CHAPITRE XIII
Tour ET CONSTRUCTION DES PHRASES.
En comparant les langues sémitiques aux langues aryennes, M. Renan fait avec raison la remarque suivante : “ La cons- “ truction générale de la phrase offre un tel caractère de ‘ simplicité, surtout dans la narration, qu’on ne peut y com- ‘“ parer que les naïfs récits d’un enfant. Au lieu de ces ‘ savants enroulements de phrase, circuitus, comprehensio, ‘“ comme les appelle Cicéron, sous lesquels le grec et le latin assemblent avec tant d’art les membres divers d’une même ‘“ pensée, les Sémites ne savent que faire succéder les pro- “ positions les unes aux autres en employant pour tout ‘ artifice la simple copule ef, qui leur tient lieu de presque ‘“ toutes les conjonctions.”’*
Je ne dirai pas que nos orateurs indiens peuvent aisément composer des périodes à la manière de Démosthène et de Cicéron; leur langue aurait, je l’avoue, quelque peine à s'adapter toujours à un moule si différent du leur. Mais je ne crainds pas d'avancer pourtant qu’elle est incomparablement plus flexible à cet égard que celle des Sémites. Que l’art oratoire, dans le sens classique, ait toujours été étranger aux Sémites, comme le veut M. Renan, à la bonne heure; mais dire qu’il en est de même pour nos nations américaines, ce serait montrer évidemment qu’on ne les connait point. A elles, en effet, ne s'applique nullement ce qui distingue les nations sémitiques. Leur grammaire est loin d'ignorer l’art de subordonner les uns aux autres les membres de la phrase. Leur style ne manque pas de perspective, et on peut y trouver même ces saillies, ces reculs, ces demi-jours qui donnent aux langues aryennes comme une seconde puissance d'expression.’ Bien différentes des langues sémitiques qui sont planes et sans inversion, et qui ne connaissent guère d'autre procédé que la juxta-position des idées, les idiomes
* RENAN, Histoire générale et système comparé des langues sémitiques, pp. 19, 20
d'Amérique se distinguent par leurs tours de phrases quelquefois assez compliqués; et l’on se tromperait très-fort si l’on s’imaginait que chez les Sauvages, “la période est tou- Jours très-courte, et que la région du discours qu’ils embrassent à la fois ne dépasse pas une ou deux lignes.”
Comme preuve de ce que j’avance, je vais soumettre ici à l'examen des philologues deux courts échantillons de littérature tant iroquoise qu’algonquine. Ces morceaux auront encore l’avantage de justifier aux yeux de tout le monde, ce qui a été dit au chapitre III, sur la richesse des langues américaines. Ils serviront également à faire connaître le génie de ces idiomes et le caractère particulier de leur syntaxe.
PARABOLE DE L'ENFANT PRODIGUE. (LUC. xv. 11—32.
Saiatat ne ronk8e tekeni teho8iraientak8e tenitsinn.
Nene kenniraha 8aha8enhase ne roniha, 8ahenron:
rakeni, askon onen tsinikon n’aka8enk tsini kaien ne kento. Sathaiake kati ne rokstenha nok Sahaon ne roienha n’ahaiatentane.
Iahte iaonnisehon saharoroke tsini hoiïen, nok S8ahahtenti, inon niiahare akoren tienakere, nok eh iahatiesatanion tsini hoëistaien, iahte konttokha 8akontek8isa.
Ka8enniio S8ahak8entane ak8ekon, 8ahontonkariake n’ak8ah n’ehtienakere, nok 8ahotentane 8athatonnhakari.
8aresakha kati n’ahon8annhane; ronk8e rok8atsehne
Un homme, deux il avait enfants deux mâles.
Le plus petit dit à son père, ii dit: mon père, donne-moi enfin ce qui est à moi de ce qu’il y a ici En deux il partage donc, le vieillard et il donna à son fils afin qu’il ne réclame plus rien.
Pas longtemps après, il ramassa ce qu’il a et partit, au loin il alla, des étrangers où ils habitent, et là il gaspilla ce qu'il a d'argent, des (femmes) sans esprit le consomment.
Quand il eut mangé tout, on eut faim beaucoup là où ils habitent, et il devint indigent et souffrit d'une grande misère.
