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LE DOME

Peu nous est resté, à Anagni, des palais et des salles. Il nous reste la cathédrale. Je voudrais faire comprendre la disposition et la forme de ce remarquable monument, et la figure qu'il présente encore; car le tout importe fort pour l'intelligence de l'histoire.

L'extérieur du Dôme d'Anagni est presque intact, tel qu'il dut être le jour où les soldats de Sciarra en brûlèrent les portes. Il y a une église supérieure dont la porte principale et la façade donnent sur une petite place, tout en haut de la ville, au lieu où s'élevaitl'ancienne acropole des Herniques. Il y a aussi une église inférieure, dont le sol est à dix mètres plus bas que le sol de

l'autre, mais qui n'est point pour cela une crypte souterraine, car elle est de plain-pied avec une rue de la ville. Cette disposition n'est pas rare en Italie, où souvent les bases des édifices épousent les accidents inégaux du sommet des collines (i). Les deux églises superposées ont un chevet commun, une très haute abside, de style romano-lombard, qui sert à la fois à l'église du haut et à l'église du bas; vue du dehors, cette abside a l'aspect d'une grosse tour de château fort.

La place où donne la façade de l'église supérieure domine à pic vers l'est, le panorama des montagnes. Sur cette plate-forme se dresse, isolé de l'église, long et nu, un campanile carré, dont l'âpre silhouette se détache sur l'âpre horizon. Parmi les | cloches qui y sont encore suspendues, il en est une du onzième siècle, et une autre que Boniface VIII a fait fondre par des

(i) L'exemple le plus connu est le dôme de Sienne.

artistes pisans. La façade du Dôme est presque sans ornement, faite, comme le campanile, d'une sorte de travertin gris tournant au rose. On y voit seulement quelques sculptures naïves du dixième ou onzième siècle, des animaux symboliques, et une scène légendaire de la vie du patron de la ville, saint Magne.

L'intérieur du Dôme a été restauré totalement, — que c'en est pitié. Un certain Sénèque, évêque au seizième siècle, « a pris soin », nous dit un ancien historien, de faire recouvrir d'une belle peinture blanche les fresques qu'avait fait peindre jadis saint Pierre d'Anagni, et que l'âge avait détériorées. De nos jours d'autres restaurateurs ont continué et continuent avec persévérance les bons soins de Sénèque. Le Dôme est plus défiguré aujourd'hui qu'il y a cinquante ans, au temps où le visitait Barbier de Montault. Quelle merveille il dut être aux douzième et treizième siècles, avec ses charmantes colonnes,

dans sa majesté basilicale! Il est basilique sacrosainte. Il timbre ses armoiries des Clefs de Pierre, et du pavillon qu'on nomme Basilica. Bien que simple évêché, il a droit à la croix archiépiscopale. Ce fut l'église de tant de papes!

A vrai dire, le Dôme d'Anagni a moins perdu de sa figure première que cet autre sanctuaire papal, le vieux Saint-Pierre de Rome. Mais celui-ci a succombé sous les coups des grands bâtisseurs de la Renaissance : le Dôme d'Anagni sous ceux des badigeonneurs, ce qui comporte moins de consolation. On devine bien encore sa forme première, et l'on y retrouve quelques charmants vestiges des siècles d'art, surtout du treizième, un siège pontifical, un chandelier, un bénitier, et au-dessus de l'autel un cïborium, à la façon romaine (i).

Le sol, en mosaïque des Cosmati, a été foulé — (pendant combien d'années?)

(i) A comparer avec celui de saint Georges au Vélabre, à Rome.

— par Boniface VIII. Benedetto Caetani est né à Anagni (i). Sa famille y résidait depuis des siècles. Il a chanté ici au chœur dès ses jeunes ans, car, neveu de pape, il a été fait chanoine, encore enfant, dans le Dôme de sa ville. Le lieu où je sens le plus sa présence, c'est le chœur d'hiver des chanoines, une chapelle qui s'ouvre dans le bas-côté de gauche . Nous sommes ici chez lui. Il a achevé et orné la chapelle sous son pontificat. Elle est bien mieux conservée que le reste de l'église. Elle porte à la clef de voûte les armoiries de Caetani, où deux ondes accouplées figurent, dit-on, les deux mers qui baignent le promontoire de Gaëte (2). Elle renferme les monuments funèbres de la famille du pape ; là dorment ses deux frères; et aussi, dans une tombe de

(1) Entre 1225 et 1230 sans doute, d'après l'hypothèse de Finke.

(2) D'or à une bande jumelle ondée d'azur. Les Caetani tirent leur origine des comtes de Gaëte, dont une branche, venue au neuvième siècle à Veroli, se serait ensuite fixée à Anagni.

marbre et de mosaïque, charmante encore dans son délabrement, son oncle vénéré, son père spirituel, Pierre Caetani.

