RONDEAU
Bernadille me dit, un jour ,
Le sourire aux lèvres : m'amie,
A Cadix, auriez-vous envie Avec moi d'aller faire un tour ?
Tout heureuse cle ce voyage,
« Ah ! dis-je, ce serait charmant! »
<« Eh bien, » répond-il galamment, a A vos ordres , pilions bagage. »
Nous partons. Le vaisseau fendait Les flots calmes d’une mer bleue...
Ah ! comme on fait vite une lieue...
Le jour à la nuit succédait.
Or, un matin, je me réveille...
Juge de mon étonnement,
Je ne sens plus le bercement Du tangage, comme la veille. •
Je regarde : jilus de mari !
Je vois le navire qui file Et j’étais seule, dans une île...
Je me lève en jetant un cri !
Mon époux, sans cérémonie De loin se tourne, et je crois voir Qu’il me souhaite le bonsoir En riant avec ironie!
Il m’avait, dans ce dèsert-là Fait déposer avant l'aurore,
Et j’y serais sans doute encore '
Sans un naoire qui passa.
Oui, c’est ainsi que Bernadille S’est souvenu de nos amours...
Et voilà comme on peut, toujours,
Se défaire de sa famille.
FR ASQUITA.
Oser traiter ainsi sa femme légitime.
Que vous reprochait-il ? Quel était votre crime?
De vous il semblait fort épris ?
JULIA
Grâce à ma nouvelle influence ,
T éclaircirai bientôt ce mystère , je pense.
FRASQUITA.
Il faut U éclaircir à tout prix! ENSEMBLE.
JULIA
Tu vois quelle est sa perfidie!
Mais je saurai mettre au grand jour,
La trame qu'il avait ourdie ,
Pour me perdre , ainsi, sans retour !
FRASQUITA.
Ah ! quelle indigne perfidie !
Mais vous saurez mettre au grand jour,
La trame qu'il avait ourdie ,
Pourvoies perdre ainsi , sa?is retour!
JULIA
La tâche me sera d’autant plus facile, que je puis compter maintenant sur la haute protection des deux premiers personnages du royaume : l'Infant et l’Infante d’Espagne.
FRASQUITA (joignant les mains).
Quoi! vraiment, Senora?...
JULIA
Tous deux étaient à bord du navire qui m’a recueillie. Ils m’ont interrogée, et l’Infante, après m'avoir témoigné le plus touchant intérêt, a daigné me prendre en amitié. A toute heure, j’ai mes entrées chez elle.
FRASQUITA.
Et que comptez-vous faire ?
JULIA
Ne plus perdre de vue mon indigne mari ; le suivre pas à pas, contrecarrer tous ses projets ; enfin, et surtout, arriver à connaître le motif de son abandon. Tu es toujours à son service?
FRASQUITA.
Toujours, et vous revenez à propos, car il parle de se remarier.
JULIA (gaiement).
Se remarier, vraiment! Et avec qui ?
FRASQUITA.
Avec la senorita Inès Alvareda... qui demeure ici.
tenez. (Elle montre le balcon.)
JULIA
Et... l'aime-t-elle?
FRASQUITA.
Non. Je crois qu’elle en aime un autre, qui n’a pas
de fortune. C’est son père qui veut lui faire épouser votre mari parce qu’il a du bien.
JULIA
En tout cas, tu avais raison, j’arrive à propos, et il est temps de me montrer.
FRASQUIT A.
Mais il va vous reconnaître?
JULIA
J’ai prévu le cas, et mes précautions sont prises.
FR ASQUITA (étonnée).
Comment?
JULIA
Tu te souviens de mon jeune cousin, Fabio, avec qui j’ai été élevée, et qui me ressemblait assez pour que souvent on nous prît l’un pour l’autre.
FRASQÜITA.
Oui. Eli bien ?
Fabio est un jeune homme, maintenant. 11 vient d’être reçu licencié à Salamanque. Je vais me présenter ici sous son costume, son titre et son nom. Je puis compter sur toi ?
FRASQÜITA.
Oh! ma chère maîtresse, je vous servirai avec joie. J’ai aussi à me plaindre des hommes, moi!
JULIA
Préviens mon mari de l’arrivée de son cousin Fabio, et je vais revenir dans un instant. A bientôt, Frasquita.
(Elle sort par le fond.)