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LES PAPES D'ANAGNI

A la fin du douzième siècle et pendant le treizième siècle, la papauté, de plus en plus, appartient à la Campagne et se recrute dans les familles de la Campagne. Anagni se vante d'avoir donné, à cette époque, à l'Église quatre papes, qui tous les quatre marquèrent leurs règnes d'événements importants. L'un commence le treizième siècle, c'est Lotario Conti (i), Innocent III; à la fin du siècle, vient Boniface VIII.

Aussi bien ces quatre papes que les autres papes du treizième siècle vécurent le plus

(i) Il n'est pas certain qu'Innocent III soit né à Anagni, mais plutôt à Gavignano, auprès de Segni. Pourtant la famille des Conti était d'Anagni. Cette même famille a donné les deux autres papes d'Anagni au treizième siècle : Grégoire IX et Alexandre IV.

souvent dans la Campagne et en particulier à Anagni; ils prirent à tâche d'organiser solidement leur pouvoir dans ce pays naturellement fort. L'exemple leur en avait été donné par Innocent III (i), lequel s'était efforcé surtout d'assurer l'attachement des petites villes de la région, en leur octroyant des libertés communales. Elles ont leur podestà librement élu, leurs magistrats, leurs notaires, leurs milices. Un autre privilège leur tient à cœur : pour pouvoir, disentelles, avoir de l'argent, sans lequel on ne peut rien faire, elles ont leurs Juifs, plus libres ici que dans aucun État de l'Europe, admis aux fonctions publiques et devenant même parfois trésoriers de la curie pontificale (2).

Les villes sont toutes fortifiées, sans qu'il ait été besoin de faire pour cela beau-

(i) Voir surtout les livres si entraînants que lui a consacrés son plus récent historien, M. Luchaire.

(2) De là vient que nombre de familles Israélites anciennes de Rome ont pris leur nom des villes de la Campagne : Supino, Sonnino, etc. (Zappazodi.)

coup, car les blocs des Herniques et des Volsques, avec les blocs de la nature, sont toujours là. Il y a aussi des châteaux, citadelles isolées, ou rocce; elles sont défendues par des parents des papes, les Conti, ou des seigneurs nés de diverses anciennes familles de la contrée, Annibaldi, Caetani. Ce qui est en somme capital pour les papes, dans leur lutte contre les pouvoirs du dehors, c'est la possession assurée de leur pays.

C'est un moment unique pour cette région, libre, prospère, centre politique, route du commerce. Anagni, au treizième siècle, était une vraie capitale. Elle se vantait alors de compter sur son territoire vingt-quatre églises et cinq paroisses, et 50 000 habitants, dont une moitié sans doute dans la ville, quatre abattoirs et quatorze moulins sur le Tofano ou le Sacco. Elle était assurément bien plus peuplée que n'était Rome, sauvage et déserte. Rien de l'aspect actuel du pays ne peut nous repré-

senter cet état de choses. Les hommes intelHgents qui vivent là aujourd'hui le comprennent bien. L'historien que j'ai cité salue, en Innocent III, par exemple, le champion des libertés publiques contre l'usurpateur étranger.

Boniface VIII prétendait-il être autre chose?

Il semble que, dans de telles circonstances, l'attachement séculaire de la Campagne au pape dût se resserrer plus que jamais. Il n'en fut cependant rien. Les désordres de l'Italie au treizième siècle sont peut-être les plus atroces qu'elle ait connus. L'image angoissée nous en est restée dans la Dïvùie Comédie. Tout le mal vint de la Sicile; les papes en avaient tiré leur salut, en la donnant aux Normands, en échange de leur appui contre les empereurs. Mais un jour vint où l'ennemi traditionnel du nord gagna la puissance du sud; un mariage lia la dernière héritière des Normands au fils de l'empereur allemand.

Ce fut au milieu du douzième siècle. Les papes virent le danger : ne pouvant pas empêcher cette union néfaste, ils tentèrent d'en atténuer les conséquences par une politique habile, et de sauver au moins malgré tout, leur ancien droit d'investiture sicilienne. On sait comme Innocent III avait cru tenir la solution du problème en adoptant comme son protégé, son pupille, l'enfant dépossédé de la princesse normande et de l'empereur mort trop jeune, en le faisant roi de Sicile, en le faisant empereur, en le faisant Frédéric II.

Benedetto Caetani arrive justement à l'âge de raison et d'action au moment où échoue définitivement le plan d'Innocent III, où la rupture s'achève entre Frédéric II et la papauté. Il se trouve, si l'on peut dire, au nœud de cette terrible affaire de Sicile, origine de tous les maux. Pendant toute sa jeunesse et son âge mûr, il la voit se compliquer de façon inextricable; il la voit torturer l'Italie du haut en bas, cette

affaire, dont les suites agiteront l'Europe pour des siècles, jusqu'aux jours de François I" et de Charles-Quint, plus loin encore peut-être !

La querelle de Frédéric II et des papes est un des centres de l'histoire. Je n'ai pas à en dire les immenses retentissements politiques, intellectuels, religieux, pas plus que les phases diverses de paix et de guerre, jusqu'à la crise finale. Le pape qui prononce une fois de plus l'excommunication contre l'empereur allemand, c'est Innocent IV, un des premiers patrons de Benedetto Caetani; il a été élu à Anagni sous la terreur des armes allemandes, et il reviendra y mourir. Le pape qui fut élu ensuite était le grand-oncle de Benedetto Caetani, l'oncle d'Emilia Conti, sa mère.