Si l'église supérieure ne nous donne pas plus du souvenir des pontifes d'autrefois, l'église inférieure va nous combler. Je ne sais pas de sanctuaire qui évoque plus complètement l'image de la dévotion du haut moyen âge, en même temps que la présence de la papauté héroïque. Le sacro speco de Subiaco lui-même ne donne que l'une de ces deux émotions. La chapelle basse d'Anagni, tout d'abord, ofïre un sujet d'études considérable pour l'historien des plus obscures époques de l'art religieux; il y a évidemment fort à faire pour commenter les peintures de la crypte par des documents, les comparer aux peintures de Subiaco, à quelques-unes de Rome, et d'autre part aux mystérieuses œuvres du sud de l'Italie (i). Sans même ébaucher une hypo-

(i) Que les précieux travaux de M. Emile Berteaux ont commencé à nous faire connaître.

thèse à leur sujet, je dirai seulement qu'elles sont charmantes, telles qu'on les voit, et que, si quelques retouches les ont un peu modifiées dans le cours des âges, ce qui est inévitable, rien de trop fâcheux n'en est résulté. Bien peu de vieilles œuvres n'ont pas eu leurs aventures, mais elles en sortent avec plus ou moins de bonheur. Il ne faut pas être trop difficile.

Ne regrettons pas, par exemple, l'appropriation du lieu. Quand Barbier de Montault l'a visité, son état était plus primitif. La chapelle de saint Thomas Becket, une dépendance de l'église inférieure, servait alors de caveau mortuaire; les cadavres étaient exposés à découvert sur son sol; et ce sol n'a pas le don de les pétrifier, comme celui de charniers fameux à Palerme ou à Bordeaux. C'était abominable : le digne archéologue avoue qu'il n'y put pas tenir!

Rien ne reste de ce vigoureux parfum médiéval. Je respire, en descendant l'esca-

lier de vingt marches qui conduit de l'église haute à l'autre, une odeur flottante d'encens, mêlée d'un peu d'humidité, qui s'harmonise bien à sa lumière douce, tamisée, discrète.

C'est une salle basse de sept nefs, ayant trois travées chacune, plus large que longue : douze colonnes très fines soutiennent une suite de petites coupoles surbaissées. Le pavé et le maître-autel sont d'exquise mosaïque, où l'on a la joie de retrouver, comme à Subiaco, la rare signature des précieux ouvriers, Cosme le maître, Luc et Jacques ses fils (i).

Les trois nefs centrales aboutissent à trois absides, deux petites sur les côtés et une plus profonde, au milieu, derrière le maître-autel; celle-ci est grandiose et fait un motif principal à tout l'édifice. Elle a gardé cette disposition ancienne et rare à retrouver intacte, l'abside épiscopale, que l'on nomme, presbyterium. Le banc de pierre

(i) Les Cosmati décoraient en 1230 le sanctuaire achevé longtemps avant eux.

qui règne tout autour de l'église y aboutit derrière le maître-autel, s'y développe en gradins de marbre plus hauts, dont le demicercle encadre, tout au fond, un trône pontifical. Ce trône s'adosse au mur de l'abside, où est gravé le monogramme du Christ : il est de marbre blanc, surélevé sur deux gradins, de marbre blanc aussi, et sculptés.

L'aspect, la couleur, l'air même de cette chapelle basse, si différente des lieux où nous avons coutume de vivre, nous pénètrent d'abord, comme d'un vague sentiment de crainte sacrée. Mais l'impression dure peu; car il y a ici, comme dans tout sanctuaire ancien de la piété italienne, quelque chose de consolant, de doux et de domestique. Le monde des vivants n'est jamais bien loin de celui des morts. Tandis que je songe, m'arrivent par un vitrail entr'ouvert les bruits du dehors. Nous sommes ici au niveau de la rue : une charrette passe; des enfants rient et chantent.

Les vieilles cloches du campanile tintent, pleurant les morts et appelant les vivants ; l'une d'elles a une voix singulièrement profonde, mais bienveillante. Tout cela s'unit bien avec ma pensée : un rayon de pâle soleil se glisse dans le sanctuaire, fait miroiter les marbres et scintiller les mosaïques^ Il réveille dans leur isimple tombeau tout un groupe de vieux saints endormis.

Aux murs des absides, comme à ceux de toute l'église, comme aux petites coupoles basses, sur un riche fond d'outremer, s'étend, semblable aune tapisserie diaprée, l'enchantement des fresques. Elles sont, pour la plupart, je pense, du douzième siècle, ou des premières années du treizième. Dans les coupoles, des anges décoratifs étendent les bras et les ailes, comme pour soutenir la voûte. Une partie des murs, mais non la plus importante, porte des figures liturgiques et symboliques, des scènes de l'Écriture : en face de l'autel, on voit un grand Christ avec des saints ; ailleurs

une madone en orante; dans la chapelle Saint-Thomas, un autre Christ nous bénit du fond de l'ombre. A la frise courent des sirènes et des monstres divers de la mythologie païenne. On reconnaît aussi des sages de l'ancienne science, assis devant de bizarres pupitres, vêtus de costumes d'une invention curieuse, Galien et Hippocrate, tenant dans leurs longs doigts des fioles bizarres.

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