LES SAINTS
Mais la grande partie des murs est consacrée à nous raconter la vie et les miracles des protecteurs d'Anagni. Les saints, qui ont leur demeure dans cet oratoire inconnu et oublié, ont été aussi les protecteurs célestes des pauvres papes d'autrefois.
La province de Campagne, comme toute l'Italie, avait ses souvenirs de confesseurs et de martyrs, qu'elle aimait à rattacher aux apôtres eux-mêmes. Terracine vénérait Épaphrodite, le disciple de Paul, et Veroli se croit assurée d'avoir vu Marie Salomé. La tradition apostolique d'Anagni, quoique Léon XIII aimât y faire allusion, est moins nette. Sa plus ancienne protectrice est sainte Olive, martyre au douzième
siècle. Les fresques nous la montrent avec d'autres saintes dont les corps reposent là aussi, ramenés au onzième siècle : Aurélie porte une fleur, Néomisie une fiole. Mais les peintres se sont plu surtout à raconter la vie du patron d'Anagni, saint Magne, évèque au troisième siècle, et martyr dans la persécution de Dèce; comment il vint de son lointain diocèse de Trani en Fouille pourévangéliser Anagni, comment il ressuscita un enfant, comment il convertit cette autre patronne d'Anagni, la vierge Secondine (une aimable petite sainte, au joli nom modeste), comment il mourut àFondi, dans la Province Maritime. Nous apprenons à connaître la légende, fameuse dans le pays, du bœuf et du loup. Car saint Magne, sachez-le, avait un loup. Ce vieux saint est un de ces vainqueurs de la vie brutale, dont le pauvre d'Assise donnera plus tard la figure la plus rayonnante, convertisseurs d'animaux en même temps que d'hommes grossiers.
Mais la place principale est donnée dans
les fresques à la légende du saint après sa mort. Ce qui touchait le plus les habitants d'Anagni c'était la conquête de leur patron. La vaste scène qu'on aperçoit en entrant, au fond du presbyterïum, autour du trône pontifical, c'est la translation des reliques : un cortège arrêté autour d'une civière, sur sa route vers une ville schématique, dessinée à l'horizon, et désignée, crainte d'erreur, par son nom : ANANIA.
Cette translation rappelait aux esprits un vivant souvenir des guerres de jadis, des combats soutenus par les peuples de la Campagne, sous la protection des saints, contre les Sarrasins. Les féroces ennemis s'étaient avancés jusqu'à Fondi, à dix lieues d'ici, là justement où reposait, dans sa première tombe, saint Magne. On l'enleva, de peur de profanation, et on le porta à Veroli, où il fut en sécurité quelque temps. Les Sarrasins ayant reculé, à la joie générale, et le pape avait récompensé les villes de la Campagne pour leur courage, mais l'ennemi
était revenu Tannée d'après, en force. Cette fois il alla jusqu'à Rome. La Campagne était aux Sarrasins : il fallait vivre avec eux. Ces mécréants avaient fait de l'église de Veroli une écurie : ils avaient compté sans leur hôte ! Saint Magne ne supporta pas le voisinage : les chevaux ne purent pas vivre. Alors, faisant argent de tout, les Sarrasins proposèrent aux habitants d'Anagni de leur vendre saint Magne.
Le bon saint ne se prêta pas sans plus à cette nouvelle aventure, mais voulut savoir à qui il avait affaire. Sur la route, entre Veroli et Anagni, non loin de Ferentino — comme le fait voir la fresque, — il refusa d'aller plus loin. Le chariot s'était embourbé. Il fallut s'expliquer. Quand saint Magne se fut bien assuré qu'on lui promettait une cathédrale à Anagni, digne de l'Eglise et de ses martyrs, il ne fit plus difficulté de continuer la route, pour entrer triomphalement dans sa patrie définitive.
Le Dôme a des parties assez anciennes
pour nous faire croire que la promesse faite à saint Magne a été tenue sans trop tarder. Pourtant ce fut seulement à la fin du onzième siècle que le bienheureux évêque Pierre lui donna entière satisfaction, ayant achevé et embelli la bâtisse pour en faire un monument solennel, dont quelques parties sont venues jusqu'à nous. Saint Magne, d'ailleurs, veilla jusqu'au bout sur le travail. Si l'évêque parfois s'en laissait détourner, à cause de la misère des temps et par les pauvres innombrables dont les besoins le pressaient, le vieux saint, la nuit, venait dans leur sommeil gourmander les chanoines, et les chanoines allaient solliciter l'évêque de n'oublier point son devoir.
Cet évêque Pierre, en qui se conclut la légende du sanctuaire des saints d'Anagni, devint un saint lui-même, personnage très notable par ses vertus et son rôle historique (i). Saint Pierre d'Anagni est un
(i) Son nom est à retenir aussi pour l'histoire de l'art, où
Lombard de Salerne, un bénédictin, sans cesse en relations avec les maisons princières du pays de Naples d'une part, et d'autre part avec les moines de Subiaco et du mont Cassin. Il avait été à la première croisade. Le pape de cette croisade, le Français Urbain II, élu à la dérobée à Terracine, avait régné d'abord à Anagni, aux temps de l'évêque Pierre; sous la garde des peuples fidèles de la Campagne, il y avait attendu le jour propice pour gagner la mer, s'embarquer, et aller soulever les peuples de France. Un peu plus tard, Anagni l'avait vu revenir, et la vallée du Sacco avait été la route de l'armée immense, enthousiaste, mystique des croisés, qui descendait l'Italie du haut en bas, recrutant de ville en ville des soldats pour la guerre sainte. L'évêque Pierre s'était croisé lui-même et avait suivi l'armée. C'est au retour de Terre Sainte qu'il acheva sa cathédrale.
il a pu jouer un rôle d'intermédaire entre l'Orient, l'Italie du Sud et les pays romains.
Il y dormit peu après son dernier sommeil. Lorsqu'il mourut, en 1105, la cloche branlante, dans le haut campanile, se mit à sonner d'elle-même : c'étaient les voix des saints de la cathédrale qui faisaient accueil au nouveau compagnon . Saint Pierre d' Anagni rejoignit dans la crypte qu'il avait si bien fait décorer les saintes Olive, Aurélie, Néomisie, la vierge Seeondine et, rentré enfin dans la paix et le silence, saint Magne luimême (i).
(i) Saint Pierre d'Anagni fut canonisé en 1105, au lendemain même de sa mort.