Frédéric II est mort. On a l'espoir un instant de pouvoir s'entendre avec le jeune chef des Gibelins, Manfred, son fils; mais cet espoir est vite perdu. La guerre reprend acharnée. La papauté en vient alors aux

mesures extrêmes. Parmi les papes qui se succèdent rapidement, trois dominent la situation. Ce sont trois papes français (i), dont un fait résume les règnes : pour redonner au Saint-Siège des défenseurs dans le sud de l'Italie, comme jadis les Normands, pour rétablir leur puissance sicilienne, ils recourent aux « Francs », comme les pontifes de la papauté primitive; ils appellent un prince français; ils donnent l'investiture de Naples et de Sicile à Charles d'Anjou, le frère du roi de France. Et commence alors la conquête de l'Italie par des armes françaises, avec l'aide de l'argent des banques florentines.

Quand les papes français appelèrent à eux le neveu de saint Louis, on peut dire que ce fut dans la détresse suprême. Manfred avait triomphé partout; prince héroïque et romanesque, courtois, généreux, beau et marqué d'un signe de destinée, presque

(i) Urbain IV, Clément IV et Martin IV.

Italien d'ailleurs et fils d'une belle Milanaise : toute l'Italie s'était donnée à lui; Rome l'avait acclamé. La Campagne ellemême avait renié le pape. Des parents du futur Boniface VIII avaient servi Manfred, son père Loffredo, son grand-père Mattia. Manfred n'avait pas de plus fermes soutiens que les Caetani de Sermoneta. Seul peut-être resté attaché au pape, son frère Roffredo avait défendu bravement Anagni contre les Romains qui l'assiégeaient. A ce moment-là le pape avait eu peine à sauver Anagni de la destruction complète. Anagni même s'était enfin laissé séduire. Bientôt les Gibelins y étaient devenus si forts que le pape n'y avait pas pu vivre davantage. 11 avait dû gagner, en une nouvelle fuite, non pas certes Rome, plus inhabitable que jamais, mais les villes du nord de l'État pontifical, ces admirables coins du monde, restés si bien marqués jusqu'à nos jours des souvenirs de ces jours d'épopée, Viterbe, Orvieto. C'est alors

que vint Charles d'Anjou. Quand Clément IV, pour le couronner au Latran, se hasarda jusqu'à Rome en 1266, il lui donna une couronne qu'il lui fallait conquérir. Manfred tenait toute la Campagne au sud, de Tivoli à Ferentino.

On sait quelle résistance opiniâtre rencontra la conquête des Angevins. Sans le malheur qui poursuivit les derniers héritiers de Frédéric, on peut dire que la rudesse impitoyable de Charles d'Anjou n'eût jamais plié les peuples à la soumission. Même après la mort de Manfred et celle de Conradin, bien des Italiens demeuraient encore attachés à leur race. A Anagni même, les nobles voulaient encore prolonger la résistance; les Conti étaient tout dévoués à la fille de Manfred, la belle Constance, l'épouse du roi d'Aragon.

Quand nous songeons, après des siècles passés, à ces drames, à ces luttes, à ces fuites, à ces rares victoires momentanées, nous avons peine à nous représenter que

c'est là l'histoire de ce pouvoir papal dont la force domine toute la destinée de l'Europe en ces âges. Ce pouvoir avait une base politique presque nulle. Il n'en faut pour preuve que l'aspect de ce pays où les papes du moyen âge ont si longtemps vécu. Posséder Anagni, Segni, Ferentino, Fumone et Veroli, les posséder de la façon la plus précaire, avoir une demeure à Rome, pour y aller quand ils pouvaient, parmi les émeutes et les outrages, telle fut bien souvent toute la force temporelle des papes. Dans tout le grand univers civilisé et catholique, quand un légat du pape apparaissait, apportant la paix ou la guerre dans les plis de son manteau, imposant une loi, pour tout dire, d'où venait ce légat, et d'où était-il parti? Les rois et l'empereur ne l'ignoraient pas : il était sorti d'une des bicoques de cette pauvre contrée. Devant le messager venu de si humble lieu, tout orgueil pourtant avait toujours fini par plier, de nom, de

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sang, de puissance politique ou militaire.

Et même, en retour, les seigneurs des empires finissaient par aller rendre hommage chez lui au seigneur des bicoques. Il fut toujours des heures où se sont inclinés les adversaires les plus hautains. Anagni a reçu Pier délia Vigna, l'ingénieux chancelier; elle a reçu Frédéric II lui-même. A côté des humiliations, la Campagne a eu ses gloires. Des escortes immenses, presque des armées, ont traversé la vallée du Sacco; l'âpre montée d'Anagni a été plus d'une fois gravie par des cortèges magnifiques. Boniface, dans sa jeunesse, a pu voir monter, graves dans leurs costumes splendides, les envoyés de l'empereur de Byzance, et une autre fois, bizarres et surprenants, les ambassadeurs du grand Khan de Tartarie. Bientôt, comme pape, il verra fourmiller au pied de sa roche les vingt mille hommes de Charles de Valois.

Mais, dans sa pensée, les jours douloureux devaient avoir leur beauté aussi. Il y a

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vraiment quelque chose de surhumain dans l'image de ces pontifes qui, du fond de leurs montagnes, entre deux fuites, sans peur de rien, sans se lasser, résistaient au joug du plus fort. Qui n'admirerait leur courage de volonté? Qui douterait d'ailleurs qu'ils aient puisé cette audace dans la foi profonde qui les animait? Des reproches d'ambition, de désir de domination peuvent être soulevés et discutés, quand il s'agit d'un des papes de la Rome éblouissante, d'un Jules II, d'un Léon X ou d'un Sixte- Quint. Mais les pauvres papes de la Campagne, agenouillés dans leur crypte, sur la tombe de leurs saints?... Eux pourtant ont conduit les empereurs à Canossa, à Anagni, et dans d'autres lieux encore.

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