OSIAS
Israël serait fier d'un soldat tel que vous, Mais, hélas! nos malheurs ont lassé sa constance ! Après un mois d'épreuve, un mois de résistance , N'espérant plus en Dieu, le peuple épouvanté Veut livrer au vainqueur la mourante cité,
(Voyant l'indignation de Judith.) Dans cinq jours, si le ciel... cet arrêt vous étonne... Mais qui peut nous sauver quand Dieu nous abandonne!
Bélhulie est en proie au courroux des méchans; Us ont tari le fleuve et dévasté nos champs ; La famine en nos murs, spectre horrible se montre; Le regard indigné de tous côtés rencontre [faim; Des enfans , des vieillards, dans la nuit morts de Des frères s 'égorgeant pour un lambeau de pain ; Des mourans dans la mort cherchant leur nour- Disputant au chacal sa hideuse pâture ; [riture , Des insensés, brûlés par leurs désirs ardens , Broyant le bois, le fer, le marbre entre leurs dents; Et des monstres enfin, dont nous payons les crimes, S'abreuvanl aux autels dans le sang des victimes. Madame, nos soldats ont. subi bravement La colère de Dieu... jusqu'au dernier moment. Mais puisque tant de maux ne l'ont point assouvie. Immolant leur honneur, sauvons du moins leur vie! J UD1TH.
Quoi! vous fixez à Dieu le temps de sou courroux! Vousréglezsa vengeance elvouscomptezses coups! Par un mois de douleurs vous vous laissez abattre; Vous êtes tous armés... et vous n'osez combattre ! Et vous imaginez, pour unique secours, D'aller à l'ennemi vous rendre dans cinq jours. Pour une goutte d'eau qui manque dans l'amphore, Vous vendez Bélhulie au tyran qu'elle abhorre ; ht vous croyez signer ce pacte impunément? Mais, si vous consentiez à cet abaissement, Vous seriez, au seul bruit de ces décrets infâmes, Maudits par les vieillards et chassés par les femmes ! Nous sommes faibles, nous, mais nous savons souffrir
ACTi; I, SCENE VU.
Nous ne combattons pas, mais uous savons mourir! Oui,nousbravonsla mort par la crainte de l'outrage,
Une sainte pudeur nous tient lieu de courage...
Terribles, nous saurions, de nos débiles mains,
Transporter sur nos toits les dalles des chemins
Et laissant l'ennemi s'avancer sans refuge.
L'écraser tout à coup sous un pesant déluge!
La victoire est un don qui nous vient du Seigneur!
Mais lutter sans espoir, voilà, voilà l'honneur!
Il est beau de périr dans sa ville assiégée,
Et de la voir du moins par sa chute vengée;
Car dans ses murs croulans il ne doit rieu rester,
C'est vaincre l'ennemi que le déshériter;
Sur une humble ruine un nom grandit encore ,
Le lierre est un linceul dont la misère honore;
Et le Seigneur préfère un glorieux débris,
Aux palais qu'ont sauvés la honte rt le mépris.
Une noble fierté dans son courroux respire ; Voyez, son front rayonne et le Seigneur l'inspire! D'un orgueil inconnu son cœur semble oppressé, Et le souffle de Dieu sur sa tête a passé. (Le tonnerre gronde, les éclairs sillonnent la montagne.)
Sinaï! Sinaï! je vois briller les flammes!... Le Seigneur me choisit entre toutes les femmes. Il ouvre devant moi le livre des deslins... Il a jeté mon nom dans les siècles lointains!... Il commande,., sa voix me parle dans l'orage... Qu'entends-je !... Ah! cet effort surpasse mon cou-
[rage.
Quoi ! seule... dans son camp... Seigneur !..
(Lejonnerre gronde.) Seigneur, j'irai, Prendre un glaive... et frapper ! Seigneur!...
L'orage redouble.) Je frapperai.
