‹ Jugement erroné de M. Ernest Renan sur les langues sauvages [microforme]Chapitre 3 sur 55 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

LINGUISTIQUE A MERICAINE.—SON IMPORTANCE AU POINT DE VUE ETHNOGRAPHIQUE COMME AU POINT DE VUE PHILOLOGIQUE.

Pour quiconque n’aperçoit dans les grands faits rapportés par la Genèse, que des mythes et des symboles, il est tout naturel de s’imaginer que les sauvages du Nouveau-Monde sont autochtones, et partant, n’ont aucun lien de parenté avec les autres familles du genre humain. C’est en effet ce qu'ont cru et ce que croient encore, ces ultra-rationalistes qui ont osé traiter de fables et de pures rôveries la descendance des hommes d’un premier coupl°, et la sortie de plusieurs langues de la Tour de Babel. Selor eux, entre la race des Peaux-Rouges et les races civilisies, il y a toujours eu un abème; selon eux aussi, doit exister un abîime non moins profond entre les langues de races si différentes et si étrangères les unes aux autres. Aussi sont-ils persuadés qu’il serait superflu et même ‘absurde de vouloir établir entre les idiomes américains et ceux de l’Ancien-Monde, le moindre rapprochement. Persuasion des plus funestes, même pour cette science de la philologie dont ils sont si fiers et dont ils se croient presque les fondateurs. Pauvres aveugles, qui trébuchent dès leurs premiers pas dans la carrière, pour n'avoir pas pris en main le flambeau de la Foi, et qui, par leur fol orgueil, arrêtent eux-mêmes les progrès de leur science favorite et compromettent son avenir.

Bien différents ont été et dans leurs pensées et dans leurs écrits les éminents linguistes dont j’ai à citer ici les précieux témoignages en faveur de la thèse, objet de ce chapitre.

C’est d’abord M. Le Hir,t qui, dans son article Des langues

(t) M. l'Abbé Arthur.Marie Le Hir, né à Morlaix, département du Finistère, le 5 décembre 1811, décédé à Paris, le 13 janvier 1868. La compagnie de St. Sulpice a éprouvé en sa personne une perte irréparable. Il faut lire dans les Etudes religieuses, l’article nécrologique qu'a consacré à la mémoire vénérée de son

américaines, après avoir signalé plusieurs analogies entre l’algouquin et diverses langues tant aryennes que sémitiques, conclut par ces paroles qui ne peuvent manquer d’avoir de l’écho dans le monde savant :

“ Jusqu'à la preuve du contraire, il reste probable à mes yeux que des émigrants européens ont, dès une époque trèsreculée,—et bien avant le Xe siècle où des Irlandais abordèrent au Groënland,—contribué pour leur part à peupler l'Amérique, en se mêlant toutefois à d’autres races; et que, malgré leur petit nombre, ils ont laissé dans les langues ultra-atlantiques une impression encore visible de leur passage. Ce serait dans la race de Gomer, dans la postérité de ses trois fils Ascenez, Riphath et Togorma, c’est-à-dire parmi les Germains, les Celtes et les Arméniens,. qu’il faudrait chercher la souche de cette émigration lointaine et si complètement oubliée.”’*

ancien maître, le R. P. Toulemont, de la Compagnie de Jésus, ainsi que les pages non moins éloquentes d’un autre de ses justes admirateurs, dans la Revue des Sciences ecclésiastiques, tom xix. dela collection. Ceux qui ont eu le bonheur de connaître le vénérable défunt, ne trouveront rien d'exagéré dans les éloges qui lui sont décernés de toute part. Pendant plus de trente années qu’il a été au grand séminaire de Paris, professant tour-à-tour le dogme, la morale, l'écriture sainte, l’histoire ecclésiastique, le droit canonique et les langues orientales, on a eu lieu d'admirer sa science vraiment prodigieuse et son intelligence hors ligne dont l'éclat était encore rehaussé par une humilité qui ne se rencontre que dans les Saints. “ Pour moi, a dit de M. Le Hir, un homme éminent, pour moi, en l’entendant dis- “courir sur certains passages de la Bible, en lisant les trop rares écrits qu'il a “ publiés, je me suis souvent surpris à me dire : il y a ici plus que du talent, plus ‘ que de la science. J'ai cru voir une assistance spéciale du Saint-Esprit. Je ne “ m'explique pas autrement ce don merveilleux qui lui permettait de pénétrer ‘ dans les points les plus obscurs de la Sainte Ecriture et de les faire briller “ d’un éclat extraordinaire à tous les yeux.”

