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LA SPIRITUALITÉ

Les malveillants qui l'entouraient et ne voyaient que son action agitée ont simplement nié qu'il eût aucune pensée religieuse : « Il ne se soucie aucunement de spiritualité », dit l'Aragonais. Pour se convaincre du contraire, il suffit, je pense, de lire ses oeuvres. Le style etla pensée des documents pontificaux du treizième siècle sont généralement beaux. Leur ordonnance et leur composition témoignent de la forte éducation théologique et littéraire que recevaient les jeunes clercs dans l'école pontificale attachée à la curie romaine ( i ) . C'est dans cette école que Boniface VIII fit probablement

(i) C'est le P. Denifle qui nous en a surtout révélé l'organisation.

la plus grande partie de ses études. Tous ses contemporains ont loué d'ailleurs sa science et sa culture.

On aperçoit, de plus, l'influence qu'il reçut des grands mouvements monastiques du treizième siècle, quand on sait ses contacts avec les saints et les penseurs des ordres mendiants. Anagni est plein des souvenirs de saint François, et a possédé la première maison franciscaine des États romains. Use vante d'avoir vu saint Dominique. Benedetto Caetani a connu leurs premiers disciples. Il avait vingt-cinq ans environ quand son oncle Alexandre IV reconnut, par une bulle, le miracle des stigmates de François. Sous le même pape saint Thomas d'Aquin enseignait dans le couvent des Dominicains d' Anagni (i). On vit alors là, condamner

(i) Lesquels en souvenir de lui conservent son crucifix. Thomas d'Aquin avait quitté Anagni très peu de temps avant sa mort. Appelé par Innocent IV au concile de Lyon, il avait voulu, avant de s'éloigner d'Italie, aller rendre visite à sa sœur. Après cette visite et tandis qu'il regagnait la mer pour s'embarquer, la mort vint le surprendre à l'abbaye de Fossanova près des Marais Pontins.

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l'ennemi des Mendiants, le Parisien Guillaume de Saint- Amour; son livre fut brûlé sur la place d'Anagni, après un procès où les juges étaient, pour les Dominicains, saint Thomas et Albert le Grand, pour les Mineurs, saint Bonaventure. Tels sont les souvenirs de la jeunesse de Boniface VIII. On trouve quelque chose de tout cela dans les grandes bulles qu'il a écrites, quelque chose aussi peut-être de cette couleur apocalyptique qu'il avait pu apprendre des Cisterciens de Flore (i). Car il écrivait ses bulles lui-même; je le crois; il me semble qu'elles portent sa marque individuelle, son caractère, je dirais presque sa poésie. Mettant toute discussion historique à part, il me semble qu'on peut leur reconnaître un caractère littéraire et philosophique; jamais le latin curial n'a enveloppé d'un rythme plus majestueux les plus hautes maximes religieuses.

(i) Lesquels avaient, eux aussi, un couvent àAnagni.

S'il n'y a pas de spiritualité dans la bulle Unam sandam, ou la bulle Ausculta fili ^ on ne sait où elle est. Mais ce n'est pas seulement dans les écrits du pape que je la trouve ; ses actes m'en semblent pénétrés. Il n'était pas dans un autre esprit que les papes du douzième et du treizième siècle, les papes de son pays et de sa famille. Dans les jours les plus durs, les papes de la Campagne n'avaient trouvé qu'un recours de salut, la canonisation, la conquête de défenseurs nouveaux dans la milice céleste.

C'est ici un aspect qu'il faut encore éclairer, pour étendre l'auréole complète sur la ville et la vallée de Boniface VIII. Lire l'histoire des canonisations célébrées dans ces petites villes, ce n'est pas seulement égrener un magnifique chapelet de saintetés. La qualité, si j'osais dire, des saints qui furent là canonisés, est chose instructive à observer. Au treizième siècle, ce sont, on le devine, les saints des ordres mendiants, saint Dominique, et dans l'ordre des Mi-

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neurs, saint Antoine de Padoue, et ces deux délicieuses saintes, la reine et la recluse, sainte Elisabeth de Hongrie et sainte Claire (i). Dans les siècles précédents ç'avaient été les défenseurs de l'Église, saint Bernard, saint Bruno. A Segni, en 1 173, le plus persécuté des papes, Alexandre III, au plus fort de sa détresse, avait canonisé la victime de la force temporelle brutale, l'évêque assassiné Thomas Becket de Cantorbery. Ainsi, il avait voulu flétrir les crimes des rois, de même que, douze ans plus tôt, il avait honoré leurs vertus, en canonisant, dans le Dôme d'Anagni, le roi d'Angleterre, Edouard I", celui qu'on appelle le Confesseur.

