SYSTEME PHONIQUE ET GRAPHIQUE DES LANGUES AMERICAINES
Un écrivain de nos jours regrette, avec raison, que les philologues aient reculé lâchemeist devant les difficultés que présente la linguistique américaine, au lieu d’essayer de les vaincre ; qu’il s’en soit trouvé même qui, ne réussissant pas dans leurs recherches trop hâtives et trop superficielles, aient imité le Renard de La Fontaine, jetant le mépris et l’injure à l’objet qu’ils n’ont pu atteindre ; ou bien, plus souvent encore, qu’ils aient bâti des systèmes plus ou moins ingénieux, maisnullement solides, et qui ne servent qu’à découvrir: leur ignorance sur le sujet même de leurs travaux. ‘Rien pourtant, dit cet écrivain, de plus important pour l’histoire de l’homme que l'étude des langues du Nouveau-Continent. Malheureusement, rien de plus incertain que les données générales sur lesquelles cette étude a reposé jusqu'ici.” *
Le même auteur assigne ensuite diverses causes de cette incertitude, et parmi elles, l’imperfection des méthodes üe transcription.
Quant aux méthodes de transcription, en vérité, je ne vois pas de quel avantage peuvent être les signes nouveaux qu'introduisit, il y a quelques années, M. Hale, pour les langues de l'Amérique du Nord; au contraire, on conçoit très-bien que son innovation n’ait pas été goûtée, et que la société ethnographique américaine ait publié le vocabulaire de ce philologue en v transcrivant en lettres latines, des sons que ces caractères déjà connus peuvent tout aussi bien représenter que le pouvaient faire d’autres caractères également arbitraires et de fraiche invention. Dira-t-on que les Polonais ont eu tort d'adopter pour leur langue l'alphabet latin ? Ne leur suffit-il pas, et même, ne vaut-il pas mieux que l’alphabet si bizarrement hétérogène que se sont fabriqué les Russes au grand détriment de leur civilisation, aussi bien qu’à celui
* Encyclopédie du xix siècle, tom. 26, p. 500.
de la philologie comparée ? A quoi bon, encore, vouloir faire usage des lettres hébraïiques, comme quelqu'un en a eu l’idée dans ces derniers temps? Singulier moyen pour simplifier la lecture et l'écriture, faciliter la prononciation, en un mot, diminuer les difficultés! Un autre a inventé à la Baie d'Hudson, un système d'écriture qui est capable, à lui seul, de faire des livres Cris, Assiniboines et Machkegons, autant de livres à jamais scellés pour les philologues; et grâce à cette invention, les langues âe l'Extrême-Nord pourront très-bien périr avant que les linguistes d'Europe en sachent le premier mot. *
Pourquoi donc ne pas se servir de nos caractères ? Est-ce parce qu'ils ne suffiraient pas à bien représenter tous les sons américains ? Mais ils suffisent abondamment, de telle sorte qu’il n’est pas même besoin du secours d’un maître, ce qui certes, n’a pas lieu pour nos langues d'Europe; témoins, entr’autres, le c4 des Allemands, la jota et la zeta des Espagnols, le { des Anglais, et, à l'égard des étrangers, notre
et notre 7 français. |
Je dis abondamment: car, ainsi qu'on l’a vu dans les Etudes philologiques, dix-huit de nos caractères suffisent pour peindre tous les sons algonquins, et il n’en faut que douze pour représenter ceux de la langue iroquoise. On n’y fait aucun usage des lettres g et x, caractères absolument superflus, et que l'académie espagnole a eu grandement raison de retrancher de l’alphabet castillan. Pour le même motif, a été supprimé l'y, lettre qui a excité des sentiments bien divers dans l'esprit des grammairiens.
L'importance d’un bon système graphique sera rendu sensible par ce qu’on va lire :
Rien de plus mal fondé que la comparaison établie par un certain auteur, entre les enfants et les peuples aborigènes de l'Amérique. D’après lui, les uns et les autres n’ont pas la force de s’écarter de la simplicité de la nature, et ce défaut de capacité ou d'expérience les oblige à réduire leur langage
* Voy. entr'autres ouvrages, celui qui a pour titre: Portions of the book of common prayer in the language of the Cree Indians, transmuted into the Phonñetic syllabic Symbols. In-8, Londres, Salisbury square, 1856.
à un petit nombre de termes qui peuvent présenter des idées différentes, selon l’objet dont on parle. ‘“ Ces termes, ajoutet-il, sont pour la plupart monosyllabiques, bien rarement emploient-ils des dissyllabes, jamais ils ne vont au-delà.”
It y a dans ces quelques lignes plusieurs graves erreurs; ainsi il est faux que les langues d'Amérique ne possèdent qu'un petit nombre de termes; il est également faux que chacun de ces termes ait plus d’une signification ; enfin il n’est pas moins faux que ces termes soient pour la plupart monosyllabiques et n’aillent jamais au-delà de deux syllabes.