Il alla donc chercher qu'on l’'emploie; un homme était
“dt 8ahonnhane, iahotenniete tsi riche, il le prit # son service,
far thaon8entsiaientakëe, tasa-|il l'envoya là oùilavait terre,
dns kosnieke ne k8isk8is ronas-|afin qu'il les garde les pour-
ME, k8akatek8e. ceaux, il avait beaucoup de ces
animaux.
ci à Raskaneksk8e ne arake ne| Il désirait qu’il mange de de iotik8ihon ne kBiskBis, nok|ce dont ils sont dégoûtés les
ae iah onka te hon8a8isk8e. pourceaux, mais personne ne
le l lui en donnait.
vx 8athaterientharen katil Ils occupe donc de relever
PTE n’aonsahonikonrote, 8ahen-|son esprit, il dit: ah! quelle
"we :3 ron: oh! toni kentiohk8a|bande il a de mercenaires mon ronnhatseraien rakeniha rao-| père dans sa maison, toujours nonskon, tiotkon nenneeleux ils sont rassasiés, et moi
2. | ronahton, ok nii ken kiteron,lici je suis, j’ai faim tout de ‘ katonkariaks on8e, skanoron|bon, au point d’en mourir! avait UE ; akiheïe.
Enskahtenti kati, enshiati-| Je repartirai donc, j'irai re- | père, :
rt sakha ne rakoniha, enkiron :|trouver (chercher) mon père, ee rakeni, rinikonraksaton nelje dirai: mon père, j'ai fâché Le RaSenniio, nok oni nise kon-|le Seigneur, et aussi toi, je t'ai ux il d Let il nikonraksaton. fâché.
;k Iahte se8akerihonte n'aons-| Je ne suis plus digne que il ne : or askienhahake ; nok arahonne|tu m’aies pour enfant, mais au in {t ethonaskierase tsini sheier- moins traite-moi comme tu v di hase ne sannhatsera okon. traites tes serviteurs.
’ Iokontatie kati tontahah-| A l'instant donc il repartit >rs OÙ À RER : ?
cpilla tenti, tontahoiatisakha nelil alla retrouver son père,
P roniha. Sekon inonha itres,| Encure un peu loin il est, son (fem- h h h k Pres ns 8ahotkatho ne roniha, nok|père le voit et a pitié de lui
8ahotenre raonikonhrakon,|dans son cœur, il court vers iatharatate, iathoteratana, ok |lui, le joint, le prend par le tout, . : s où ils sire 8ahoniasa nok 8athono-|cou et le baise à plusieurs reivent ronk8anionton. prises.
8 d Ethone tahenron ne roien-| Alors le fils dit: mon père
O n e . . QC . 4 ha: rakeni, rinikonraksaton|j'ai fâché le Seigneur, et je , ne Ra8enniio, nok konnikon-|t’ai fâché aussi toi, je ne suis qu'on frange ‘ Hs.
était hraksaton oni nise,iahte se8ak-| plus digne que tu m’aies pour
erihonte n’aonsaskienhahake. |enfant.
Ok eken ne roniha 8asaka-| Au contraire, son père leur 8enhase neraonnhatsera: oksa, |dit à ses serviteurs, vite, dit-il, 8ahenron, kase8aha n’ak8ah|apportez le plus bel habit atiata8itseriio n'ahatiata8ite|qu'il s’en revête mon fils, rene rienha, satsise8asnonsa8it|mettez-lui à son doigt la bague Sennisnonsa8itseranoron, ton-|de prix, remettez-lui aussi de
satsiseSatha oni ne Sahtak-| beaux souliers.
&iios.
SeSesak oni ne ioresen
Cherchez aussi le gras bœuf
teionnhonsk8aron kenniaka-|le plus petit, tuez-le, que nous
ha, seBario taete8atskaon ak8ah aete8atekhonni;
Aseken ne ken rienha ra- 8Senheionnenokshotonnheton, rotiatatonhonne nok shiiatatgenrionhatie. Ethone 8ahontasaSen n’ahontekhonni.
Ken kaien ne rako8anen ne roienha kahetake ieresk8e; tsatontaha8enontonhatie, toha sonsara8e tsi rotinonsote, Sahatieren ok, iakoterennotatie, iakohonra8atonhatie oni.
Tahononke ne ron8annhas, nok 8ahori8anontonse ohniiotieren.
Tahorori kati, 8ahenron:
hetsekenha sara8e, nok 8ahario hianiha ne kenniakaha teionnhonsk8aron, aseken skennen sahotkatho.
