‹ Jubilés d'ItalieChapitre 3 sur 29 · ANAGNI · texte numérisé non relu

ANAGNI

Anagni est à quarante-deux milles de Rome, c'est-à-dire à environ soixante-dixhuit kilomètres. C'est aujourd'hui une station d'express sur la ligne de Naples. Le trajet est si court que l'on n'y pense pas. Il fut un temps où il paraissait plus long; les marais et la macchia dans les plaines en étaient la cause, et l'âpreté des côtes, et le brigand sur la route. Au quatorzième siècle Grégoire XI , le dernier et le meilleur de nos papes limousins, celui qui a ramené la papauté à Rome, ne pouvait faire le trajet sans quelque peine, et devait le couper de haltes.

Plus près de nous, on ne regardait pas encore le voyage comme une petite affaire. Mgr Barbier de Montault, qui l'entreprit en

1856, le considérait comme assez méritoire (i). C'est en effet dans le sud de l'État romain que le brigandage s'est le plus longtemps maintenu. Le centre en était Frosinone, éloigné d'Anagni de quelques lieues seulement. Les habitants de ces campagnes en parlent encore comme d'un passé plutôt regretté.

C'était là, dès les temps antiques, un passage aisé à barrer par des partisans, passage nécessaire pour faire communiquer Rome avec le sud de l'Italie. Rome avait dû le forcer, dès les premiers temps de la République, pour se donner de l'air et percer des routes. Les papes du moyen âge s'y fortifièrent pour vivre, à portée de Rome, où il fallait bien aller quelquefois, à portée aussi de refuges plus éloignés.

Vivre à Anagni ou à Segni, c'était vivre sur la route praticable, et même au point de jonction de plusieurs routes. Entre les

(i) J'ai fait grand usage de sa bonne étude, Annales archéologiques, t. XVI et XVII.

deux villes, dans la plaine qui les sépare, est le lieu que l'on appela hivhim, c'est-àdire l'embranchement, et plus tard compihim Anagniniim, le carrefour d'Anagni; là se rejoignent deux des principales voies romaines, la Labicane et la Latine. C'est une vallée assez large, où court le Sacco, un affluent du Garigliano, depuis les monts Albains où est sa source, jusqu'à Ceprano et la plaine du Pays de Labour. A l'est, la vallée est bordée par les rameaux rocheux qui descendent du haut Apennin; à l'ouest, elle est séparée de la mer par la petite chaîne isolée des monts Lepini.

L'ancien pays des Volsques commençait aux Lepini. Les rameaux de l'Apennin, sur l'extrémité de l'un desquels, dominant la vallée du Sacco, se perche Anagni, étaient le pays des Herniques. C'est la contrée où se sont débattues les guerres nationales des Romains; aussi leurs auteurs les ont bien décrites. D'après les grammairiens, Herna veut dire rocher dans la langue des Marses :

les Herniques sont donc les gens des rochers. L'image du rocher est celle qui domine tout ici. Virgile a montré ces montagnes pierreuses, arrosées de torrents, et ces coteaux, secs l'été, inondés au printemps. Silius Italicus, plus peintre que de coutume, compare la colline où est Anagni au profil d'un dos énorme; l'image est bonne, et Dante la gardera dans ses descriptions d'Apennin.

Pourtant, aux yeux des anciens, le pays ne paraissait pas pauvre. Anagni est le chef-lieu d'une importante confédération, celle des Herniques, peuple guerrier, mais agriculteur aussi. La ville est « notable », dit Strabon. Elle est « riche », dit Virgile, dans un vers dont les gens d'Anagni sont fiers au point d'en avoir fait leur devise (i).

(i) M ... qui roscida rivis

« Hernica saxa colunt; quos dives Anagnia pascit. . »

(An. VII. 684.)

L'épithète « dives » ne parut pas, dès l'antiquité, tout à fait naturelle. Servius, le commentateur de Virgile, en cherche des explications lointaines.