Il semble que Boniface VIII ait voulu imiter ces gestes pontificaux. L'an 1297 avait déjà vu se nouer les graves difficultés autour de lui. De peur de révoltes et de représailles au moment du châtiment des

(l) Pour saint François, on sait qu'il fut canonisé à Assise mên:ie par Grégoire IX, un des papes d'Anagni.

Colonna, le pape avait dû fuir Anagni et gagner Orvieto. La querelle aussi était commencée avec le roi de France.

Quelle fut alors la pensée, l'intention de Boniface VIII? La spiritualité, que ses ennemis lui déniaient, paraît tout entière dans l'acte par lequel, l'orage déjà grondant, il voulut ramener la paix. Jadis, en France, du temps de ses amitiés françaises, il avait lui-même personnellement vu et connu le roi Louis IX. Plus tard, comme cardinal, il avait eu l'occasion de prendre part à l'enquête, lorsque le procès de canonisation du saint roi fut entrepris (i). Devenu pape et ennemi du roi de France, il voulut mener le procès à bonne fin. Nul n'ignorait que Louis IX eût été un roi fort indépendant, et capable de soutenir les droits de la couronne avec autant de liberté que de respect. Cela n'empêchait pas que son nom signifiât en perfection, la foi catho-

(i) De précieuses pièces à ce sujet ont été publiées par François Delaborde.

lique, la vertu chrétienne et la croisade. Le II août 1297, Boniface VIII, du grand-père de Philippe le Bel faisait un saint de l'Église : il canonisait saint Louis.

On a dit que la bulle de canonisation manque d'émotion. Je ne vois pas cela. En tous cas, l'émotion est dans l'acte. C'est l'affirmation du surnaturel en face de la force matérielle.

Cette affirmation est plus largement visible encore dans cette autre pensée de fraternité et de paix chrétienne, qui, avec la première, me paraît caractériser le gouvernement spirituel de Boniface : la création du Jubilé.

25 décembre 1299-25 décembre 1300!

Entre ces deux dates, la moitié de la chrétienté passa par la porte de la Basilique de l'Apôtre et pria sur son Tombeau (i). La bouche du successeur de Pierre eut cette

(i) D'après G. Villani, il y eut en permanence à Rome, toute l'année, 200000 pèlerins, se succédant et se remplaçant les uns les autres.

force, dans l'âge même de la haine, de pouvoir dire une parole de paix, qui partout, en tous pays, retentit dans toutes lésâmes. On pouvait haïr Boniface, et cependant venir s'incliner sous sa main, dépositaire des clefs du pardon. Aussi, quoi qu'on en eût, tous les cœurs se rapprochaient. Les armes tombaient de tous les bras. Il faut lire la page de saint enthousiasme qu'écrivit alors cet ennemi de la politique pontificale, le grand Florentin Giovanni Villani; là, parmi la foule immense, devant la merveille de Rome chrétienne mêlée dans sa pensée à la majesté de Rome antique, il a conçu la volonté de donner à Florence, sa patrie, le principe d'une gloire pareille, et d'écrire son admirable chronique.

Dante aussi était là, en pèlerin, lui que l'image du pèlerin a si suavement inspiré. Il a vu le pont Saint-Ange partagé en deux dans sa longueur par une forte barrière, pour couper en deux les flots de la foule, cette « armée », qui pendant tout un an ne

cessa, de jour ni de nuit, d'aller à Saint- Pierre et d'en revenir. La Divine Comédie, qui existait déjà dans ses rêves, aura pour date et pour point de départ, 1300, l'an du Jubilé.

Giotto était là. Son protecteur le cardinal Stefaneschi, le parent du pape, l'avait déjà attiré à Rome. Sa main sublime a peint, sur un pilier de Saint-Jean de Latran, cette fresque où l'outrage du temps ne nous empêche pas de reconnaître, au moins dans sa ligne majestueuse, Boniface VIII ouvrant, pour la première fois, l'année sainte.

Un jour, Boniface avait connu la joie du triomphe, la grandiose exaltation de son idéal chrétien et romain. Un jour, au nom du Christ, et par la seule force de la foi, il avait gouverné le monde.

l'attentat

Mais ce ne fut qu'un jour. Ensuite reprit le règne de la haine. On sait trop les événements des trois années qui s'ensuivent.