Citons encore un témoignage, celui de M. Renan, témoignage que personne ne saurait récuser. ‘ Permettez-moi, Messieurs, d'associer dans nos regrets “un savant qui, par sa modestie et le caractère religieux de sa vie, ne fut connu & que d’un petit nombre. J'ai pu, mieux que personne, connaître le mérite de ‘4 M, l'abbé Le Hir, l'ayant eu pour maître en hébreu et en syriaque. Ü'était ‘un homme de la plus haute vertu, joignant des dispositions rares pour ‘ l’érudition à un savoir grammatical des plus étendus.” —(JOURNAL ASIATIQUE, juillet-août 1868, p. 19.

* Etudes Bibliques, par M. l'abbé Le Hir, avec introduction et sommaires par M. l'abbé Grandvaux. 2 vol. in-8. Paris, Joseph Albanel, 15, rue de Tournon, 15. ,

Ecoutons maintenant comment s'exprime sur l’origine des Américains, un membre illustre de la Société de Linguistique de Paris, M. le Comte de Charencey :

.... Nous serions porté à croire que l'Amérique a été peuplée par le côté de l'Atlantique à une époque où l’Europe Occidentale était encore occupée par des peuples de race ibérienne. . Voici quelles seraient les raisons sur lesquelles nous pensons pouvoir nous appuyer :

lo. Les langues américaines n’ont pas d’affinité sensible avec celles de l’Extrême-Orient ; elles en ont, au contraire, beaucoup avec le Basque actuel, du moins sous le rapport grammatical.

20. Les dialectes canadiens sont de tous les idiomes américains, ceux qui présentent le plus de ces affinités. De là, la conclusion naturelle que les peuples qui les parlent se sont moins éloignés que les autres du foyer primitif de dispersion, et qu’ainsi.les rives du Saint-Laurent pourraient bien jouer le même rôle, dans l’histoire de la race cuivrée, que lx Bactriane dans celle des peuples Aryens.”

Telles sont les conclusions que tire l’éminent linguiste à la fin du 2e fascicule de son intéressant ouvrage : la langue Basque et les idiomes de l’Oural ;* et il confirme encore ses conclusions dans un nouvel écrit non moins intéressant, où, après avoir étudié parallèlement le Basque et l’Algonquin, il ne craint pas de s'exprimer en ces termes :

.... L'opinion plus généralement admise qui fait descendre soit en totalité, soit en partie, les Américains de colons asiatiques, nous semble difficilement soutenable. Les idiomes américains n’ont offert jusqu’à ce jour que de bien faibles analogies avec ceux de l’Extrême-Orient, tandis que leur génie grammatical les rapproche singulièrement de l’Eskuara. D'un autre côté, l’affinité surprenante qu’au point de vue philologique, nous présentent les races du Nouveau- Monde, est un indice bien puissant en faveur de leur unité originelle. On conçoit qu'un peuple conquérant et civilisé comme les Romains, ait pu imposer sa langue à la plupart des

* Mortagne, Daupeley Frères, Place d'Armes, 1866.

nations de l'Occident ; mais on ne s’expliquerait point qu’un tel phénomène ait pu se produire au sein de tribus ennemies, isolées et presque sans contact les unes avec les autres. Si l'influence de la civilisation aztèque n’a pas été assez puissante pour faire disparaître la multitude de dialectes en vigueur sur le plateau de l’Anahuac, comment veut-on que des peuplades grossières et ignorantes aient propagé leurs idiomes chez d’autres peuplades de race asiatique, et effacé ainsi tous les vestiges d’une colonisation venue de l'Orient ? Si donc les idiomes américains se rattachent à un groupe unique, c'est que les nations chez lesquelles ils sont parlés, ont, elles aussi, une commune origine. D'ailleurs, les colons asiatiques n’auraient-ils pas amené avec eux leur système graphique, l’usage de certains animaux domestiques ?”?

