SCÈNE II
Le PRISONNIER, le COMTE.
LE PRISONNIER, tombant à genoux, à quelque
distance du comte.
O monseigneur! merci!
LE COMTE
Plus loin! plus loin! relève-toi !
LE PRISONNIER
Vous avez eu pitié de quinze années de souffrances passées dans les horreurs d'un cachot... Soyez béni !
LE COMTE
Relève-toi, te dis-je, lu ne me dois rien.
LE PRISONNIER
Il est si doux de vivre, de revoir la clarté du ciel!
LE COMTE, à part.
Pauvre vieillard! Quelques jours de vie valentils toute celte joie ! (Haut.) Écoule : j'ai été injuste à Ion égard. Trop jeune alors, je ne comprenais pas ce que vaut le dévoûment d'un serviteur comme toi. Tu n'avais fait pourtant qu'exéculer les ordres de mon père, et mon père était un homme sage et réfléchi.
LE PRISONNIER
Né sur les domaines de monseigneur, je lui appartenais comme les épis de ses champs, comme les fruits de ses vergers, comme les bêtes de ses étables. Il a disposé de moi comme il lui a plu.
LE COMTE
Je prétends réparer le mal que je l'ai causé. Demande-moi ce que tu voudras.
LE PRISONNIER
Je n'ai d'autre désir que de finir mes jours a votre service, monseigneur, comme je les ai commencés au service de monseigneur votre père.
LE COMTE
Et tu me servirais comme tu l'as servi, avec cette même fidélité aveugle et sans bornes?... Approche, et dis-moi, sans en omettre un détail, comment se passèrent les choses dans celte mémorable nuit où le comte, mon père, employa ton bras pour punir...
LE PRISONNIER
Monseigneur...
LE COMTE
Je le veux. Mais ne te tiens pas si loin de moi; approche, je te le répète.
LE PRISONNIER
Monseigneur, la comtesse votre mère... Mais je n'oserai jamais...
LE COMTE
Parle donc, c'est moi qui te l'ordonne. LE PRISONNIER.
C'était par une nuit aussi noire que celle-ci, dans celle même salle où nous sommes. Le feu comte votre père me plaça derrière cette porte entr'ouverte, et, me montrant du doigt un jeune homme et une femme qui se parlaient à voix basse : « Frappe! » me dit-il. et il me poussa devant lui avec une épée nue dans la main. Cette épée, la voici suspendue à cette muraille. (Il va prendre l'épée et revient auprès du comte.) Oui, je la reconnais... c'est bien elle, encore tachée de rouille... ou de sang, je ne sais...
LE COMTE, laissant tomber l'épée, qu'il avait saisie.
Le sang de ma mère!... (Il réprime sa terreur et ajoute, avec un calme affecté : ) Continue, continue. LE PRISONNIER.
Alors je me précipitai sur les personues que mon maître m'avait désignées, el du premier coup j'abattis le jeune homme à mes pieds; puis, me retournant vers la femme, une belle et jeune femme que je n'avais jamais vue, et que je ne savais pas être la comtesse votre mère... (Il se remet à genoux tout près du comte.) Ah! monseigneur! quels regards elle me jeta! quelle pâleur sur son visage!... Mes yeux ne voyaient plus... l'épée tremblait dans ma main... Pardonnez-moi, je ne pourrai jamais achever ce récit...
LE COMTE, dominant son émotion.
Achève; tu vois bien que je suis calme. Achève, je le veux.
LE PRISONNIER
Enfin... la femme tomba aussi. Regardez! là! sous vos pieds, monseigneur ! c'est là, sur cette dalle ! Il y a encore uue tache à la place où tombèrent les deux corps.
LE COMTE, se levant épouvanté.
Va-t'en! va-t'en! laisse-moi seul... (Il traverse la scène dans le plus grand trouble, puis, avec calme et résolution : ) Ramasse cette épée.
LE PRISONNIER, après avoir obéi, levant les yeux sur le comte, dont il devine les projets. — Sourdement.
C'est ainsi que me regardait... votre père. LE COMTE, lui montrant la porte masquée.
Attends-moi là.
LA COMTESSE U'ALTKNBMHG,