Pendant qu'ils se déroulent, la Campagne est relativement calme. Le Saint-Père a repris ses habitudes ordinaires. Il passe quelques mois d'hiver à Rome, qui pour l'instant ne s''agite pas trop; puis, après Pâques, il rentre chez lui à Anagni, où il reste jusqu'après l'automne.

Cependant le danger se rapproche lentement. Les réseaux de la vengeance et de la trahison commencent à se resserrer autour du siège apostolique. Car, nous n'en pouvons douter après avoir lu les documents les

plus certains, l'attentat de 1303 n'est pas un simple acte soudain de violence; c'est le résultat final d'un complot savamment ourdi. A la suite d'une assemblée de clergé, que Philippe le Bel a tenue dans son jardin à Paris, un mot a été prononcé : l'arrestation du pape. Elle aurait eu pour suite son jugement devant un concile.

Nogaret part pour l'Italie. Tout se prépare en secret et de longue main pour l'exécution du dessein. Les Colonna sont d'accord avec le roi de France, et, qui plus est, avec les banquiers florentins qui ont coutume de faire les affaires du roi. Ces banquiers sont fameux sous les noms bizarres que les Français leur avaient donnés en déformant les prénoms toscans. La drôlerie des noms a peut-être dans notre imagination un peu défiguré les personnages; pour nous ce sont les seigneurs Biche et Mouche. C'étaient de vigoureux compagnons, hommes d'armes en même temps qu'hommes d'affaires, ainsi que

l'étaient beaucoup de commerçants italiens d'alors (i).

Dans leur pays de Toscane, ce sont des seigneurs féodaux d'ancienne race; leur nom de famille est Franzesi. A l'œuvre entreprise contre le pape ils donnent l'appui de leur argent et celui de leurs remparts.

Quand Nogaret, guidé par Sciarra, arrive en Toscane, il voit ses troupes aussitôt renforcées de celles de Florence, c'est-à-dire de celles de Charles de Valois, le frère du roi de France, celui que imprudemment Boniface VIII a donné pour seigneur aux Florentins, — celui qui avait les trente-quatre bonnes qualités du lion! Les conjurés, pour concentrer leurs forces et achever leurs préparatifs, s'arrêtent — artistes, songez-y — dans cette contrée toscane aux horizons émus, au paysage mystique, où le doux cyprès semble

(i) Il n'est pas rare de rencontrer dans des actes de cette époque cette double qualification : « marchand et chevalier » (Mercator et milesj. On a vu à l'occasion Biche ou Mouche, à la bataille, commander un corps de troupe.

la prunelle d'un regard profond, — un peu au nord de Sienne, à la porte presque du divin bourg, San Gimignano « aux belles tours » . De belles tours les abritent aussi, les odieux conjurés, celles du château fort de Staggia, où les reçoit en son domaine le sieur Mouche, c'est-à-dire Musciatto Franzesi. De Staggia sont expédiés de sûrs messagers, qui se glissent jusqu'aux portes d'Anagni, et trouvent assez aisément des complices dans la Campagne, surtout parmi la noblesse (i).

Par des promesses on les séduit aisément. Pour d'autres on a d'autres amorces. L'argent florentin circule : bien des gens se laissent séduire, jusqu'à Anagni, jusqu'à la cour du pape.

Quand le terrain est ainsi préparé, Sciarra vient rôder autour. Il amène son monde en secret à Ferentino, dont le gouverneur est

(i) Les Annibaldeschi sont parents desColonna; les Conti, les seigneurs de Supino, d'autres encore n'ont pas vu sans humeur l'élévation des Caetani.

à sa discrétion. Tout est prêt. C'est le samedi 7 septembre 1303, la vigile de la sainte Marie de Septembre. Au petit jour, la porte d'Anagni ouverte par trahison, la ville est envahie d'hommes d'armes qui crient : « Mort au pape! Vive le roi de France ! »

L'histoire de l'attentat se trouve partout (i). Il n'y a pas à la répéter une fois de plus. Quelques points méritent encore la réflexion et compléteront notre méditation. Une question se pose d'abord. Des crimes aussi odieux, plus compliqués de sauvagerie et de sang, ont souillé l'histoire des luttes ecclésiastiques; il y a eu des pontifes assassinés, traînés par les cheveux^ la langue arrachée ; il y a eu le jugement de Formose. Pourquoi l'attentat d'Anagni a-t-il, à peine commis, répandu partout son horreur, et