Tâchons de découvrir la source d'aussi grossières erreurs. Je crois qu’il ne faut pas la chercher ailleurs que dans les documents on ne peut plus inexacts et fautifs de certains soi-disant savants de divers pays, notamment des Etats-Unis d'Amérique. C’est par là que s'explique en particulier le prétendu monosyllabisme des langues américaines. Les écrivains auxquels je fais ici allusion, les uns dans des romans, d’autres dans des livres sérieux, citent tantôt des échantillons de littérature indienne, comme chansons, contes, récits de chasse ou de guerre, etc., tantôt des fragments de traductions de nos Saints Livres, des extraits de livres de prière ou de chant, ou bien encore de simples phrases détachées, ou même seulement des listes de mots, et quelquefois encore des mots isolés, cà et 1à répandus dans le corps d’ün ouvrage. Or, ces auteurs, n'ayant pas même la première teinture des langues dont ils se mêlent de parler, et par conséquent, ignorant le plus souvent où commence et où finit le mot qu'ils ont à transcrire, ont adopté assez communément une méthode bien commode, celle de séparer toutes les syllabes sans exception, laissant à de plus instruits qu'eux, le soin de rejoindre ensuite les syllabes qui n'auraient pas dû être séparées. *
Quelques-uns pourtant parmi ces auteurs, ont pu agir de bonne foi, et croire que chaque syllabe formait réellement un mot, induits en cela en erreur par les sauvages; car c’est ainsi qu'écrivent toujours ceux d’entre les Indiens qui n’ont jamais vu de livres, et assez souvent quelques-uns parmi eux,
* Voir la note ? de la p. 17 des Etud, phil.
qui ont été élevés dans des colléges. Mais on aura de la peine à concevoir comment des hommes, d’un mérite incontestable d’ailleurs, et qui, poussés par l’amour de la science, se sont astreints à vivre durant un temps considérable au milieu des forêts, seuls parmi les Indiens, comment dis-je, ces savants en tout le reste si estimables, sont, eux aussi, tombés dans l’erreur commune. *
Il est une autre erreur à laquelle n’ont nullement donné lieu les Sauvages soit instruits soit ignorants, mais bien encore les linguistes d’ Amérique, et aussi certains touristes et voyageurs européens. C’est l’erreur de ceux qui ont cru que les langues américaines étaient des langues d'agglutination. T D'abord, ils ont été frappés d’étonnement à la vue de certains mots surtout, d’une longueur ‘démesurée. Dans de précé dents documents, les mots étaient tous divisés en syllabes ; croyant d’après cela, au monosyllabisme de la langue, ils ne voient dans ces grands et longs mots qu’on leur présente maintenant, que de simples aggrégations de monosyllabes, et sont loin de s’imaginer que plusieurs sont absolument indivisibles, et même irréductibles à l’oligosyllabisme, qu’ils ne sont nullement le résultat d’une pure juxta-position, et qu’en
* Il est hors de toute vraisemblance, dans certains cas du moins, qu’il y ait cp hallucination, et il vaut mieux croire que c’est une sorte de parti pris chez certains écrivains d'Amérique, de découper les mots indiens, même les plus connus du vulgaire, et que le vulgaire mieux inspiré a jugé devoir respecter luimême. Icije fais principalement allusion à l’auteur des Traditions of DE-co0-DAH (New-York, Horace Thayer, 18 Beekman street, 1858), et j'ose demander à M. William Pidgeon ce qu’il aurait à blâmer dans un écrivain de Paris qui s’aviserait de composer un livre avec ce titre: Æistoire de WA-SHING-ToN. Est-ce donc plus difficile d'épeler le mot DAKoTA que le mot WASHINGTON? Et puis quelle étrange orthographe: Decoopau!!! Voy. sur ce mot, la note de la p. 13 des Ætud. phil.
Ÿ La manière inexacte dont trop souvent on a écrit les mots sauvages, a occasionné, au moins dans une certaine mesure, cette dénomination de langues d'ayglutination, inventée tont exprès, si je ne me trompe, pour distinguer les langues du Nouveau-Continent. Les ministres protestants ont contribué, pour leur bonne part, à accréditer ce faux système, en écrivant par exemple dans leurs traductions de l'Evangile: Peterdush, Jewsdush, accolant ridiculement la particule dac (c = 0H) au mot qu'elle accompagne, mais avec lequel il est tout aussi absurde de la confondre, qu'il le serait de dire en latin d’un seul mct: Petrusvero, Judæiautem.
aucun sens on ne peut dire qu’ils ont été construits par voie d’agglutination.
On voit donc clairement quelles suites f'cheuses peut avoir un mauvais système d'écriture ou plutôt de transcription, et quel soin il faut apporter à ne pas séparer ce qui doit être uni, et à ne pas unir ce qui doit être séparé. C’est là un double écueil également dangereux, et qu’il faut éviter avec une égale circonspection. Ne serait-ce pas peut-être, pour n’avoir point su l’éviter qu’on aura donné lieu à quelques philologues impatientés, de caractériser les langues d’Améque Sous le nom d’idiomes vagues, mobiles, bizarres, incohérents ? Il est donc manifeste qu’elles ne sauraient mériter des épithètes aussi peu flatteuses.
Si maintenant nous voulons les considérer sous le rapport phonique, elles sont encore dignes, à ce point de vue, de l'estime des philologues. Laissons parler M. Le Hir: “ Les langues américaines, dit-il, sont riches en voyelles, et en font un usage assez multiplié pour communiquer au discours une sonorité mâle et brillante. Les sons éclatants de l’A et de l’O s’y mêlent aux voyelles plus légères I et E, dans une juste mesure pour produire un harmonieux accord de vigueur et de grâce... ....”? *
* Ce sont ces mêmes langues américaines, que Montaigne a ait entendu parler à la cour de Charles IX, et dont il dit dans ses ESSAIS: “ C’est vn langvage doulx et qui a le son agréable, retyrant aux terminaisons grecques.”