Tsiniiot ne tahonak8en ne rako8anen tsi 8ahotokense, nok iahte hatontatsk8e n’ahataSeiate ne kanonskon. Tahaiakenne kati ne roniha nok Sathorhotonnionse.
mangions, tout-à-fait que nous fassions régal.
Parce que celui-ci mon fils était mort et il est ressuscité, il était perdu et je le retrouve.
Alors on commença à se régaler.
Quant à l’ainé son fils au champ il était allé; comme il s’en revient, presque au moment d'arriver à leur maison, il est surpris, on élève la chanson, on joue de la flûte aussi.
Il appella un serviteur, et lui demanda ce qui se fait.
Il lui répondit donc, il dit:
ton frère cadet est revenu, et il a tué, ton père, le jeune bœuf, parce que comme il faut, il l’a revu.
Comme s’il est fâché l’ainé quand il sait, et il ne consentait pas à entrer (qu’il entre) dans la maison. Il sortit donc vers lui, son père, et tâcha de l’adoucir par de bonnes paroles,
leur Ok eken tahenron ne roien-| Au contraire il répondit son t-il, ha: onen eso ioserake si kon-|fils: voilà beaucoup d'années abit hiotense, iah oni non8enton|que je travaille pour toi, et , re- te kon8ennontion, nok iah|jamais je ne t'ai désobéi, et ague nonSenton teskate8entetase| jamais tu ne m'as donné un i de skaiatat oni nonk8atsenen, ne|seul de nos animaux, pour taiak8atonte nonk8atenro|manger avec mes amis, pour naiak8aton8esen. nous divertir.
œuf Ken kati kaien hetsienha,| Quant à celui-ci ton fils, dès nous kaSenniio rok8entaon ne rao-|qu’il a mangé ce qu’il possède, nous 8enk, iahte konttokha sate-|des femmes perdues (elles honatek8ison, sara8e ne kento, n’ont pas d'esprit) ils l'ont à fils oksaok Baseriio ne ioresen|mangé ensemble, il est revenu cité, teionnhonsk8aron. ici, aussitôt tu as tué le bœuf Juve. gras.
\ se Nok tontahenronneroniha:| Mais il répartit son père: kien, tiotkon 8ahi tenik8ekon, | mon tils, toujours, n'est-il pas ls au ak8ekonsa8Senk tsinikonnaku-|vrai, nous sommes tous les me il &enk ; deux ensemble, tout tu as ce mo- que j'ai; aison, Ioteri8isonhonne naionton-| Il fallait qu’on se réjouisse, re la 8esen aiontekhonni oni, ase-[qu’on fasse régal aussi, parce flûte ken ne ken hetsekenha ra-|lque ce tien petit frère était 8enheïionnenokshotonnheton,|mort et il est refait vivant, r, et raiatatonhonne nok sahoket-|il était perdu et il a reparu. it. ote. (Version iroquoise de M.
Marcoux.) Rs Iesos roterennaientakserison. L'oraison dominicale. the Tak8aienha ne karonhiake| Tu nous as pour enfants, au faut, tesiteron, aiesasennaien, aïesa-|ciel tu es, qu'on mette ton 8enniiostake, aiesa8ennarak-|nom, qu'on te fasse maitre, ’ainé 8ake non8entsiake tsiniiot ne |qu’on observe ta parole sur la sen- karonhiake tiesa8ennarak8a. |terre comme au ciel on observe ntre) ta parole.
donc Tak8anont ne kenSente| Donne-nous à manger mainha de iakionnhekon niate 8ennise-|tenant qu'il fait clair, ce dont
oles. rake; sasanikonrhen nionk8a-|nous vivons tous les jours;
ET 2e ment ET
ee Ar
riSaneren, tsiniiot nii tsionk-|que retombe de ton esprit ce 8anikonrhens othenon ionki-|en quoi nous avons manqué, nikonhraksaton nonk8e ; tosa|comme nous, ça nous tombe de aionk8asenni ne kari8aneren, |l’esprit quelque chose on nous ak8ekon erensa8it niotak-|a gâté l'esprit, les hommes ; ‘} sense. Ethonaiagen. qu’il ne nous vainque pas-le
fl péché (la chose manquée), "4 tout, de côté éloigne le mal.
Qu'il arrive ainsi.