SCÈNE IV
Le COMTE, la COMTESSE.
LE COMTE
Approchez, madame. Plus clément que ne le fut mon père, j'ai résolu de laisser la vie à une femme coupable.
LA COMTESSE, avec une dignité froide.
Je vous l'ai dit, monsieur, je ne suis point coupable... Mais que m'importe ma justification? Fût-elle possible en ce moment, cela ne me rendrait pas votre cœur.
LE COMTE
Une éternelle séparation est l'unique vengeance que je veuille tirer de vous ; vous allez signer ce papier, il est adressé au régent.
LA COMTESSE, froidement, après avoir parcouru le papier.
Une demande en divorce., un consentement mutuel.. J'attendais depuis long-temps, monsieur, cette proposition de votre part. Ceci, du moins, sera le dernier outrage.
Elle passe auprès de la table à droite et signe.) LE COMTE, à part.
Elle signe !
LA COMTESSE
Vous voilà libre.
LE COMTE
Celle liberté vous sera sans doule plus chère qu'à moi. Elle vous épargnera du moins l'hypocrisie et le mensonge. . Mais qu'écrivez-vous là?
LA COMTESSE
J'ajoute quelques lignes à voire lettre: je sol-
LA COMTESSE D'ALTENBÊKG.
licite de Son Altesse la laveur de me relirer pour le reste de nies jouis dans un couvent. LE COMTE.
Vous, madame!... Je bénis le ciel qui vous envoie le repentir.
LA COMTESSE, se levant.
Et moi, je le prie, monsieur, qu'un jour il ne vous le refuse pas.
(Elle remet le papier au comte, qui passe auprès de la
table, sonne, met la requête dans une enveloppe
qu'il tire desapoclic et qu'il cacheté; puis il la donne
au domestique qui vient d'entrer.)
Au chevalier Otto.
(Le domestique sort avec la lettre.) LA COMTESSE.
Maintenant, monsieur, quand partirai-je?
LE COMTE
Dans une heure.
LA C'JMTESSE.
Dans une heure!... quoi! je n'ai plus qu'une heure pour embrasser ma fille? Oh ! moi qui vais la quitter pour toujours, vous me donnerez bien encore celte journée?
LE COMTE
Madame... c'est impossible.
LA COMTESSE
Mais qu'elle vienne donc bien vile, alors. Songez qu'une heure esl sitôt passée; songez que, dans une heure, tout sera fini pour moi.
(Elle pleure.) LE COMTE, très ému et ^'approchant de la comtesse. Des larmes!... (Se remettant.) Madame, vous allez voir votre fille, mais souvenez-vous qu'elle doit tout ignorer.
LA COMTESSE
Oh! oui, qu'elle ne sache rien !
LE COMTE, avec émotion, puis se composant. Madame !... n'avez-vous rien de plus à me dire?
LA COMTESSE, d'un ton glacial.
Non, monsieur le comte, rien de plus.
(Le comte sort.)
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La COMTESSE, seule, avec résignation.
Ma pauvre Marie! au moins elle vivra!... et elle saura un jour que c'est sa mère qui lui a donné une seconde fois la vie... Qu'en aurais-je fait, moi, de cette existence que le chagrin empoisonnait chaque jour ? Ma mère chassée, mon repos intérieur détruit, le mépris d'un homme qui m'avait tant aimée!... Oh! la mesure était comblée... de toute façon je ne pouvais rester ici ; et, par ce sacrifice devenu nécessaire, j'achète la
vie de ma fille. Mais elle va venir, celle chère Marie... O mon Dieu ! comment !a tromper?...
si elle découvrait .. Non, non, il faut composer
mon visage, cacher mes larmes sous un sourire,
prétexter un voyage. La voici.
(Marie est entrée pendant ces derniers mots; elle a regardé sa mère, et, au lieu d'accourir vers la comtesse, elle s'est éloignée. Sa figure porte une expression de réserve et de froideur.)