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LES VIOLENCES

C'était une âme irritable et qui ne pouvait se maintenir dans la sérénité d'un Alexandre III ou d'un Innocent III. Nous touchons ici, je pense, à un des reproches les plus justes qui aient été faits à Boniface VIII. Son caractère était emporté. Ce malade ne se soutenait que par un effort du système nerveux. De là des défaillances et des exaspérations. A plusieurs reprises, dans son histoire, reviennent les larmes. Il pleurait sur l'autel, dans une effusion de crainte et de demande. Il pleurera de désolation, dans la crise finale, en voyant son effort définitivement vaincu. On est forcé d'admettre aussi qu'il parlait seul et à haute voix avec lui-même. De là uniquement a

pu venir cette invention ridicule : le démon de Boniface VIII, avec lequel on l'entendait s'entretenir au fond de son palais.

Il est certain aussi qu'il s'emportait, et qu'alors son langage n'était pas assez châtié. Soyons prudents pour juger les mots violents que l'on rapporte et les expressions satiriques, et tenons compte de l'usage des temps. Nos pères du moyen âge aimaient les outrances, et le Romain sur ce chapitre dépassait tous les autres; Mgr Duchesne n'a pu qualifier un grand personnage de cette époque que par l'expression populaire « mal embouché ». On ne craignait pas les discours imagés, même lorsque la pensée en recevait un relief un peu fort. Ce ne sont parfois que des métaphores un peu pittoresques. En 1290, Benedetto Caetani, envoyé pontifical à Paris, exprimait ainsi la ténacité de l'Eglise romaine dans ses desseins : « ses pieds ne sont pas en plume; ils sont en plomb ! » Mais il n'y a pas que des métaphores. Les locutions les plus triviales

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surgissent à tous moments, et parfois au milieu même des discours les plus solennels. Les injures s'échappent parmi la noble ordonnance des discours d'école et l'armature des syllogismes.

J'en recueille ce remarquable exemple.

C'était à Anagni en 1301. Un jour, trop fameux, hélas! par ses graves conséquences, le pape recevait en pompe Charles de Valois, qu'il avait appelé pour mettre l'Italie à la raison; les troupes françaises campaient dans la vallée; une brillante chevalerie éblouissait les rues, les palais, les églises. Le pape donna un Consistoire public et prononça un sermon que l'envoyé d'Aragon raconta ensuite à son maître avec son usuelle ironie. Le sujet était celui-ci : Le pape comparait Charles de Valois à un lion. De cette image sortait le développement du discours en la forme et la division scolastiques : Le lion possède quarantedeux qualités, parmi lesquelles il en est trente-quatre bonnes, que le pape énuméra

et commenta. « Le lion, — ajoute l'Aragonais (qui n'aimait point Charles de Valois), — le lion en a également huit mauvaises, et ces huit-là ont suffi pour que l'Écriture le comparât au diable en personne! » Il rapporte d'ailleurs que le sermon du pape, commencé en cette majestueuse forme, finit sur un ton tout autre : les Florentins furent traités tout haut de menteurs et d'usuriers, dont les péchés sont tels que la tolérance seule de l'Église leur permet de vivre.

Dans la bulle contre la famille Colonna, la solennité du ton est rompue de même par des traits satiriques et personnels : Jacques Colonna est un bavard fastidieux que toute la ville connaît : elle ne connaît pas moins le long nez de Pierre! La passion, dans ces documents, perce à travers les lignes. Ce caractère, à vrai dire, n'est pas rare à rencontrer dans les documents du moyen âge, bien moins graves souvent qu'on ne s'attendait à les trouver. Je pense

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que le maximum des violences et des personnalités dans les documents latins sera atteint cent ans plus tard, à l'époque du grand schisme. Mais, avec Boniface VIII, ne touchons-nous pas à la source même et aux préliminaires du schisme? C'est déjà, en tout cas, le ton du schisme.

