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LA STATUE

De pareilles histoires et légendes hagiographiques ne sont pas rares au moyen âge. Mais ce qui donne un caractère spécial à la crypte où repose cette assemblée de saints, c'est qu'elle fut le lieu de prière de tous les papes qui ont vécu à Anagni. Tous y ont prié, tous y ont célébré la messe, dans les circonstances les plus solennelles de l'histoire. Ils ont choisi le jour de la fête de saint Magne pour en dater leurs actes les plus fameux. C'est de la poussière des martyrs de la Campagne qu'ils ont pris souvent leur force, ces papes qui ne pouvaient pas l'aller chercher à Rome, quand il l'aurait fallu, sur le Tombeau de l'Apôtre.

N'est-ce pas ici l'autel où Pierre d'Es-

pagne a vu Boniface VIII verser sur l'hostie sainte, pendant sa messe, des larmes d'angoisse et de supplication? L'émotion de ces lieux nous ramène vers lui invinciblement.

Avant de quitter sa cathédrale, nous retrouvons sa pensée. Que dis-je? Son image, ici dressée, presque vivante, domine toute la contrée. Voyez : sur le côté sud de la cathédrale, sur le flanc qui regarde la vallée, l'église supérieure a une sorte de façade latérale et une porte, ouverte sur une terrasse assez large, qui domine la rue d'une vingtaine de mètres (i). Du haut de cette terrasse, plus élevée que les toits des maisons de la ville, on peut découvrir toute la vallée.

Or, sur le mur de la cathédrale^ au-dessus de la terrasse, une console supporte une statue de Boniface VIII. C'est au quatorzième siècle qu'elle a été élevée, et sans

(i) De cette terrasse, un escalier, aujourd'hui supprimé, devait descendre dans la rue.

doute en mémoire perpétuel de l'attentat de 1303, pour honorer le pape martyr. Elle me paraît un des monuments les plus pathétiques qui se puissent voir.

Le pape de l'attentat est en majesté, tel qu'il parut devant ses bourreaux, en chasuble et pallùmi , la tiare au front, les clefs à la main. Il est assis sur un siège à têtes de bélier, sous un dais armorié étayé de colonnettes, derrière lequel sont figurées les absides et absidioles d'une chapelle (i).

Il est penché en avant, solennel, hiératique, mais vivant, les yeux blancs et fixes, dirigés droit sur cette vallée d'où sont montés ses ennemis, sur cette porte que la trahison leur a ouverte. Sa main bénit et pardonne.

(i) L'écusson des Caetani est sur la tiare, et sur le pavillon celui des chanoines.

l'avènement

La statue est-elle un portrait exact et intact? On ne saurait trop dire. L'iconographie de Boniface VIII ne paraît pas encore une matière bien éclaircie. Ses statues ont été nombreuses : il lui plaisait de se dresser, en marbre ou en bronze, sur les places des villes, ou au-dessus de leurs portes; ses ennemis lui en ont fait un reproche d'orgueil, et, en cela, n'avaient pas tout à fait tort. Il y a donc quelques chances d'authenticité pour les diverses statues que l'on connaît, à Florence et à Bologne, par exemple, encore qu'elles ne se ressemblent guère entre elles, et ne ressemblent pas beaucoup plus à la statue tombale qu'il avait

fait lui-même sculpter pour son sépulcre (i).

Je ne suis pas tout à fait sûr d'ailleurs que la statue d'Anagni nous soit parvenue sans aucune retouche. Mais il n'importe pas beaucoup. C'est mieux qu'un portrait; c'est un témoignage historique, l'aspect d'un homme tel qu'il est resté dans l'imagination des peuples.

Au pied de la statue, sur la terrasse d'Anagni, c'est le lieu d'élection pour méditer sur l'âme et sur la destinée de Boniface VIII.

Je me représente Boniface VIII, là, au mois de janvier 1295, lorsque, sur son chemin entre Naples, où il avait été élu pape la veille de Noël, et Rome, où il allait prendre possession, il s'arrêta dans sa ville natale. A cette heure pour lui, tout était joie. La liesse populaire dut être folle. « Ce peuple est aimable, mais un peu sauvage », dit un peu plus tard Pierre de Brénac. Et

(i) Aujourd'hui dans les Sacre grotte Vaticane.

notre compatriote, qui a vu, lui aussi, entrer à Anagni un pape (i), raconte que la fête se menait à grand tapage, cum sonoritate. Autre chose le surprit davantage : le peuple dansait tout le long du cortège (2). Quelle avait été la danse et la sonorité^ le jour où Boniface VIII fit son entrée dans Anagni! C'est tout juste si l'on n'alla pas, comme à l'entrée de cet autre enfant d'Anagni, Grégoire IX, mettre le feu à la ville avec les torches et les brandons. Le peuple entier avait été très loin sur la route au-devant de Boniface, pour le ramener triomphalement dans sa ville.

Lorsqu'il y fut entré, qu'il eut prié sur le tombeau de saint Magne, béni son peuple du haut de la terrasse, il repartit pour Rome. Il fut salué, en cette première heure, par toute la chrétienté. La joie fut générale.

(i) Grégoire XI en 137 1.

