‹ Jugement erroné de M. Ernest Renan sur les langues sauvages [microforme]Chapitre 5 sur 55 · RICHESSE DES LANGUES AMERICAINES · texte numérisé non relu

RICHESSE DES LANGUES AMERICAINES

M. Renan admet que les langues sauvages sont riches, Mais il a sa manière d'expliquer comment elles le sont.

‘ Les linguistes ont été surpris, dit-il, de trouver dans les langues réputées barbares, une richesse de formes à laquelle atteignent à peine les langues cultivées, (dites plutôt: À LA- QUELLE SONT LOIN D'ATTEINDRE...) Rien de plus vrai, pourvu que l’on accorde que cette variété, c’est l’indétermination même (pour mon compte, je ne ferai jamais une semblable concession.) Les langues qu’on peut appeler primitives, sont riches, parce qu’elles sont sans limites. (SANS LIMITES ? oh! oh!) Chaque individu a le pouvoir de les traiter presque à sa fantaisie, (M. Renan fait bien de dire PRESQUE, le mot PRES- QUE empêche de mentir), Mille formes superflues se sont produites, (exagération sur exagération) et elles subsistent jusqu’à ce que le discernement grammatical vienne à s'exercer. C'est un arbre d’une végétation puissante, auquel la culture n’a rien retranché, et qui étend ses rameaux capricieusement etau hasard. L'œuvre de la réflexion, loin d'ajouter à cette surabondance, sera toute négative, elle ne fera que retrancher et fixer. L’élimination s’exercera sur les formes inutiles ; les superfétations seront bannies ; la langue sera déterminée, réglée, et, en un sens, appauvrie.”’* M. Renan déploie ici une brillante imagination, son style est beau, clair et poétique tout ensemble. Seulement, il est fâcheux qu’il n’y ait à peu près rien de vrai dans toute cette tirade.

. Les hébraïsants, observe encore le même philologue, se sont demandé si la langue hébraïque était une langue riche ou pauvre, et ils ont diversement répondu, en donnant chacun d'assez bonnes preuves en faveur de leuropinion. Toutesles langues, en effet, sont riches dans l’ordre d’idées qui leur est

* Hist. gen. et Syst. comp. des lang. sem., p. 100.

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familier ; seulement cet ordre d'idées est plus ou moins étendu ou restreint. L’hébreu, malgré le petit nombre de monuments qui nous en restent, peut sembler, à quelques égards, une langue d'une grande richesse. Dans le cercle d'idées où se mouvait l'esprit des Juifs, leur langue était aussi riche qu'aucune autre; car, si les racines hébraïques sont en petit nombre, (environ cinq cents) elles ont l’avantage d’être d’une extrême fécondité. Il semble que les Sémites aient visé à l’économie des radicaux, et aspiré à tirer de chacun d'eux, au moyen de la dérivation, tout ce qu’il pouvait contenir.”

Des observations qui précèdent, quelques-unes peuvent, jusqu'à un certain point, s'appliquer aux langues américaines. Mais je dirai à l'avantage de celles-ci, qu’elles sont plus riches en radicaux que les langues sémitiques, et leurs radicaux plus féconds. Outre ces deux immenses avantages, les langues d'Amérique possèdent au plus haut degré, la faculté de produire des mots composés. Aussi est-il bien rare qu’elles aient recours à des emprunts, comme ont fait et font encore tous les jours nos langues académiques, Elles trouvent abondamment dans leur propre fond, tout ce qui est nécessaire à la pensée ; elles ne sont pas mendiantes comme les nôtres.

“La langue la plus philosophique, a fort bien remarqué M. de Maistre, est celle dont la philosophie s’est le moins mêlée. Il manque deux petites choses à la philosophie pour créer des mots: l’intelligence qui les invente et la puissance qui les fait adopter. Voit-elle un objet nouveau ? elle feuillette ses dictionnaires pour trouver un mot antique ou étranger et presque toujours même, elle réussit mal. Voyez cette foule de mots nouveaux empruntés du grec depuis vingt ans; presque tous sont pris ou formés à contresens.” *

Ce n’est pas ainsi que procèdent les Sauvages, quand il leur faut trouver un terme pour désigner un objet qu’ils voient pour la première fois; sans chercher longtemps, ils tombent juste sur le mot qui convient le mieux.

* Soirées de St. Pétersbourg.

M. de Bonald distingue avec raison la richesse d’une langue d’avec son abondance ; il fait consister l’une dans la régularité de la syntaxe, et l’autre dans l'étendue du vocabulaire. J’oserai réclamer en faveur des langues d'Amérique, à la fois et la richesse et l'abondance, au sens qu’attache à ces mots l’illustre philosophe dont voici les paroles :

“ La richesse d’une langue consiste dans la parfaite correspondance des constructions grammaticales aux opérations de l'esprit ou plutôt à la nature des choses; dans la propriété des termes ou la parfaite correspondance des mots aux idées ; dans la clarté obligée de ses phrases ; dans l’harmonie de ses sons; dans l’euphonie de la prononciation; dans la facilité qu’elle offre à l'écrivain pour exprimer les grandes choses avec simplicité, les plus petites avec noblesse, les plus obscures avec lucidité, les moins chastes avec décence, et tout avec concision.”

