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LE RÉSEAU DES MENSONGES

Cette question ne reste pas sans réponse. Je crois que nous pouvons nous former, de Boniface VIII, une image morale complète et véritable. Le premier à la bien dégager fut Dom Tosti, le fameux abbé du mont Cassin, dont le livre, après soixante ans passés, reste beau et vrai, en somme, sous sa forme romantique. Pourtant c'était moins une apologie qu'une apothéose. Au moment où il écrivait. Pie IX venait de monter sur le trône; épris d'enthousiasme passionné pour le jeune pape, Dom Tosti saluait en lui le restaurateur de la liberté et de la paix civile en Italie, en même temps que le vengeur de la papauté du moyen âge. En Pie IX, lui semblait avoir sa revanche le

grand vaincu Boniface VIII, tombé jadis martyr pour cette même paix et cette même liberté. Telle était la thèse du bénédictin patriote, et si elle appelle naturellement quelques réserves, il faut avouer qu'il l'a soutenue avec une force et une science singulières. Quelque chose en reste debout, et ce n'était pas tout à fait un paradoxe.

Depuis les jours de Tosti, beaucoup de lumière s'est faite et nous avons aujourd'hui entre les mains une foule de documents (i). On aperçoit clairement, de plus en plus, à quel degré l'histoire du pape de l'attentat avait été obscurcie par la passion et dans son siècle et dans tous les siècles suivants. En France, il fut un temps où blâmer Boniface c'était presque flatter le roi; aujourd'hui, c'est presque flatter le peuple. Dans nos débats parlementaires même, oii l'histoire ne paraît guère que comme servante

(i) Il faat citer, parmi plusieurs autres, les importantes publications de M. Digard en France, et du professeur Finke en Allemagne.

des passions, la querelle de Philippe le Bel et du pape produit encore quelque petit effet comme argument de tribune.

C'est que le règne de Bonifaceaété dans l'Europe, comme Tosti l'a dit, « un fait générateur ». De pareils faits sont toujours, par nécessité, l'objet de la violente dispute des hommes, lesquels travaillent volontiers à en dénaturer la véritable figure. Boniface VIII, outre l'œuvre spontanée des passions, a connu l'ingénieuse et méthodique volonté d'adversaires occupés dès le début de son règne, et jusqu'après sa mort à souiller artificieusement son nom, ses intentions, son histoire entière.

Finke a bien discerné que pour voir clair dans cette histoire, il faut d'abord la dégager de ce réseau de mensonges. Il faut savoir au total ce que la haine et la ruse ont pu entasser de calomnies. On les trouve toutes ramassées dans le procès qui fut fait à Avignon en 1310 à la mémoire de Boniface VIII, alors qu'il reposait depuis

six ans déjà dans son tombeau à Saint- Pierre de Rome.

C'est une vilaine histoire, où l'humanité ne paraît pas dans son beau. Ce procès n'égale pas en horreur un autre procès fait au neuvième siècle à la mémoire d'un autre pape défunt; procès macabre : le pape Formose, arraché de son tombeau, comparut devant une assemblée, que Mgr Duchesne, dans un récit d'une concision tragique, a nommé le « Concile du cadavre (i) ». Les mœurs du quatorzième siècle étaient moins sauvages. Mais je ne sais pas si la férocité du procès de Formose est plus hideuse que la savante préparation de celui de Boniface VIII. Un pape les présida l'un et l'autre. En tremblant, en désirant, en préparant un échappatoire, Clément V a pourtant permis que fût ouvert un tel procès. On voit, pleine de noble dignité, sa belle statue à la porte de sa cathédrale, à Bordeaux. La

(i) Voir, ici et ailleurs, le beau livre les Premiers temps de l'État pontifical.

Statue du pape humilié, offensé et pardonnant, sur la terrasse d'Anagni, me paraît plus grande.

Le procès d'Avignon, c'est celui des faux serments. Héfélé disait : « Peut-on supposer que trente-sept témoins, gens de haut rang, quelques-uns d'un âge avancé, aient tous menti sous serment et sous le coup de l'excommunication? » Il y en eut bien plus de trente-sept, d'après le compte qu'établit Finke, des Français, des Italiens, des nobles, des magistrats, des prêtres, des évêques. Et pour ce qui est d'avoir menti, il est difficile de les en défendre. Je ne pense pas qu'on ait vu jamais groupe aussi copieux et aussi distingué de faux témoins, disciplinés aussi naïvement, dans un accord aussi peu vraisemblable. Ils sont embrigadés par groupes ; un chef de groupe prononce le faux serment, et tous les autres lèvent la main avec ensemble; les légistes du roi conduisent le mouvement, dans l'ombre Nogaret, et publiquement Guil-

laume de Plaisians, « son compère ».

Les témoins plus considérables par le rang sont moins nets dans l'affirmation, mais pas plus sincères au fond ; ils ne confirment pas fortement les mensonges, mais ne les démentent pas non plus. Ils s'en réfèrent à des ouï-dire et des on-dit. Des braves se trouvèrent pourtant pour prendre la défense de ce maître, de ce bienfaiteur; oui, mais combien peu!

Aujourd'hui, les plus graves accusations portées là contre Boniface VIII s'évanouissent au moindre examen. Celle de fornication est purement ridicule. Celle d'impiété tout autant : elle donnerait à croire que le chef de l'Église, un vieillard, un docteur, prenait plaisir, tous les jours, devant tout venant, à proférer d'énormes blasphèmes. Il vaut la peine, pour qualifier la bonne foi des accusateurs, de citer un des arguments sur quoi l'on fondait l'accusation d'impiété : « Il a dit — affirme Plaisians — qu'il aimerait mieux être un chien

qu'un Français! » — Et du récit vrai ou faux de cette anecdote, lequel, chemin faisant, piquait au vif les juges français, Plaisians tirait gravement cette conséquence assez imprévue : S'il préfère l'animal à l'homme, c'est donc qu'il ne croit pas en l'âme immortelle de l'homme !

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