LES PAPES DE LA « CAMPAGNE
Écartant ces impures ténèbres, dont aujourd'hui il ne reste plus grand'chose, on peut, je crois, découvrir des réalités.
Pour se représenter la pensée d'un pape du moyen âge, il faut se placer avec lui au centre de son domaine, c'est-à-dire de l'État pontifical. Mgr Duchesne a bien fortement montré que l'histoire de l'État pontifical est le fondement de toute l'histoire des papes. Son livre ne nous conduit que jusqu'au onzième siècle. La leçon même des lieux permet de la continuer, au moins par fragments, et d'en mener la conséquence jusqu'à Boniface VIII.
En jetant les yeux devant lui, du haut d'Anagni, sa roche natale, il n'apercevait pas
un sommet sur lequel quelque pape, dans les siècles précédents, n'ait vécu, fugitif ou vainqueur, ou sur lequel, par contre, quelque rebelle ne se soit dressé, menaçant la paix de l'Église. Ce qui pouvait former son âme et sa volonté, c'était le souvenir vivant des papes qui avaient vécu et régné là avant lui.
La contrée qui s'étendait à ses yeux a formé au moyen âge deux provinces, qui furent par excellence la patrie des papes des douzième et treizième siècles. C'est du côté de la mer, celle que l'on appelait la Maritime, du côté de la montagne, celle qu'on appelait la Campagne.
Dans la province de Campagne, le patrimoine de Pierre était très ancien (i). On vantait la dévotion de ses habitants et leur fidélité au Saint-Siège. Lorsque, plus tard, sera soulevée contre Boniface l'accusation d'hérésie, quelqu'un fera cette objection :
(i) Du côté d'Anagni, sur la voie Labicane, s'étendait le patrimonium Labicanutn.
« L'hérésie a-t-elle jamais existé dans l'âme d'un clerc de la Campagne? » Boniface, avait, quanta lui, loué sans réserve, malgré des erreurs naissantes, le loyalisme et l'orthodoxie de la Campagne, sa patrie : « L'illustre province », dit-il dans une bulle, « n'a jamais donné naissance qu'à des enfants de bénédiction, de grâce et d'obéissance. » Et il ajoute : « C'est ici le jardin chéri et délicieux de l'Eglise! »
Et cela était vrai, n'eussent été les épines.
Depuis les origines de l'Eglise, les deux provinces la Campagne et la Maritime ont donné naissance à un très grand nombre de papes ( i ) . Mais je veux penser seulement à ceux dont la mémoire devait être encore présente à tous aux jours de Boniface, ceux auxquels il touchait, par la tradition du
(i) On peut citer ceux dont le souvenir est resté marqué dans la région : aux sixième et septième siècles, Hormisdas, Silvère, Honorius l" et saint Vitalien de Sesrni. Etienne VI, le terrible pape qui, au neuvième siècle, fit déterrer Formose pour le juger, avait été évêque d'Anagni.
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gouvernement pontifical, mais aussi par son pays, ses relations, sa famille. Avec ces papes, qui avaient régné depuis les trois derniers siècles, il devait se sentir en contact direct et immédiat : ils avaient fait fameuse et riche cette petite ville d'Anagni, où il était né. L'histoire de sa propre famille était mêlée depuis ces siècles directement à leur histoire ; elle avait donné des seigneurs, parfois fidèles au Saint-Siège, et parfois hostiles, mais tenant de lui leurs fiefs, leurs fonctions ; elle avait donné aussi des prélats, semblables à lui, des légats, des ambassadeurs, dont il retrouvait la trace partout où il allait. Devenu pape, la politique qu'ils avaient suivie dictait la sienne. Des images de ce passé si proche, si bien connu, contribuaient plus que toute chose àpréparer la politique d'un homme tel que lui, et à arrêter son jugement sur le gouvernement de l'Église romaine. C'était d'abord l'image lamentable de quelques papes du dixième et du onzième siècle; il
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savait quelle avait été alors la destinée de l'Église, garrottée soit par les familles nobles de Rome, soit par l'empereur allemand. Le contre-coup de ces événements s'était marqué dans la Campagne. Au milieu du dixième siècle déjà, un pape arrive fugitif à Anagni; je pense que c'est le premier.