Je frapperai!... David me prêtera son glaive. Au rang de ses soldats le Tout-Puissant m'élève ; Il m'a montré celui que mon bras doit punir... Desenfaus d'Israël il m'a dit l'avenir... Tes guerriers tous armés ont parlé de se rendre... O Béthulie !... Eh bien ! Judith va te défendre... Judith, pendant trois ans, n'a pas souffert en vain : Ses cris sont parvenus jusqu'au trône divin... A force de tourmens... sa jeune âme aguerrie A mérité 1 honneur de sauver sa patrie!... Mes finîmes, ôtez-moi ce vêtement de deuil... Dieu m'ordonne l'éclat .. . Dieu me permet l'orgueil. Fiendez-moi ces manteaux, ces longs tissus de soie, Que je portais, hélas! au beau temps de ma joie; Ces colliers, ces bandeaux, cette couronne d'or, Chers présens d'un époux, triste et brillant trésor ; Donnez, je vais combattre et c'est là mon armure! Puis, quand j'aurai vaincu, jetant cette parure, Je reprendrai ce deuil que je vais abjurer,
Israël sera libre... et je pourrai pleurer.
(Les servantes de Judith descendant l'escalier de sa maison, apportent dans des corbeilles d'or de riches vètemens, des voiles, des manteaux brodés, et sur des coussins de pourpre, des bijoux et des couronnes de pierreries. Judith contemple ces parures avec douleur.)
Mais pourquoi tout à coup quitter un deuil austère? ACHIOB.
Elle obéit à Dieu, respectons ce mystère.
Sans oser soupçonner sa vertu ni sa foi, Du péril qui l'attend je frémis malgré moi Et qui va la conduire ù travers la montagne?
ACHion.
Moi, je serai son guide et Zelpha l'accompagne, Nous nous séparerons au détour des ro«hers, Et de là j'irai seul rejoindre mes archers.
ZEI.PHA, à Judith.
Voici la robe d'or et la tunique sainte, Les longs manteaux d'azur, de pourpre etd'hyacin- JDDITH. [the.
Oh ! comme une parure est triste dans les pleurs! Que mes yeux sont blessés de ces riches couleurs ! Pourquoi de tant d'éclat environner ma tête? Moi, quitter un tombeau pour une indigne fête! Pour charmer des regards dont il serait jaloux Me parer, sans pudeur, des dons de mon époux! Moi, faire à sa mémoire une cruelle injure! Flétrir si lâchement une douleur si pure! El démentir ainsi, par l'oubli d'un seul jour. Trois ans de désespoir, de misère et d'amour! Mais que dis-je... Israël ! c'est toi seul qu'on offense, Je veux briller un jour... mais c'est pour ta défense. Oui, je veux me parer d'un éclat emprunté. Dieu puissant! donuez-moi l'arme de la beauté; Donnez à c<>s bijoux l'éclat de vos étoiles, De parfums enivrans baignez ces chastes voiles. Chargez d'anneaux la main qui doit tenir le fer. Lïvrëz-moi les secrels du ciel et de l'enfer; Faites-moi posséder, par un affreux mélange, L'astuce du démon et la candeur de l'ange. Donuez-moi cet attrait, ce prestige du mal, Que vous avez donnés à tout être falal , A la gjohg, à l'aimne, aux fantômes des songes, A tous les grands dangers, à tous les beaux mensonges, Ce funeste pouvoir, hélas! toujours vainqueur, Qui charme la pensée en torturant le cœur. LU seul jour, prêtez-moi la couronne éternelle. Pour plaire par la haine il Liut êire si belle!... Et vous, peuple, soldats, secondez mon espoir, Accomplissez enfin un sublime devoir.
Défendez avec moi cette cité chérie...
Oh! je vous apprendrai l'amour de la patrie '. Le plus saint des amours... la patrie est le lieu Où l'on aima sa mère, où l'on connut son Dieu;
Où naissant les enfans dans la chaste demeure ; Où sont tous les tombeaux des êtres que l'on pleure. En vain l'on nous condamne à n'y plus revenir. Noire pieux instinct l'habite en souvenir. Nous l'aimons, malgré tout, même in juste et cruelle, El pour ce noble amour il n'est point d'infidèle. La haïr dans l'exil, c'est l'impossible effort ; Proscrit, nous revenons lui demander la mort, Et nous mourous joyeux, si l'ingrate contrée
Daigne garder nos os daus sa terre sacrée!... Ah! ne repoussez pas des sentimens si beaux, Défendez vos autels, défendez nos tombeaux. Donnez aux nations un éternel exemple... Soldats, peuple, aux remparts! El vous, femmes,
[au Temple !
(Les soldats agitent leurs armes. Les femmes se prosternent. La toile tombe.)
tï«®«®«&«®®3®£®g®«§®®®®®®®®®®®®®®®®®®®®®®®®g®®â®3®&®®®