SCENE VIII
Le COMTE , LA COMTESSE.
L'heure avance, madame, et vous ne songez pas à vous préparer pour le bal.
LA COMTESSE
Pardonnez-moi , monsieur le comte, je me disposais. (A part.) Oh! si le duc était parti !
LE COMTE
Vous avez l'air inquiet, comtesse ?
LA COMTESSE
Non, non, je vous assure. (A part.) Chaque minute qui s'écoule...
LE COMTE
Moi-même, je me sens assiégé de mille terreurs bizarres, de mille sombres pensées.
LA COMTESSE, distraite et agitée.
Vous, monsieur?
LE COMTE
Je songe à la mort de ma mère... ma mère que j'aimais tant...
LA COMTESSE, machinalement.
Votre mère.
LE COMTE
C'est à pareil jour que là-bas, dans ce pavillon isolé, elle perdit la vie... à votre âge... Vous savez de quelle mauière et pour quelle raison.
LA COMTESSE
Oui, je n'ignore pas... (A part.) 11 ne sera plus temps!
Vous ne m'avez jamais dit votre opinion sur ce meurtre, commis par mon père pour venger la foi trahie. Que pensez-vous de cette faction ? Répondez-moi, madame?
la COMTESSE, toujours préoccupée.
Monsieur, vous me demandez?...
L£ COMTE
C'est votre opinion surtout que je désire connaître aujourd'hui.
LA COMTESSE, cherchant à se rappeler ce que vient de lui dire son mari.
Mon opinion... sur quoi, diles-vous ?... La foi trahie?.. — une femme que son mari abandonne?... Mais vous me parlez de votre père... Expliquez-moi ce que vous voulez me dire, car je ne vous comprends pas.
LE COMTE, avec solennité.
Je vous demande si mon père doit être approuvé pour avoir lavé son outrage dans le sang de sa femme?
LA COMTESSE
Si elle était coupable en effet... s'il a bien jugé sur des preuves irrécusables...
LE COMTE
Il a pu agir comme il a fail, n'est-ce pas? (Il saisit le bras de sa femme.) LA COMTESSE, à part, lentement.
Est-ce moi qu'il soupçonne ?
LE COMTE
Qu'avez-vous donc, madame?
LA COMTESSE, interdite.
Vous savez bien que je suis souffrante, monsieur le comte, vous le savez bien I
LE COMTE, ironiquement.
Pourtant, quoique malade, vous avez quitté votre appartement sans motif.
(On entend uh son de cor.) LA COMTESSE, tressaillant.
Quel est ce bruit?
LE COMTE
Il nous annonce le départ du chevalier et de noire hôte.
LA COMTESSE
Ah!
LE COMTE, à part.
Comme elle se trouble !
(Il s'approche de la fenêtre.) LA COMTESSE, 5 part.
Il va parlir... partir !
LF. COMTE, regardant au dehors.
Le pont du château s'abaisse. Les voilà qui montent à cheval.
LA COMTESSE, convulsivement.
Je ne pourrai pas lui parler!
LE COMTE
Ils s'éloignent !
LA COMTESSE
Mon Dieu! mon Dieu !
LA COMTESSE D'ALTKNBERG,
LE COMTE
Ils sont déjà au milieu de l'avenue. Noire hôte se retourne et regarde cette fenêtre.
LA COMTESSE, à part.
Oh! ma tête se perd... il faut que je coure... (Elle s'élance jusqu'à la porte du fond. le comte, violemment.
Où allez-vous?
LA COMTESSE, arrêtée devant la porte.
Je descends un instant dans le parc, monsieur le comte, j'étouffe ici, j'ai besoin de marcher.
LU COMTE, d'un ton impérieux.
Restez I (Il va se placer devant la porte, la comtesse recule, il la suit.) Comme vous voilà pâle... votre main tremble... Vous êtes plus malade que vous ne le pensez, comtesse; ne sortez pas, vous ferez bien de vous enfermer chez vous et de ne point paraître au bal. Songez qu'une imprudence peut vous coûter la vie... Adieu... songez à mon conseil. (Il sort.) la COMTESSE, avec désespoir.
Marie, ma pauvre Marie! perdue, perdue!