(i) Les récits sont, à quelques détails près, concordants entre eux. Celui auquel je me réfère le plus ici, et qui a le caractère d'un témoignage oculaire, est celui que M. Digard a publié dans la Revue des questions historiques, d'après un manuscrit du British Muséum (t. XI, p, 511).

tient-il dans la mémoire des peuples une place à part? En voici une première raison : l'agresseur était le roi de France, celui qu'on devait un peu plus tard appeler le Très- Chrétien, celui que toute la chrétienté s'était accoutumée à considérer comme le défenseur naturel et providentiel de l'Église. On avait une cruelle habitude des méfaits accomplis par le sauvage peuple de Rome, ou les seigneurs brutaux des pays romains, plus encore des violences ordonnées par l'empereur allemand. Cela ne surprenait plus personne. Mais, le roi de France!... Il faut savoir quelle figure majestueuse et sereine présentait aux peuples d'Italie la monarchie française, ce qu'ils appelaient i reali di Francia.

Je vois dans Anagni entrer la fleur de lis...

Une fois de plus, avec sa précision géniale, Dante a mis le doigt sur le fait et la cause. Le mal qui à ses yeux fait paraître moins mauvais tout le mal du monde, c'est

celui-ci : la fleur de lis entrant dans Anagni.

Dante nous marque encore un second trait qui fait l'attentat si grand dans l'histoire : c'est la grandeur de la victime. En présence de ce pape outragé, il oublie ses haines nées de ses douleurs; il ne se souvient plus, dirait-on, que, dans le livre de ses colères, il a prédit à Boniface l'enfer. Maintenant il se prosterne devant lui. Dom Tosti a osé dédier son apologie de Boniface à Dante, mieux informé et revenu de ses injustices : il a eu raison. Toute rancune avait cédé, dans le cœur de Dante, devant le spectacle de l'attentat. Dans le vicaire du Christ, humilié, il a salué le Christ luimême :

Dans son Vicaire je vois le Christ captif;

Une seconde fois je le vois insulté;

Je vois renouveler le vinaigre et le fiel ;

Entre deux larrons nouveaux je le vois supplicié !

Cette comparaison des souffrances du Christ avec celles du pape, que Dante a

immortalisée dans ses vers, s'était imposée à tous les esprits. Elle était naturelle. La majesté, l'innocence de la victime, non moins que les détails de la passion, multipliaient les occasions de ce rapprochement. C'est d'abord la trahison, celle de Rainaldo de Supino, gouverneur de Ferentino, celle surtout d'Adinolfo Conti, parent du pape et gouverneur de cette ville d'Anagni, dont il ouvrit la porte aux ennemis.

C'est l'inconstance du peuple. On reconnaît bien ce peuple d'Anagni, que notre chroniqueur gascon jugeait sans méchanceté au fond, mais rude et presque sauvage, semblable en somme au peuple de Jérusalem qui passait sans raison de V Hosannah jîlio David au Toile crucifige! Le peuple d'Anagni, à la première heure, en présence des troupes joyeuses et fraîches des traîtres, se laisse entraîner à la voix d'Adinolfo son capitaine, et crie « mort » à ce pape dont il vit, à cette papauté dont ses pères ont vécu. Il laisse tout faire et prend part à tout ; on

pille et il pille; on brûle et il brûle. Cependant les ennemis ont accordé une trêve au pape, pour lui donner le temps d'abdiquer; Boniface en profite pour faire appel à ce peuple, lui rappeler un doux passé, lui promettre un plus doux avenir. Rien n'y fait : Sciarra et Nogaret continuent leur besogne sans encombre. Pour entrer au palais pontifical par le passage qui le relie au sanctuaire, ils violent la vieille cathédrale, ses saints et ses reliques; ils mettent le feu, d'abord à la porte extérieure, puis, dans l'église même, à la porte intérieure. On laisse faire.

