‹ Judith Renaudin; drama in cinq actes, sept tableauxChapitre 78 sur 80 · ACTE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

ACTE CINQUIÈME

NANETTE

Oh! si, notre dame, ils s'en vont toujours...

L'AÏEULE

Mais il faut tout me dire, tu vois bien, il faut tout me dire.

NANETTE

Oui, notre dame...

L'AÏEULE

Je n’entends plus rien, Moi, Ce SOir... (Touchant ses oreilles.) Ça me bourdonne là...

S. RENAUDIN

Mais alors... si j'ai bien compris, monsieur le curé, il embrasserait aussi nos croyances protestantes ? Et vous l’absoudriez, vous, ce renégat ?

LE PRÊTRE

Ah ! voici le point où ma conscience de prêtre est plus particulièrement troublée… Oui, voici le point terrible, vous y avez mis le doigt ! Embrasser vos croyances, j'ai peur que tel ne soit le fond de son projet qu’il me cache... Vous ne l’y pousserez point, n'est-ce pas, mes chers amis, car ainsi vous feriez, de moi qui vous l’amène, un grand coupable devant l’Église. Pour prix de ce que je viens de faire, je vous le demande solennellement, à vous qui serez ses compagnons d’exil : ne le détournez point de la foi catholique. En somme, votre Christ est le nôtre ; apprenez-lui seulement à l’adorer comme vous savez l’adorer vous-mêmes. Mais laissez-lui nos dogmes, qui déjà ne sont que trop faciles à détruire dans sa jeune tête, hélas!.… car lui, jusqu'ici, c'était un homme de guerre, et vous n’ignorez point comment ils sont tous... Vous m’avez compris, n'est-ce pas ?

Maintenant vous avez charge d'âme avec lui. Et je sais d’ailleurs à quelles mains je le confie... Ah! nous avions peur, voyez-vous, d'arriver trop tard : car, sa terrible décision prise, il a fallu qu’il change les ordres donnés à ses dragons pour la nuit. C'est à onze heures, n'est-ce pas, par le bois de Bonnemie, que vous deviez partir ?

S. RENAUDIN

Il le savait ?

LE PRÊTRE

S'il le savait! Vous étiez vendus, mes pauvres amis,

vos noms à tous, vos plans, votre parcours... Et à présent.

il faudra partir plus tôt, n’est-ce pas, mon brave Hubert? partir tout de suite... (Le aragon fait oui, d’un signe de tête.) Et par la route différente que ceux-ci vous indiqueront.

S. RENAUDIN

Mon Dieu, monsieur le curé, mais ce que vous nous demandez là... De vous, non, oh! je ne me défie plus. Se Mais ces hommes, à leur merci, livrer nos enfants...

JUDITH

Oh ! ayez confiance, mon père !.. Ayez confiance, puis-

qu'ils sont envoyés par lui...

S. RAAA URI allant eat la main du ptêtre, qu’il serre avec une effusion subite... , :

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J'oubliais de vous demander pardon moi, ne pour l'injure que tout à l'heure je vous faisais... Vous me pardonnez bien, dites ?..

LE PRÊT RE, lui serrant aussi les mains.

Oh! si je vous pardonne! Mon Dieu, mais l’heure passe. Mes chers amis, il faudrait partir,

ÀÂCTE CINQUIÈME. 95

JUDITH, à voix basse, après s'être avancée vers le prêtre avec un effroi soudain.

- Monsieur le curé! Oui, nous avons confiance, allez, nous avons toute confiance... Mais lui, partir avec nous! A quelles conditions, dites-le-moi?... Qu'est-ce qu’il veut? Qu'est-ce qu'il espère ?.…

LE CURÉ. LE

Ce qu’il espère, ma fille ?.. Ah! j'aurais préféré ne pas

vous le dire encore : on l’a tant maudit, dans cette maison,

le pauvre enfant! Ce qu'il espère... Eh bien ! peut-être l’avez-vous deviné !..

JUDITH, reculant vers son père.

- Oh! non, alors. Non, cela me fait peur!

LE PRÊTRE,

Non !.… Oh! ma chère enfant ! Pour vous, il va tout quitter, son grade dans l’armée du roi, ses terres du Quercy, sa patrie ; volontairement il se fait pauvre et proscrit comme vous allez l’être vous-même ; dans ce pays inconnu, il faudra qu’il travaille, qu’il fasse quelque métier dur ou vil pour gagner le pain du jour. Il le sait et il consent à tout dans la seule espérance de partager avec vous cette misère. Songez-y bien. Oh ! ne le repoussez pas !.…

JUDITH, après s'être retournée, inquiète, pour chercher des yeux Daniel.

Il est temps encore pour lui, monsieur le curé, de revenir sur son sacrifice. Non, je vous dis, cela me fait peur !... Plutôt, qu'il me laisse accomplir seule ma destinée. (un silence.) Ou bien... je ne sais pas, moi... s’il veut nous suivre sur la seule promesse qu'il sera des nôtres, que mes frères et moi-même ne l’abandonnerons pas, et que j’essaierai, dans notre ténébreux avenir, d'assurer sa foi en notre commun Sauveur, s’il veut cela, alors qu’il vienne.

Daniel se rapproche lentement de Judith,

LE CURÉ

Ce que vous voudrez, mon enfant, tout ce que vous voudrez, d'avance je garantis bien qu’il est prêt à le faire, si seulement vous me dites, à moi, ce soir, que vous n’avez pas pour lui de l'éloignement, si seulement vous prononcez une parole qui laisse un peu d’espérance.. Cela, le voulezvous ?

JUDITH

Oh! oui, cela, je le veux bien... et cette parole, monsieur le curé, m'est aisée à dire. D'ailleurs, nous sommes à une heure si grave que c’est un devoir pour nous tous, ici réunis, de dévoiler les pensées profondes de nos cœurs, comme on fait aux veilles de la mort... D’éloignement, non, je n’en ai pas, et même l'exil, s’il le partage, m’apparaît moins sombre.

Elle va vers son père et se cache la tête contre sa poitrine,

L’AÏEULE, à Nanette.

Nanette!.… Me semble qu’on ne parle plus, heïn?... (4vee.

terreur.) Mais ils sont toujours là, au moins, dis? Elle fait le compte avec ses mains, des petits autour d'elle. NANETTE.

Oui, notre dame... C’est mademoiselle Judith qui parle bas avec monsieur le curé.

L’AÏEULE Alors, répète-moi à l'oreille... tout... Il ne faut pas me laisser comme... comme une pauvre vieille abandonnée. …. S. R£ENAUDIN. répondant à un regard que Judith lève vers lui.

Moi? ma Judith bien-aimée... Oh! moi... voici que je n’ai plus de rancune contre ce jeune homme par qui vous

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