Silius vante les moissons de la plaine d'Anagni. Il s'agit de s'entendre. Il y a de tout dans la vallée du Sacco, et celle du Tofano, qui contourne à sa base la colline d'Anagni : des pierres roulantes, des marécages, des épines; il y a aussi des champs, assez bons, et déjà cultivés, pour sûr, avant l'âge des Géorgiques. L'humus noir n'y est pas profond et homogène comme dans les alluvions de Toscane. Çà et là le rocher proteste et se dresse en verrues pierreuses, au flanc desquelles, pour brouter quelques herbes, se suspendent des chèvres. C'est ici pourtant la plus vaste étendue cultivable qui existe dans ces montagnes. Dans tous les âges on a pu y récolter pour vivre. Ce n'est pas assez dire. Les anciens y avaient des jardins qu'ils trouvaient beaux. Cicéron, né quelques lieues plus loin, possédait une maison à Anagni. On renommait les vins du pays de Segni, quoique Martial, qui aimait à rire, leur connût des propriétés astringentes qui ne convenaient pas à tous les

estomacs. Dans la vallée, Pompée avait une villa somptueuse, qui resta longtemps villa impériale, en un lieu qui s'appelle encore Villamagna (i).

Aujourd'hui Anagni n'est pas une ville misérable (2). Elle récolte du vin sur ses coteaux, du blé dans sa plaine. On s'en assure à chaque pas en traversant la vallée pour monter à la ville. On s'assure aussi que quelques siècles avant nous la vallée était bien gardée. Tout autour de soi et sans autre peine que de se retourner, on aperçoit, sur quelques-unes de ces verrues rocheuses que j'ai dites, les ruines de forteresses, de pans de mur, de tours plus ou moins hautes.

Une belle route moderne de huit kilomètres conduit de la gare à la ville. Mais tout en marchant, je la quitte, me laissant tenter par un raccourci raboteux, dans

(i) C'est là, au treizième siècle, que les Cosmati viendront prendre leurs marbres pour la mosaïque du pavement du Dôme à Anagni.

(2) Elle a 8 ooo habitants.

lequel je ne tarde pas à reconnaître la route d'autrefois; on en retrouve encore çà et là les dalles disjointes. Elle traverse le Tofano, sur un pont en délabre, timbré encore d'armes pontificales. A la fin elle se met à monter, et n'a plus d'autres dalles que le roc cru lui-même. On grimpe par une sorte d'escalier, partie naturel et partie taillé dans la colline. C'est, de toute évidence, l'ancien accès de la ville. Combien de petites villes italiennes, aujourd'hui encore, n'ont pas d'autre abord que des raidillons semblables? Aux détours de la rampe, on laisse de droite et de gauche quelques petites maisons basses de paysans, accrochées comme elles peuvent. Une fille se tourne vers nous, portant sur sa tête la classique cruche de cuivre. Un berger passe, ou un vigneron, escortés chacun, en guise de chien, d'un porc noir familier, à la mode du pays.

Plutôt que d'entrer aussitôt dans la ville, je prends plaisir à la contourner en longeant ses murs cyclopéens. Je ne puis dire l'im-

pression que font sur moi ces murs fabuleux, en plein vingtième siècle : on est à Mycènes ou en Crète. Ce ne sont plus les paysages de Tite-Live, mais d'Homère.

Anagni a conservé une grande partie de ses murs; ils sont beaux, mais non pas les plus beaux de tous; ceux de Ferentino me paraissent plus gigantesques ; ceux de Segni plus sauvages, si je puis dire, suspendus presque à pic sur un abîme. Ces deux villes ont en outre conservé leurs portes primitives, qui sont extraordinaires : celle de Ferentino est haute et triomphale ; celle de Segni, plus ancienne, je pense, que toutes les autres, étrange, basse, semblable presque à un dolmen, est formée seulement de trois blocs, mais dont chacun est gros à peu près comme une petite maison (i).