Comme jadis aussi à Jérusalem, si le peuple est complice, les amis sont lâches. C'est une fuite éperdue. Combien peu de cardinaux furent fidèles ! Il y eut Niccolo Boccasini, l'ancien général des Dominicains, le futur Benoît XI (i). Il y eut ce vaillant Pierre d'Espagne, ceCidCampeadorde

(i) Ce saint personnage était présent à Anagni, mais il est probable qu'il ne put pénétrer jusqu'auprès du pape.

la foi catholique, qui défendra la mémoire du pape après sa mort, comme il a défendu sa personne pendant sa vie, qui se lèvera plus tard au procès d'Avignon, pour crier ce témoignage sublime d'une âme croyante : « Je demande seulement à Dieu d'être près de lui dans l'éternité, comme j'ai été près de lui dans cette vie ! »

Pierre d'Espagne était tout seul auprès du pape abandonné, lorsqu'ils virent entrer, dans les fumées mal dissipées d'incendie, les ennemis : Sciarra furibond, Nogaret plus calme mais aussi hostile, et derrière eux la foule, grouillante, affolée de pillage et d'ivresse. Le vieux pontife était in fapalîbus, la tiare au front, la chape sur les épaules ; dans la main il tenait la croix de son maître ; de temps en temps il la baisait, ou bien il la serrait sur son cœur.

Jadis, dans Rome pillée, les sénateurs, assis dans leurs chaises curules, sous l'insulte des Gaulois, ont présenté un grand spectacle. Celui d'Anagni est aussi grand,

plus saint, bien plus poignant. Les ennemis ici ne sont pas des étrangers, mais des fils ingrats et rebelles : ils ont tous foi, chose extraordinaire, dans cette croix du Christ que le vieillard serre sur ses lèvres.

Ils avançaient pourtant, exigeant l'abdication, menaçant de mort. Le geste et la réponse de Boniface, quand il fut^ pour ainsi dire, sous leur main, sont de cette allure que nous lui avons vue, brusque, directe, plébéienne. Il préféra la mort à la lâcheté. « Voilà ma tête! dit-il. Voilà mon cou ! » et sa main gauche montrait sa tête et son cou, tandis que la droite tenait toujours serrée la croix.

Pour un peu, le crime était accompli.

Sciarra n'y regardait pas de si près; il avait déjà la main haute. Il semble certain que Nogaret l'arrêta; l'affaire devenait grave; elle méritait délibération; le légiste eut des scrupules. Le pape ne fut pas assassiné; il semble qu'il ne fut pas frappé, comme on l'a souvent dit, ni même touché. On se con-

tenta d'entourer la maison et de le séquestrer complètement. Et l'on hésita jusqu'au surlendemain lundi 9, pour savoir si on lui donnerait la mort, ou bien si l'on se contenterait de l'arrêter pour le ramener en ^ France.

On ne fit ni l'un ni l'autre. Le 9, tout fut changé. « Comme le Christ, dit un contemporain, il ressuscita le troisième jour. »

Qu'arriva-t-il au peuple d'Anagni? La peur, le remords, l'intérêt vont changer ces âmes puériles, frivoles et brutales, peutêtre aussi la rentrée du marquis Caetani, le neveu du pape. Les cris de mort seront pour le roi de France, ceux de vie pour le pape. Les ennemis sont en fuite devant cette émeute en retour. En somme, leur coup est manqué.

La scène de délivrance est aussi douce que l'autre avait été affreuse. C'est une scène simple, populaire, ineffable, comme 1 je n'en connais pas d'autre. Les forces du vieux pontife se rompent en une détente de

lassitude. Boniface pleure, murmure de douces paroles. Il gémit en une plainte continue : il a soif, il a faim. Il est à jeun depuis si longtemps. N'y a-t-il pas dans la ville une brave femme qui lui donnerait un peu de pain, un peu d'eau et de vin? C'est le « Sitio! » du calvaire.

Le peuple enfant pleure avec sa victime sainte, et se presse à son secours, les mains pleines de pain, avec des pots de vin et d'eau, dont les flots renversés inondent les dalles. Pendant des heures, jusqu'au soir, le pape reste là, à cette même place. Tandis que tous, se succédant, se poussant, les hommes, les femmes, les enfants, tous les habitants d'Anagni veulent le voir, se prosterner à ses pieds, baiser son anneau, lui demander pardon.

Comme son divin maître, il pardonna, et comme lui, à un peuple qui assurément ne savait pas ce qu'il faisait.

Puis Boniface partit pour Rome, où son devoir l'appelait, Rome où seulement il

pouvait reprendre des forces sur le tombeau de l'apôtre, et mourir, mais mourir pape.

Il quitta donc enfin la province de Campagne, en laquelle il avait, en vain, mis sa confiance. Il quitta Anagni, sa ville, son berceau, sa chère et ingrate patrie. Mais avant de partir, il leva une dernière fois la main pour bénir.

C'est ainsi, la main levée sur la ville et la vallée que la statue de la terrasse d'Anagni nous le montre encore.

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