CHAPITRE II
LEs LANGUES AMERICAINES COMPAREES AUX LANGUES SEMITIQUES ET AUX LANGUES INDO-EUROPEENNES.
“ Du seul examen de ces langues, a dit un célèbre écrivain de ce siècle, il résulte que des peuples, surnommés par nous Sauvages, étaient fort avancés dans cette civilisation qui tient à la combinaison des idées.”
Il y a bien loin de cette opinion à celle que M. Renan a émise en ces termes : “ On n’a pas un seul exemple d’une ‘ peuplade sauvage qui se soit élevée à la civilisation. Il “ faut donc supposer que les races civilisées n’ont pas traversé l’état sauvage, et ont porté en elles-mêmes, dès le commen- ‘“ cement, le germe des progrès futurs. Leur langue n'’était- “ elle pas, à elle seule, un signe de noblesse et comme une ‘ première philosophie ? Imaginer une race sauvage parlant ‘ une langue sémitique ou indo-européenne, est une fiction ‘ contradictoire à laquelle refusera de se prêter toute person- “ ne initiée aux lois de la philologie comparée, et à la théorie ‘“ générale de l'esprit humain.” —( Histoire générale et système comparé des langues sémitiques. )
Que dirait M. Renan, si on lui montrait, non pas seulement UNE, Mais PLUSIEURS races sauvages parlant une langue au moins aussi noble et aussi philosophique que n'importe quelle langue sémitique ou indo-européenne ? En présence d’un tel phénomène, changerait-il de sentiment, ou bien, parce qu’il est initié aux lois de la philologie comparée et à la théorie générale de l'esprit humain, persisterait-il à ne voir là qu’une fiction contradictoire ? |
Je ne sais si je m’abuse; mais j'aime à croire que M. Renan lui-même, pour peu qu’il daigne étudier les langues sauvages d'Amérique, ne manquera pas d’y trouver ce qu’il admire si fort däns celles des races civilisées, et ce qu'il appelle un signe de noblesse et comme une première philosophie. Frappé de la prodigieuse fécondité de ces langues, frappé
surtout de leur caractère psychologique plutôt que sensitif, il rendra gloire à Dieu qui seul a pu en être l’auteur, et il se demandéra à lui-même, si les diverses nations qui les parlent ne porteraient pas, elles aussi, en elles-mêmes, le germe des progrès futurs ; s’il est bien certain qu’un peuple sauvage l’a toujours été, et le sera toujours; s’il est nécessairement sauvage et ne peut cesser de l'être ; et si une nation civilisée ne pourrait pas tomber dans la barbarie et dans l’état sauvage.
La linguistique doit donc ici servir de guide à l’ethnographie, plutôt que l’ethnographie à la linguistique. Du moins, faudrait-il bien se donner de garde de se laisser influencer par des apparences. défavorables, et s’imaginer à la vue des débris misérables d’un peuple, que son état a dû être toujours le même, et qu’il n’est nullement besoin de l’interroger sur son histoire, ni même de lui demander son nom.
Que M. Renan veuille bien ne pas se rebuter au premier abord de ce peuple en lambeaux, qu’il daigne s'approcher de ces hordes errant dans les forêts, qu’il consente à interroger ces hommes des bois, et en les entendant parler, il ne tardera pas à reconnaître qu’il s’est trop avancé en disant:
6 Quant aux races inférieures de l'Afrique, de l'Océanie, du Nouveau-Monde, et à celles qui précédèrent presque partout sur le sol, l’arrivée des races de l’Asie centrale, un abîme les sépare des grandes familles dont nous venons de parler.”
Ces grandes familles dont M. Renan a parlé sont, non pas seulement les Sémites et les Aryens, mais encoreles Chamites, les Coushites et les Chinois, qui d’après lui, sont des races civilisées dans le sens matériel.
