ACTE PREMIER
LE PERE, avec un demi-sourire.
Ah! les voilà bien, les jeunes filles': pour une phr.ise gentiment dite, pour un regard, tout de suite indulgentes, tout de suite conquises. (Apremcnt.) Les ruinés aux jeux de Versailles, les déconsidérés, les tarés, les pillards, c'est parmi ceux-là qu'on les recrute, ces beaux justiciers, pour les dragonnades du roi!... Les autres vont à l'ennemi, vont à la guerre, mais refuseraient de s'employer â des besognes moins hautes... Et dans les rangs de ces dragons aux têtes emplumées, vois-tu, mon enfant, on ne trouverait ni un soldat sans tache, ni un homme de cœur... Cependant, ce n'est point l'heure pour nous de murmurer. Mais que la volonté de Dieu s'accomplisse, et non la nôtre, (n
reprend la main de Juflith et celle de Daniel, et de nouveau essaie doucement de les rapprocU-r.) AllonS, mon fils et ma fille...
Allons, Judith, maintenant que j'ai prononcé, pour vous et pour nous tous, la confession solennelle qui nous livre aux persécuteurs, consens à donner ta main à Daniel ; que j'aie la joie de vous bénir ensemble, avant de vous perdre pour toujours sur cette terre; qu'au moins nous connaissions, ta vieille grand'mère et moi, l'homme avec lequel, là-bas, en exil, tu fonderas une famille nouvelle que nous ne verrons jamais.
Judith demeure encore tête baissée, sans répondre. l'aïeule aveugle, qui écoutait atlentivement, à Xanette.
Aide-moi, Nanette, à me soulever, je te prie... (Nanette raide à =e mettre debout.) Aidc-moi à marchcr, maintenant : je veux aller près d'eux.
Elle fuit quelques pas vers ses enfants, appuyée au bras de Nanette, une maiu tenJu« en avant, à la manière des aveugles.
JUDITH, la voyant venir avec une sorte d'effroi.
Oh! mon l'ieu! vous venez à moi, grand'mère! \\,'u; aussi, vous venez pour me prier.
LaÏEULE, qui a pris la main de Juditli.
Tu ne réponds pas, Judilh, et cela me fait peurl Car elle n'a point répondu, n'est-ce pas?... Ce ne sont pas mes pauvres oreilles qui m'ont fait défaut. Il me semble bien
qu'elle n'a rien dit? (.ludllh reste muette, les yeux détournés.) Oll !
quelle plus dure épreuve le Seigneur me réservait pour la fin de ma vie!... Être devenue si âgée pour voir échouer le projet qui avait été ma consolation dans ma nuit de pauvre vieille aveugle : les unir l'un à l'autre, ces petits-enfants que mes yeux ne connaissent plus!
Daniel, avec un mouvement de recul, dégageant sa main.
Ah! je ne m'y étais pas trompé, hélas! Je le sentais bien... qu'aujourd'huiJudith... tout à coup... était plus loin de moi que jamais...
s. RENAUDIN, à Judith.
Laisse-moi te dire encore une chose, mon enfant, une chose qui te décidera peut-être... Rappelle-toi l'aveu qu'il vient de nous faire!... Sa foi, — c'est lui-môme qui le confesse, — a besoin d'être raffermie et soutenue. Et c'e^i de toi seule, je le crains bien, de toi seule, tu m'entends., qu'un secours salutaire lui peut venir...
l'aie OLE.
Eh! oui... cela encore, c'est ma grande terreur, que mon petit-fils, l'aîné de mes petits-fils, ne faiblisse au moment
de la lutte!... (Sa voix, chevrotante au début, s'affermit dans une exaltation
religieuse.) Voici dcux aus, je le sais, qu'il se détourne de la Sainte Table... Que notre Dieu m'épargne cette épreuve dernière, de voir l'un des miens manquer au céleste appel... Judilh, j'avais arrangé cela dans ma pauvre tête; pour le ramener, je comptais sur toi...
panlel se tient A l'écart, sombremeol.