‘ Mais, dira-t-on, ils venaient de la Sibérie, ont passé par le détroit de Behring et étaient à peu près aussi barbares que les indigènes! Remarquons d’abord, qu'il n'existe qu’une seule population commune aux deux continents, ce sont les Tchouktchis pêcheurs, lesquels sont Esquimaux par la langue, leur type physique et leur manière de vivre. On ne doit pas les confondre avec les Tchouktchis nomades, qui possèdent des troupeaux de rennes comme les autres races de la Sibérie, et se rattachent d’ailleurs par leur langage à la souche touranienne. Les races de l’Amérique, au contraire, n’ont jamais su domestiquer le renne. L’ethnographie nous apprend donc que ce sont les Américains qui ont passé en Asie, non les Asiatiques en Amérique.*

Dans un quatrième ouvrage, l’infatigable écrivain revient encore sur le même sujet. “Les idiomes du Nouveau- Monde, dit-il, n'ont été encore que peu étudiés au point de vue de la philologie comparée. Cette branche de la linguistique ne paraît pas cependant devoir être, moins que les autres, féconde en résultats. Nous ne pouvons, en effet, espérer soulever le voile qui cache les origines américaines, et déterminer les affinités qui peuvent exister entre les dialectes des deux continents, qu'après avoir établi les

* Des affinités de la langue basque avec les idiomes du Nouveau-Monde. — Caen, Leblanc-Hardel, 1867.

rapports qui unissent les unes aux autres les diverses langues américaines, et soumis ces dernières à un système de classification rigoureux.”’*

On le voit assez par ses nombreux travaux, les recherches de M. de Charencey s'étendent déjà à toutes les langues du Nouveau-Continent; mais son œuvre de prédilection semble être l’étude approfondie des rapports de la langue basque avec les langues de famille algique, c’est-à-dire l’Algonquin et ses congénères, à cause des affinités et plus nombreuses et plus intimes qu’il y découvre. ‘“ Cela, dit-il, est un fait important à signaler: ce sont précisément les deux groupes de langues parlées sur les côtes de l’ Atlantique qui paraissent se rapprocher le plus l’un de l’autre.”

De tout ce qui précède, on peut tirer les deux conclusions suivantes :

lo. Puisqu’une très-légère connaissance des langues sauvages a pu jeter du jour dans des questions jusque-là très obscures, que n’a-t-on pas lieu d'attendre d’une étude plus approfondie et d’une connaissance plus parfaite ?

20. Puisque le Basque offre une si grande affinité avec les idiomes algiques, que chaque missionnaire du Canada parlant quelqu’un de ces idiomes, tels que le Montagnais, le Cris, l’Abénaquis, le Micmac, etc., fasse pour ces idiomes, ce que je fais pour l’Algonquin, tous ces divers travaux sur les langues algiques s'adjoignant aux travaux des Vasconisants illustres qu'a produits notre époque,f il en résultera, on n’en saurait douter, de nouvelles et vives lumières pour l’avancement de la philologie comparée, et alors ne manqueront pas de se révéler encore des fais d’une importance

majeure, dans la question de l'unité de race humaine, pour em-

ployer ici l'expression du savant et si regretté M. Le Hir.

* Le pronom personnel dans les idiomes de la famille Tapachulane-Haustèque. Caen, Le Blanc-Hardel, 1868.

+ M. de Charencey cite, parmi les plus éminents : S. A. I. le Prince L. Napoléon Bonaparte, M. l'abbé Inchauspe, M. d'Abbadie, M. le Capitaine Duvoisin, etc.

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