Or, il ne faut pas perdre de vue que M. Renan fait toujours marcher de pair la langue avec le peuple qui la parle. Voilà donc nos langues américaines placées par lui au plus bas degré de l’échelle, au-dessous même de la langue chinoise ; ce qui, certes, n’est pas peu dire. Car il est évident que le Chinois n’a pas les sympathies philologiques de M. Renan. Permis, nous dit-il, aux Chamites et aux Coushites d’avoir aussi leur berceau dans l’Imaüs, et d’y élaborer leur idiome,
TN
mais la Chine restera en dehors de la grande famille Asiatico- Européenne. Ici, en effet, ce sont de tout autres catégories intellectuelles ; tandis que l’Aryen et le Sémitique, malgré leurs diversités, accusent une manière analogue de résoudre le problème du langage, le Chinois prend les choses sur un autre pied. Il n’a de commun avec les autres langues de l'Europe et de l’Asie qu’une seule chose, le but à atteindre. Ce but, qui est l'expression de la pensée, il l’atteint sans grammaire.”
Force lui est de s’en passer, si réellement il n’en a pas. Mais, il faut l’avouer, c’est un grand défaut dans une langue d’être privée d’un système grammatical, et de se voir réduite à recourir, pour l'expression de la pensée, à des moyens complètement différents. Un semblable inconvénient n’existe pas dans les langues d'Amérique, et déjà sous ce rapport, elles s'élèvent au-dessus du Chinois et rien ne les empêche plus d’aller se grouper autour d’un berceau unique, et de se rattacher à la grande famille Asiatico-Européenne ; elles ont dre t de prendre rang parmi les langues grammaticales.
Mais quel est le rang qu'on devra leur assigner ? Je réponds avec assurance qu’elles méritent un rang distingué parmi les plus belles. Le parallèle suivant démontrera si je me trompe.
À la page 18 de l'ouvrage déjà cité, l’auteur dépeint le caractère propre des langues sémitiques. %“ L’abstraction leur est inconnue, dit-il, la métaphysique impossible.” Il faudra donc déjà que les langues sémitiques baissent pavillon devant les langues sauvages d'Amérique, et que M. Renan se rétracte dès le début; car ce qui, d’après lui, manque aux langues sémitiques, il est incontestable que les deux principales langues de l'Amérique du Nord n’en sont pas dépourvues. En effet, ces deux langues possèdent une syntaxe assez compliquée, peuvent varier leur construction, ont presque toutes ces conjonctions qui établissent entre les membres de la pensée des relations si délicates. Mais s’il en est ainsi, M. Renan devra avouer que les idiomes d'Amérique ne sont pas impropres aux sujets philosophiques.
Il ajoute : “ Les langues sémitiques sont peu précises et ne disent les choses qu’à peu près. Leurs formules n’ont pas cette exactitude, qui chez nous, ne laisse point de place à l’'équivoque. Quand on cherche à traduire dans nos langues européennes, Où CHAQUE MOT N’A QU'UN SENS, (est-ce bien vrai ?) les plus anciens monuments de la poësie hébraïque, on éprouve le besoin de s'adresser des questions, et de faire une foule de distinctions auxquelles l’auteur ne pensait point, mais auxquelles le mécanisme de nos idiomes nous force de songer.” Ni M. Renan s'était adonné à l’étude des langues d’A mérique, il pourrait remarquer lui-même qu’il en est tout autrement de ces langues; leurs termes ont ordinairement un sens tellement précis que l’amphibologie y est beaucoup plus rare que dans nos langues d'Europe, les plus claires et les moins sujettes à l’équivoque.
Poursuivons notre parallèle :
“ Ta conjugaison qui se prête avec une merveilleuse flexibilité à peindre les relations extérieures des idées, est tout-àfait incapable d’en exprimer les relations métaphysiques, faute de temps et de modes bien caractérisés. Par les formes diverses d’une même racine verbale à laquelle sera, je suppose, attachée l’idée de grandeur, l'hébreu pourra exprimer toutes ces nuances : étre grand, se faire grand, s’agrandir, rendre grand, déclarer grand, être rendu grand, etc., et il ne saura dire avec exactitude s’il s’agit du présent ou de l'avenir, d’une vérité conditionnelle ou subordonnée.” L’Américain le saura dire avec exactitude. Il y a abondance et surabondance de temps et de modes dans les langues d'Amérique. Des modes Aryens, il ne leur manque que le mode vague et indéterminé de l’infinitif, et elles y suppléent avantageusement par d’autres, inconnus aux langues aryennes et sémitiques.*
Quant aux relations extérieures des idées, la conjugaison américaine se prête à les peindre avec une flexibilité plus merveilleuse encore que ne fait la conjugaison sémitique.
Continuons : “ Le Nom n’a que peu de flexions.”