Tout cela s'applique aux idiomes américains, du moins aux deux mères-langues de l'Amérique du Nord, comme parle M. de Châteaubriand, c’est-à-dire, l’iroquois et l’algonquin dont il est ici principalement question. Ces deux langues sont donc riches. Ce n’est pas tout : à la richesse elles joignent l'abondance.

En effet, “l'abondance d’une langue, continue M. de Bonald, consiste duns le grand nombre de ses mots, et la faculté indéfinie d’en composer de nouveaux. Les mots nombreux sont en quelque sorte la petite monnaie du langage. Toutes les langues, comme tous les esprits, ont le même fond d'idées ; mais toutes, si l’on me permet cette expression, ne les détaillent pas également. Le nombre des mots est done abundance, quelquefois luxe, jamais richesse. J'en citerai au hasard deux exemples, l’un pris dans les expressions d'objets physiques, l’autre dans les expressions morales. Siège exprime généralement en francais, tout meuble sur lequel on s’asseoie. Les mots fauteuil, cabriolet, sofa, ottomane, bergère, tête-à-tête et mille autres, sont pour aïnsi dire la monnaie du mot SIEGE. Pensée exprime généralement les opérations de l'esprit, etce mot se change en appréhension, compréhension, perception, conception, et autres qui prouvent plutôt le

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luxe de l'esprit que ses progrès, comme les mots jauteuil, canapé, et les autres que j'ai cités, prouvent bien plus le luxe des arts que les besoins réels de l’homme, On peut remarquer que la haute poësie qui parle le langage le plus noble et le plus relevé, n’emploie guère que les expressions premières et générales. Quand Auguste dit à Cinna: PRENDS UN SIEGE, CINNA, il s'exprimerait d’une manière tout-à-fait ridicule, s’il lui disait: Cinna, prends un fauteuil. * L’éloquence emploie le mot pensée et n'a garde de se servir des mots perception, conception, etc.; et je fais cette observation pour prouver qu’il y a toujours assez de mots pour la poësie et pour l'éloquence. Ce sont, pour continuer ma comparaison, de grands Seigneurs qui ne manient que de l'or et n'ont jamais de petite monnaie dans leurs poches.”

# Une langue est pauvre dans son vocabulaire, dit encore excel: ment M. de Bonald, lorsqu'elle a beaucoup de ces mots dont un seul exprime deux ou plusieurs idées différentes; parce que le premier et même l’unique objet d’une langue étant d'exprimer clairement les pensées, tout ce qui jette de l'obscurité ou de l'incertitude sur la pensée, est un défaut capital dans l'expression, et ne peut servir qu’à faire des jeux de mots et des calembourgs.”

‘“ Une langue est riche dans son vocabulaire, lorsqu'elle a un mot propre pour chaque idée différente ou qu’elle n’a pas plus d'idées que de mots, ni de mots que d'idées. Ilest vrai qu'un peuple peu avancé dans la civilisation peut manquer de beaucoup d’idées, et par conséquent sa langue de beaucoup de mots ; mais c’est alors le peuple qui est pauvre plutôt que la langue.” Ces observations s'appliquent très-bien aux langues d'Amérique.

Qu'il me soit permis de citer encore un passage emprunté aux RECHERCHES PHILOSOPHIQUES et qui convient parfaitement à mon sujet, parce qu’il peut servir de réponse à divers reproches que l’on a cru pouvoir faire aux langues américaines.

“ Le vocabulaire s'étend avec les arts et les événements ;

* En iroquois, on dirait: satien, c’està-dire place-toi, ct en algonquin: namatapin, c'est-à-dire assieds-toi, SEDE, zadov, manière de s'exprimer, sans contredit, plus simple et pour le moins aussi noble que celle du poète français.

la prononciation change avec les mœurs ; l'arrangement des mots plus arbitraire en apparence que tout le reste, se modifie avec le tour d'esprit et le caractère de celui qui parle; mais le fond, l'essence, la constitution du langage restent les mêmes, aussi invariables que la société, la nature et le temps. Ces langues que nous appelons pauvres, s'allongeront avec le temps, des termes que les arts y introduiront ; elles s'enrichiront des expressions d’une religion pure et sainte, d’une morale sévère, d’un gouvernement mieux ordonné ; et les hommes qui les parlent, trouveront dans leur idiome la facilité de tout exprimer, comme ils ont dans leur esprit, la capacité de tout comprendre.”

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