Anagni n'a plus de portes cyclopéennes.

La porte que je trouve tout en haut de la

(i) Les habitants l'appellent Poria Saracinesca. Elle devait avoir plus de deux mille ans d'existence quand les Sarrasins l'ont vue là.

ville est du seizième siècle. J'y suis venu, tout le long des murs, en montant par pente douce. Je m'arrête avant d'entrer, en haut de la rude colline, sur la crête même de la roche : c'est comme un belvédère naturel, du haut duquel, d'un coup d'œil circulaire, je puis découvrir tout le pays. C'est l'hiver; il fait froid et clair; je me retourne vers la vallée que je viens de traverser; un peu de brume légère la blanchit, mais de l'autre côté de la vallée, les arêtes des monts Lepini se dessinent nettes et roses sur un ciel pâle. On y distingue, perchées, on ne sait comment, aux divers étages des escarpements, d'étranges petites villes : à mi-côte Gavignano, Sgurgola dans une gorge, au loin Carpineto ; au-dessus de tout, à droite, en découpure sur le ciel comme uncoin dentelé, Segni, fantastique et isolé. Au sud, en repassant la vallée, l'œil devine au loin Frosinone, puis en se rapprochant, Ferentino, et la côte qui monte à la citadelle de Fumone. Au nord on aperçoit le

revers des monts Albains, et Palestrina, la ville des Colonna, celle que la colère de Boniface VIII rasa au sol, en y semant ensuite le sel symbolique.

Je me tourne à l'ouest, vers la vallée du haut Anio, et le massif central de l'Apennin. De ce côté, l'étroit plateau où je suis, qui porte la ville haute d'Anagni, se termine à pic en une falaise qui descend jusqu'au fond d'une gorge profonde ; et au delà de cette gorge, c'est, âmes yeux, une succession de côtes escarpées et nues, entrecoupées d'autres gorges : c'est le pays des Eques. Plus loin, de roc en roc, le regard escalade la contrée de Trevi, de lenne, un cirque de montagnes plus sèches, des plus blanches, aux arêtes les plus vives qui se puissent imaginer : les escarpements du pays des Marses.

De loin en loin, en haut d'un coteau, une découpure trop régulière pour être naturelle fait supposer quelques maisons encastrées au rocher, et prouve que, malgré les apparences, ces montagnes sont habitées;

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au fond de leurs fissures il peut y avoir un rien de pâturage et quelques acres de terre à labourer. Certains noms des villages, qu'ainsi l'on devine, valent seuls une description : c'est Roccasecca, Vallepietra. Le plus rapproché s'appelle Acuto, \ aigu.

Par comparaison avec ce paysage, on conçoit qu'ait été qualifiée de riche la ville d'Anagni, où nous entrons maintenant. Elle est d'ailleurs moins sordide que d'autres, Ferentino par exemple, et mieux percée. On s'assure vite qu'Anagni a gardé sa forme d'autrefois. Le Gascon Pierre de Brénac, qui la visitait au quatorzième siècle (i) et la décrivait en style fleuri, résume ainsi son impression : « C'est une ville antique et insigne, située dans les Alpes de la Campagne. Elle est fort longue et peu large, remarquable par sa rue unique. » Et telle en fait nous lavoyons encore. Tout est vieux,

(i) Pierre Amelii de Brénac, du diocèse d'Alet, évêque de Sinigaglia. De sa chronique, plusieurs fois publiée, l'historien d'Anagni, D'' Zappasodi, a détaché tout ce qui regarde sa ville.

OU a l'air vieux, dans cette vieille ville. Les bases et les fondations sont celles de séculaires bâtisses ; et ce qui a été construit plus récemment sur ces bases et ces fondations l'a été en la même dure pierre grise, à peine jointoyée, en morceaux dégrossis du rocher qui porte la ville.