* Voy. Erur. PuiLor. p. 50, etc., et p. 102, etc,
Le Nom américain en a un très grand nombre, beaucoup plus que n’importe quelle langue indo-européenne. Et il ne faudrait pas se figurer que ces flexions ne sont autre chose que des monosyllabes parasites, s’agglutinant soit au commencement, soit à la fin des mots. Ce sont de véritables flexions comme dans le latin, le grec, le basque et l’allemand. C’est ce qu'ont démontré abondamment les principes de grammaire algonquine et iroquoise renfermés dans les Etudes philolo giques.*
M. Renan ajoute: “Les autres Particules constituent moins une classe de mots à part qu’un certain emploi du Substantif privé de toute signification déterminée et réduit à un rôle purement abstrait.”
Il n’en est pas ainsi des langues parlées par les races dites par M. Renan races inférieures du Nouveau-Monde. Les Pronoms, les Adjectifs, les Adverbes, les Conjonctions, les Interjections forment autant de classes à part, ainsi que dans les langues indo-européennes.f
Afin de n’être pas trop long, passons vite à la page 22 :
‘ On peut dire que les langues aryennes, comparées aux ‘ langues sémitiques, sont les langues de l’abstraction et de “ ]a métaphysique, comparées à celles du réalisme et de la “ sensualité.” Nous ne croyons pas qu’on puisse le dire; nous pensons, au contraire, qu'il y a similitude parfaite, entre les unes et les autres de ces langues. Mais M. Renan, qui croit pouvoir le dire, devra dire aussi que les langues américaines tiennent à la fois des langues aryennes et des langues sémitiques, mais beaucoup plus des premières que des secondes; car, d’un côté, elles se font remarquer par leur souplesse merveilleuse, leurs flexions variées, leurs particules délicates, leurs mots composés. À tous ces égards, l’algonquin et l’iroquois laissent bien loin derrière eux le grec et l’allemand eux-mêmes. C’est à peine s'ils leur sont inférieurs pour ce qui regarde ceé admirable secret de l'inversion qui permet de conserver l'ordre naturel des idées sans nuire à la déterminalion des rapports grammaticaux. D'où il résulte que
* Voy. ibidem, p. 68, etc., p. 111, etc.
+ Voy. Erup. Puis. passim.
que
nos idiomes sauvages peuvent, tout aussi bien que les langues aryennes, NOUS TRANSPORTER TOUT D'ABORD EN PLEIN IDEALISME, ET NOUS FAIRE ENVISAGER LA CREATION DE LA PAROLE COMME UN FAIT ESSENTIELLEMENT TRANSCENDENTAL !!!
D'un autre côté, en parcourant la série des racines américaines, nous en trouvons un certain nombre qui sont empruntées à l’imitation de la’'nature, avec cette énorme différence, toute à l’avantage des idiomes d'Amérique, que les racines sémitiques offrent toujours, d’après M. Renan, un premier sens matériel, appliqué par des transitions plus ou moins immédiates, aux choses intellectuelles, tandis que les racines américaines, désignant des objets de l’ordre métaphysique, n’ont actuellement qu’une seule acception, qu’un seul sens, l’acception intellectuelle, le sens psychologique. Ainsi, quand il s'agira d’exprimer un sentiment de l’âme, les Américains ne seront pas obligés comme les Sémites, d’avoir recours au mouvement organique qui d'ordinaire en est le signe. S'ils peuvent exprimer comme en hébreu, l’idée par exemple de colère, de plusieurs manières également pittoresques et toutes empruntées à des faits physiologiques, ils peuvent aussi exprimer cette idée, et plus communément ils l’expriment par un terme auquel il serait difficile d’assigner actuellement un premier sens matériel.
Je dis, actuellement, car dans toutes les langues sans exception, les termes métaphysiques ont d'ordinaire leur origine dans quelque fait physiologique, ou sont empruntés à l’imitation de la nature, et conséquemment, n’ont été appliqués aux choses intellectuelles que par des transitions plus ou moins immédiates. Ici s'applique, dans toute sa force, le fameux axiome de l'Ecole d’Aristote : NIHIL EST IN INTEL- LECTU QUOD PRIUS NON FUERIT IN SENSU. Eh! l’exemple luimême que cite M. Renan, le mot COLERE, n’a-t-il pas une origine sensuelle, ne tient-il pas sa raison d’être d’un fait physiologique ?