Mettant à part, cependant, tout ce que la mode du temps peut excuser, il paraît clair que Boniface ne pouvait se tenir de lâcher parfois des mots vraiment brutaux et de forme plébéienne, ce que les contemporains ont appelé ses « diableries » (diaholias). Les exemples en sont trop nombreux pour avoir été tous inventés. Notre compatriote le cardinal Lemoine, homme savant et intelligent, mais qui joue en tout ceci un rôle assez douteux, s'entendit un jour dire : « Picard que tu es, tu as une tête picardique, mais, par Dieu, je te saurai bien piquer! » — Le vieux pontife alla plus loin : un jour, en plein public, il traita le roi de France de garcio, ce qui veut dire à peu près

« valet ». Et c'est face à face qu'il lança à Charles II d'Anjou ce nom de « ribaud », la basse injure qui lui sera appliquée à luimême, pendant les infâmes journées de

Il n'était pas toujours noble dans l'expression de sa colère. Pour ce qui est d'ailleurs de sa colère, en elle-même, bien des causes l'expliquent trop naturellement, si elles ne l'excusent pas : on le voit à chaque jour et à chaque heure enserré d'intrigues, d'intérêts opposés et conspirant les uns contre les autres, entravé, trompé, calomnié. Par instants il semble qu'il se soit laissé affoler et entraîner, non plus à des violences de paroles, mais à des violences d'action, ce qui est plus grave. Une circonstance entre toutes laisse des doutes difficiles à éclaircir : c'est sa conduite envers Célestin V, son prédécesseur. Disons franchement ce qui en est.

Écartons d'abord la légende calomnieuse, qui est née ici comme ailleurs : c'est la lé-

gende du clou, dont le crâne de Célestin, transpercé, aurait porté la marque, visible à tous, le jour de ses funérailles à Ferentino (i). Elle est fausse et ridicule. Célestin n'est pas mort assassiné. Personne ne le soutient. En revanche, Boniface mit, cela paraît certain, quelque excès dans les mesures rigoureuses qu'il prit envers le vieillard vénérable, innocent certes de tout le mal que l'on faisait en son nom. Mais encore faut-il voir que ce mal se faisait, et que des mesures étaient nécessaires.

Célestin, bien malgré lui, se dressa devant Boniface comme l'obstacle où toute son œuvre se brisait, comme le schisme. Le schisme était dans l'air; on était au milieu même de la lutte. Les Colonna, condamnés, rebelles, suscitaient partout des ennemis contre Boniface VIII (2).

(i) Sur le mont Majella, la montagne où le pauvre saint passait sa vie d'ermite, avant son douloureux pontificat, dans une chapelle, des fresques populaires anciennes représentent encore cette légende.

(2) Ce n'est pas le lieu de rechercher en détail si sa sévé-

La haine des Colonna fut le principe des malheurs de Boniface et de sa perte- Ils s'étaient dispersés ; les plus notables avaient gagné la France, Jacques, le violent, qu'on appelait5'a^rr^(larixe), et Stefano, le sage, que Pétrarque nous peindra comme quelque Scipion de l'ancienne Rome. A Paris, où àls n'eurent pas de peine à stimuler une haine toute prête, ils trouvèrent les légistes du roi prêts à vite inventer la formule pour coordonner toutes les attaques : Célestin n'avait pas le droit d'abdiquer. Le pape légitime est Célestin. Boniface VIII est un intrus. Boniface VIII n'est pas un pape.

Une active propagande fut organisée pour soutenir ces affirmations (i). On voit

rite était justifiée contre cette puissante famille : les derniers historiens établissent avec une certitude à peu près complète le fait d'une trahison au profit de l'Aragon.

(i) A l'appui de cette thèse, comme le P. Denifle l'a montré, toute une littérature a promptement pullulé. On disait que Célestin avait été poussé à l'abdication par des terreurs, de fausses apparitions, des sonneries de clairon la nuit dans sa chambre.

le danger de cette propagande. Cependant Célestin avait pris l'a fuite, s'en allant, de solitude en solitude, vers un port, où ses partisans l'engageaient à s'embarquer. Car, abusé et presque inconscient, il était entouré d'une foule d'ambitieux et d'illuminés. S'ils avaient tenu leur pape en sûreté, hors de la portée de Boniface, celui-ci était perdu. Sous peine de revoir un antipape, il fallut bien faire arrêter le vieillard. On le ramena à Anagni. Boniface ne put même pas l'y garder, car c'était, sous son toit même, la semence du schisme. La prison de Fumone, les derniers jours d'une vie vénérable, entourés d'égards que les documents montrent trop clairement avoir été insuffisants, la mort de saint Célestin V (2 mai 1296), toutes ces choses sont infiniment tristes. Il est certain que Boniface VIII ne nous impose, pas plus qu'il n'imposa à ses contemporains, l'impression de la sérénité et de la force. On se demande cependant si quelque autre — un grand saint — eût pu se

garder toujours de tout énervement, et se maintenir dans le calme et la juste mesure, sous la main de Dieu, pendant les neuf terribles années qu'il dut passer sur le siège de Pierre?

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