C'était le pape des Romains, le fils du noble romain Albéric, chassé de Rome par l'empereur; il s'appelait Jean XII; son histoire et sa légende sont telles qu'un bon chrétien aimerait à pouvoir effacer l'une et l'autre. Après lui commence, avec quelques intermittences, une suite de papes imposés par les empereurs et combattus par les Romains. Ce temps de violence, d'émeutes, d'empoisonnements, de mutilations, d'assassinats, dure jusqu'au jour où la liberté de l'Eglise est revendiquée par Grégoire VII. Avec lui l'Église triomphe, mais de la victoire seule de l'âme. Grégoire VII a laissé l'image d'un vainqueur; c'est le pape de Canossa; mais que dire humainement
de ce vainqueur, dont tous les Etats sans cesse furent gouvernés par les impériaux, qui se vit trois ans assiégé au château Saint-Ange, et ensuite sans cesse fugitif? L'antipape, que l'empereur soutenait contre lui, tenait cour sous ses yeux, à Tivoli ou à Albano. Cet antipape-là survécut à Grégoire VII; il régna vingt ans, pendant le règne de trois papes.
Le troisième de ceux-ci est le grand Pascal II, un autre fugitif à Anagni. Il régnait au début du douzième siècle. Cest encore un vainqueur à la manière de Grégoire VII. Parmi les Romains qui l'ont chassé de Rome paraissent déjà les futurs ennemis de Boniface VIII, les seigneurs de cette maison si terrible, si grandiose, si romaine pour tout dire, les Colonna. Les Romains, disait-on, sont des gens de scandale « uomini iscandalosi (i) ». Ils laissè-
(i) Cette expression, qui semble citée comme un dicton, se rencontre dans l'admirable biographe Florentin du quinzième siècle, Vespasiano da Bisticci.
rent cependant rentrer Pascal à Rome pour y sacrer empereur Henri V : ils virent un scandale qu'ils n'avaient pas prévu. L'empereur n'entra dans la basilique de l'apôtre que pour faire saisir le pape qui l'attendait sur le seuil (i). Quand Pascal, plus tard, put fuir, humilié et offensé, après une longue captivité, — dans sa détresse il trouva un appui. De Bénévent où les conquérants normands lui ont donné refuge, il revient en sécurité à Anagni, peu après à Rome. L'aventure étrange des Normands de Sicile (2) va dès lors, pour longtemps, influer puissamment sur l'histoire de la papauté, et donc de l'Europe. Entre la France au loin, et près de lui les Normands, le pape n'est pas abandonné. L'amitié des audacieux seigneurs ne fut pas toujours sans épines. Mais l'alliance tient bon : les
(i) La pierre ronde qui se trouve aa milieu et à l'entrée de la Basilique actuelle, passe pour marquer le point même où se passa la scène.
(2) Dont M. Chalandon a récemment bien éclairé l'obscure histoire.
Normands ont reçu du pape la Sicile; en échange ils le défendent contre l'Empereur.
On comprend donc l'importance primordiale que les papes attachèrent toujours à ce droit qu'ils possédaient dès longtemps : l'investiture de la Sicile. C'était là encore la première et la plus importante tradition de la politique pontificale, lorsque Boniface VIII monta sur le trône. C'était pour lui presque une tradition de famille : son grand-oncle le cardinal Grégoire Caetani était à la cour de Pascal II, et Boniface se rattachait aussi par un lien de famille au pape qui succéda à Pascal : Gélase II était de la famille des comtes de Gaëte; il possédait ces fiefs, qui sont encore aujourd'hui aux mains des Caetani, Sermoneta, Ninfa, que l'Empereur, pour le braver, prenait plaisir à faire piller.