Cette impression n'est pas d'aujourd'hui. Le mot « antique » vient spontanément à la plume comme le mot rocher, à quiconque a prétendu peindre cette région. Plus de mille ans avant Pierre de Brénac, le rhéteur romain Fronton écrivait, dans une lettre à Marc-Aurèle : « Cette ville est pleine de choses antiques. » Les gens lui paraissent aussi surannés que les choses : ils entendaient encore la langue des Herniques. On croirait volontiers qu'ils l'entendent toujours! Cette ville semble pétrifiée dans son antiquité.

Cependant elle a bien changé. Au moyen âge elle s'était peuplée de monuments, plus ou moins frustes, mais considérables. Il y

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avait de nombreux palais, cette Canomca, où tant de papes ont vécu, et dont, par comparaison, peuvent nous donner quelque idée le palais papal d'Orvieto, si grave, et l'évêché si délicieux de Viterbe ; il y avait les palais des cardinaux, ceux des nobles, des Conti surtout et des Caetani ; le palais enfin que s'était bâti Boniface VII I , et où Nogaret et Sciarra vinrent le torturer. Qu'en restet-il? peu de chose. Tout au plus un détail, çà et là, une colonnette, une fenêtre (i). Si l'on en veut trouver les vestiges, il faut chercher dans les caves : on y reconnaît, par exemple, le passage voûté en ogives qui conduisait du Dôme au palais du pape (2). Quelle est la raison de cet effacement? A vrai dire, la haute fortune d'Anagni a

(i) Il ne reste pas grande trace non plus des travaux d'édilité que l'on nous décrit, des grandes citernes, de la magnifique fontaine, etc..

(2) Sur tous les détails, il faut lire l'excellent historien local D' Zappasodi. Son livre, Anagni attraverso i secoli (1908), se recommande à tous ceux qu'attire le moyen âge italien. C'est, en outre, presque un incunable, un livre imprimé à Veroli, où l'imprimerie ne date que de 1903!

baissé après Boniface VIII. La fin du quatorzième siècle réveillera un peu ses souvenirs de grandeurs et de violences, puisque, dans ses murs prédestinés, a failli prendre naissance le schisme d'Occident, et qu'elle a donné refuge, pendant le schisme, à plusieurs papes en danger. Mais après cela, elle rentre dans le rang des places fortes secondaires, visitée seulement par un pape, de temps en temps, à l'occasion (i), et pour peu de jours.

Les palais ont pu se délabrer. Ce n'est pas une raison pour expliquer leur complète rature. Ils étaient solides, et l'on démolit peu en Italie. Or, dès le seizième siècle, le dominicain frère Leandro Alberti, l'ancêtre, si je puis dire, des guides dit voyageur visitant Anagni, trouvait la ville « à moitié

(i) Comme, au seizième siècle, par Paul III, lorsqu'il s'occupait d'établir la puissance des Farnèse. — Anagni offre peu de souvenirs des siècles suivants. Je note, au début du dix-neuvième, une inscription en l'honneur de Bernadotte (dont la principauté de Ponte-Corvo s'étendait jusqu'ici). Anagni fut à cette époque un instant chef-lieu du département français du Circeo.

démolie », avec une foule de maisons « inhabitables », et « d'immenses ruines », celles notamment du palais pontifical, de l'évêché et de \d.Cano7iîca^ dont il ne restait « presque rien (i) ». Les habitants lui expliquaient que la ville ne s'était jamais relevée depuis le pillage des Impériaux et des soldats du connétable de Bourbon en 1527.

Avant leur passage, elle avait été secouée sur ses bases par un tremblement de terre. Et ils confessaient leur crainte de voir peser à jamais sur leur ville la malédiction prononcée après l'attentat de 1303, par Benoît XI, l'infortuné successeur de Boniface : « O misérable Anagni, qui as laissé commettre dans ton sein de pareilles choses! Que jamais la rosée et la pluie ne tombent plus sur toi! »

(i) On ne comptait plus que 350 familles, sans doute un peu plus de 2 000 âmes à peine.

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