en calomnie contre lui. Une foule de gens, qui d'ailleurs passaient leur temps à rêver de magie, le déclarèrent sorcier. Rien ne fait croire qu'Arnaud donnât, plus que les autres médecins du temps, dans la fantasmagorie. C'était un savant sérieux et les historiens de la médecine lui attribuent des découvertes (i). S'il eut quelque cérémonial charlatanesque, il n'en eut pas sans doute plus que d'autres. Je pense qu'en tout temps l'art de guérir doit, par nécessité, frapper quelque peu l'imagination. Quant à l'Astrologie, elle était alors admise de tous : l'influence des astres sur les remèdes se fondait sur des textes de saint Augustin.
Nous touchons là cependant la source de l'accusation de sorcellerie. Mais croirait-on que de l'action du pieux et mystique médecin dériva aussi contre Boniface une
(i) La distinction des calculs du rein et de ceux de la vessie.
accusation d'impiété et de gourmandise?
Ceci montre jusqu'où peut aller la mauvaise foi. Arnaud avait défendu au pape de jeûner le carême. En résulte-t-il que la chère de sa table fût chose rare, et Pierre de Veroli, son cuisinier, un grand queux? Voit-on ce vieux malade adonné à la gloutonnerie, dans cette Italie d'autrefois où nos ancêtres du nord de la France ne trouvaient rien à manger?
Autour de Boniface, comme autour de bien des papes, toutes choses, et les moindres même, se tournaient et s'enflaient en contes. En somme, les calomniateurs d'Avignon en 1310 n'auront qu'à se baisser pour cueillir leur bouquet vénéneux parmi les folles pousses de la légende populaire.
Mais la vérité se dégage des fables. Pour le même dessein qu'il voulait être riche, qu'il voulait être puissant, il voulait aussi passionnément vivre envers et contre tous, car à quoi bon tout cela, si l'on est mort? La maladie et la mort plus encore que la
défaite et la pauvreté, c'était le triomphe des ennemis de l'Église et des siens. Or c'était cela par-dessus tout qu'il ne voulait pas. « Notre-Seigneur le Pape, écrit l'Aragonais, est redevenu jeune, sain et robuste; il dit qu'il vivra assez pour voir tous ses ennemis étouffés ! »