Pendant le douzième siècle, Anagni est, pour les papes, un séjour presque continuel. Quand ils n'y viennent pas pour fuir les
Romains ou l'empereur, c'est l'été pour fuir la malaria^ dont Rome est empestée. On ne saurait trop dire quel rôle, en ces temps-là, à Rome, ont joué la fièvre et la dysenterie. Elles ont été souvent les vraies, les seules raisons qui faisaient retourner en Allemagne les troupes de l'empereur. Le pape venait chercher à Anagni l'air pur et la sécurité (i). D'une façon ou d'une autre, il y était sans cesse. Notez qu'il s'y trouvait placé à un carrefour opportun, soit pour aller demander secours aux Normands, soit pour gagner la mer, en cas de fuite définitive. Car il lui fallait toujours ménager cette possibilité. Il n'est presque pas un pape du douzième siècle qui n'ait eu en face de lui un antipape.
En cette situation précaire, dans une petite ville souvent menacée, d'un petit État disputé, des papes du douzième siècle ont pu accomplir quelques-uns de ces actes
(1) Anagni est à 470 mètres au-dessus du niveau de la mer.
retentissants dont l'histoire de l'Europe résonne encore. A Anagni fut préparée la Ligue lombarde, ce traité fameux qui donna au pape contre l'empereur l'appui des républiques italiennes du Nord. Les députés des cités lombardes y furent reçus par Adrien IV, le pape anglais, et cette entrevue eut lieu, selon les traditions d'Anagni, le jour delà fête de saint Magne, 19 août 1 159. Après quelles aventures, dans le combat qui s'ensuivit, a fini par l'emporter le Siennois Alexandre III, le successeur du pape Adrien! Il faut, pour se le figurer, voir s'étendre au palais communal de Sienne les fresques copieuses et pleines de mouvement, où nous est contée la vie d'Alexandre III par le bon décorateur Spinello d'Arezzo. Ce sont des guerres, des sièges, des chevauchées, des navigations, des fuites et des triomphes. Tout est dramatique dans cette histoire : une élection disputée, le Vatican pillé par les impériaux et Saint-Pierre brûlé, la vie du pape sauvée par
les Romains, qui d'abord l'avaient hué, l'asile qui lui est donné par les Frangipani dans le Colisée leur citadelle, et puis la première fuite à Anagni. Là, tout semblait contre Alexandre ; car, sous ses yeux même , en face de lui, de l'autre côté de la vallée, il pouvait apercevoir Segni, la demeure insolente où tenait sa cour Octavien, son rival, l'antipape de Frédéric Barberousse, Octavien, qui en plein conclave, lui avait arraché sa chasuble.
Tout manquait au pape Alexandre III; mais non Dieu et les saints. Avant de reprendre sa course vagabonde le jeudi saint de l'an 1 160, dans la crypte, il célébra les mystères sur l'autel de Saint-Magne, et puis il fulmina contre le terrible empereur la bulle d'excommunication (i). Le vaincu frappait son vainqueur. Mais le coup lancé, il devait se cacher; ilpassaàTerracine, dans diverses autres villes de la Campagne, un
(i) C'est la fameuse bulle In cœna domini.
moment à Anagni, où il fut assiégé; puis il lui fallut chercher plus loin un asile, prendre la mer au mont de Circé, gagner Gênes, la France enfin. Cependant l'ennemi était atteint. Quand Alexandre revint à Anagni, ce fut pour y recevoir les messagers que Frédéric, vaincu par les communes lombardes, lui envoyait afin d'implorer la paix (i). Cette paix triomphale, le pape, embarqué sur l'Adriatique en grande pompe maritime, alla la signer à Venise. Quand il put ensuite, en 1 179, revenir enfin à Rome pour célébrer les fêtes de Pâques, il y avait dix ans entiers qu'il n'y avait pas mis le pied. Après lui, pour quelque temps, la situation des papes est un peu meilleure, à la condition de vivre à Rome le moins possible . Quand les Romains ne recouraient pas à la violence, il leur restait l'outrage, auquel ils se plaisaient à donner des formes symboliques. Un jour, pour témoigner leurs senti-
(i) Ces préliminaires de paix sont connus sous le nom de pactum Anagninum,
ments au pape Lucius III, ils poussèrent jusqu'aux portes d'Anagni un lamentable troupeau d'aveugles coiffés de mitres, égal en nombre au nombre des cardinaux; en tête marchait un aveugle qui portait la tiare, et avait sur la poitrine un écriteau, avec le nom du pape et une injure (i).
(i) Lucius nequam.