(2) L'usage de la danse au son de la zampogna est encore fréquent dans la Campagne. Il n'y a guère plus de cent ans que l'on dansait encore, au Gloria, dans le chœur de l'église d'Alatri, les jours de grandes fêtes (Zappasodi).

Songez qu'à ce moment l'Eglise était, depuis près de trois ans, presque sans gouvernement. Un conclave, réuni à Pérouse par intermittences, pendant vingt-sept mois, avait offert un spectacle lamentable : douze cardinaux étaient restés là, indécis, trop divisés par les passions pour pouvoir se résoudre à donner un pape au monde. Puis c'avait été, pour sortir d'embarras, un coup de foi, de douleur, de crainte de Dieu pour quelques-uns; pour d'autres, un coup de politique, afin de gagner du temps si l'on ne pouvait vaincre : l'élection de Célestin V. On avait été chercher dans les neiges du mont Majella un vieil ermite, et l'arracher, malgré lui, à sa solitude volontaire. Le peuple l'avait vu arriver pour son sacre, « la barbe blanche et hérissée, les joues sillonnées de rides, le corps exténué par l'âge et le jeûne, vêtu de peaux de bêtes, et ceint d'une corde ». Le roi de Naples avait mis sa main sur le saint et malheureux pape, qui, après cinq mois de règne et de

souffrances, n'avait trouvé de refuge que dans l'abdication et la fuite.

Alors, dans le désarroi de l'Eglise, Benedetto Caetani, élu après un rapide conclave, parut au monde comme un sauveur.

Ses futurs ennemis eux-mêmes, les Colonna, l'avaient salué; pour une fois, les cardinaux de leur famille au conclave mêlèrent leurs suffrages avec ceux de leurs rivaux, les cardinaux Orsini. La première année de son règne, Boniface fut reçu royalement à Zagarolo, leur forteresse (i). Ils étaient heureux d'avoir un pape de la Campagne, et de voir Rome l'emporter sur Naples.

Pour d'autres raisons, le roi de Naples lui-même ne voyait pas le nouveau pape d'un mauvais œil, encore qu'assurément Boniface ne lui eût pas fait les promesses dangereuses que Dante a cru pouvoir soup-

(i) Ce n'était guère que quelques mois avant le jour où, sur la grand'route, entre Anagni et Rome, les mêmes Colonna allaient détrousser les mulets qui transportaient une partie du trésor pontifical.

çonner. Quant au roi de France il ne pouvait mal accueillir un pape que l'on savait assez Français de cœur, pour que les Romains parfois le lui aient reproché. Il avait fait de nombreux séjours en France (i), y avait accompagné des nonces dans sa jeunesse, y avait accompli des ambassades luimême, et avait travaillé en d'autres circonstances encore pour le profit certain du roi de France.

Les Florentins non plus ne pensaient pas de mal de lui. Giovanni Villani lui reconnaît une grande science juridique, mérite qui n'était point dédaigné surles bords de l'Arno. Quand il était à Todi, dans sa jeunesse, chez son oncle Pierre, l'évêque, Benedetto avait étudié les lois sous le grand Bartole, que nos pères, bien longtemps, et jusqu'au dix-septième siècle même, ont cité

(i) Il reste douteux que Boniface ait fait ses études à Paris, quoiqu'un de ses parents y enseignât la théologie. Sa carrière diplomatique l'avait mis en relations avec nombre de prélats amis de la France, tel Simon de Brie, le futur Martin IV.

avec révérence, même en vers (i). Devenu cardinal, il était renommé comme juriste et faisait autorité; on le savait d'ailleurs obligeant et de bon conseil ; on le consultait volontiers dans les affaires de famille; l'on nous dit que ses confrères du sacré collège, plus âgés que lui, le désignaient parfois comme exécuteur testamentaire.

En somme l'avènement de Boniface VIII, dans la profonde division de son siècle, parut celui d'un sage, d'un savant, d'un homme modéré de caractère et disposé à la transaction. Il appartenait à cette prélature de la Campagne qui avait donné à l'Eglise, outre un grand nombre de papes, une foule de bons serviteurs et notamment de diplomates prudents. Il était de bonne et ancienne noblesse. On nous dit qu'il était beau, grand, d'un extérieur imposant.

L'Église avait un pontife; les États européens voyaient devant eux un politique.

(i) Corneille^ le Menteur.

Si étrange que puisse paraître ce tableau, favorable par contraste avec le funeste tableau final que chacun sait, il n'est pas moins conforme à l'histoire. L'illusion du premier instant ne fut pas longue à dissiper. Le pontife, si bien accueilli au début, ne tarda guère à rencontrer des difficultés telles qu'assurément il s'y brisa. Fit-il le mieux qui pût être fait pour en venir à bout? Un autre eût-il mieux fait? Ce sont là, dans l'histoire, de bien oiseuses questions. Quant à savoir qui de lui ou de ses adversaires, dans les questions litigieuses, eut, au fond, tort ou raison, ce serait matière à une étude immense. Mais il est une question qui nous presse presque invinciblement, là, chez lui, en sa présence, presque sous ses yeux, au lieu de sa naissance, de sa vie, de ses souffrances : quelle était l'âme de cet homme illustre et malheureux? Quels étaient les desseins qu'il a en vain poursuivis?

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