ESTHÉTIQUE ET MÉTIER LA VISION — LA RÉALITÉ — LE RÊVE
LA nature ne livre son mystère et sa volupté secrète qu'à ceux qui l'étreignent a^ec amour et persistance, dans un incessant coml^at. Elle ne cède qu'aux forts et aux infatigables. » Cette déclaration est le fondement de l'esthétique contenue dans les entretiens et les divers volumes que l'artiste a publiés. Jules Breton ramène tout à la nature, à la fois source intarissable d'inspirations, et incomparal)le modèle des vertus essentielles pour la création.
La nature enseigne la variété infinie des formes dans l'unité des principes. Des myriades de feuilles qui parent les arbres d'une forêt il n'y a pas deux de semblables; le même soleil fait fleurir les roses et les lis. Elle montre qu'en elle rien n'est isolé, qu'une harmonie universelle régit les rapports de tous les règnes et de tous les éléments. L'humanité n'est pas moins diverse dans les sensations et les émotions
qu'elle éprouve au spectacle de la vie. Suivant le maître, le meilleur enseig^nemeiit doit aboutir à donner à l'artiste l'instrument le plus précis et le plus souple à la fois, le plus apte à noter toutes les nuances de ses sensations et de ses émotions.
La moindre fleurette est une merveille de précision, d'ingéniosité et de logique, dans son organisme, dans ses évolutions du germe au fruit, et dans sa fonction. La montagne a des assises, des versants et des sommets, qui répondent, par leurs formes et par leurs couleurs, aux lois de la physique. Le maître écrit : « Construisons d'aliord. Pas d'édifice sans base ni charpente. C'est banal de le dire : commençons par être maçons et charpentiers. »
La nature révèle encore que rien ne se fait avec hâte, sinon au détriment de l'œuvre. Le maître conseille de méditer longuement, d'approfonthr l'idée d'une composition avant de l'exécuter; et trouve, en exemples, d'originales et pittoresques comparaisons, tirées de l'ol)servation des choses de la vie rustique : « N'oublions pas que le chêne, qui met plus de temps à croître, donne, en brûlant, plus de chaleur que le peuplier ; car l'arbre rend au foyer la quantité de chaleur cju'il a prise au soleil. » Il ajoute : « .le demandais un jour à un paysan comment étaient ses betteraves ; il me répondit : « Llles sont fort « belles, je n'en ai jamais vu d'aussi belles; seulement la plupart manquent « de poids en sucre. » Et, Jules Breton part de cette sorte de parabole pour déclarer, avec autant de i)on sens que de finesse :
« L'adresse du procédé prend le dessus. Des moyens aussi vains que
ces engrais chimiques produisent plus de pulpe f{ue de sucre Il est
un point sur lequel notre école doit veiller. Beaucoup de ses membres, même les mieux doués, négligent les études premières dans leur hâte d'arriver plus vite au résultat. Je me souviens avec quel respect nos maîtres nous parlaient de ces travaux préliminaires qui consistent surtout en une fervente recherche de la forme. La banale table à modèle devenait un autel lorsqu'elle portait le chef-d'œuvre de la création. »
Ces regrets ne sont point des doléances de vieillard chagrin, pour qui le temps de sa jeunesse était seul fécond en artistes consciencieux
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et en œuvres d'art; il n'y faut voir que l'expression sincère d'une ardente passion, d'une foi profonde. Presque chaque page de la « Vie d'un artiste », du « Peintre paysan », et de « Savarette », témoigne de cette passion et de cette foi. Jules Breton n'a jamais assez d'exclamations enthousiastes, d'images poétiques, de comparaisons lyriques, pour analyser la volupté que le travail procure aux artistes, la joie de voir, sous le pinceau, naître et se développer l'image de ce que l'on admire, et de ce que l'on aime. « La vie, dit-il, me semblerait absolument méprisal)le et misérable, si nous n'avions sans cesse dans les yeux radoral)le éblouissement du Beau! » Il approuve les tentatives nouvelles, qui soulèvent et parfois résolvent des problèmes intéressants d'esthétique et de métier, par lesquels le public s'habitue aux audaces des chercheurs encouragés à plus oser; il est plein de respect pour l'héroïsme des sentinelles perdues. Peut-être même, plus d'un peintre a-t-il été étonné de trouver dans ses livres la thèse originale de l'alliance étroite de l'art et de la science, dont un philosophe, fort hardi pourtant, Jean Izoulet, l'auteur de « La Cité moderne », ne semble espérer l'application que lointaine, l'art actuel n'en faisant pressentir encore, à travers ses tâtonnements, qu'un idéal obscur. « Le sentiment créateur de l'art, a écrit Jules Breton, allié à l'évidence absolue de la science, peut faire entrevoir dans l'avenir des artistes dont le génie trouvera l'occasion de produire des œuvres plus complètes que celles des maîtres du passé, parce qu'ils seront plus universels et qu'ayant à leur service des moyens plus nombreux et plus puissants, connaissant plus à fond la nature visible étalée dans l'univers et celle invisible agitée dans nos âmes, ils auront le pouvoir d'eu résumer avec plus d'intensité les forces et les tendresses; parce qu'ayant une plus profonde notion des rapports qui unissent les règnes de la création, de l'air et de la lumière qui les enveloppent, leur donnant à chacun son importance relative, son sens secret, les illuminant, les animant sous le prisme magique d'un cerveau plus vibrant, ils arriveront à réaliser triomphalement les divines épopées du monde et leurs suprêmes symphonies. »
Mais, pour Jules Breton, cette évocation de l'avenir ne doit pas être la négation du passé, tout au contraire; et, il déclare énergiquement
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LES C O M M L' i\ I A M' E S
qu'il ne peut s'empêcher de jeter un cri d'alarme, en voyant la jeunesse du jour affecter de l'indifférence, du dédain même, pour les chefs-d'œuvre anciens.
« îl est bon , après une campa£^ne dans la nature, d'aller comparer nos observations à celles des vieux maîtres. Ils nous parlent du fond des siècles, et leurs conseils n'en ont que plus d'autorité. Ce qui a duré si longtemps a de
fortes chances d'être vrai La tradition
est la lumière des ancêtres qui éclaire et guide l'avenir. »
Il ne recommande pas de les imiter, si grands, si puissants qu'ils soient, mais de les fréquenter, respectueusement, et avec confiance, pour apprendre d'eux les secrets de leur puissance, tout en s'efforçant d'exprimer les impressions directes de la nature, qui, étant infinie, peut et doit être l'objet incessant d'études constamment nouvelles, et d'expériences multipliées.
Cette déclaration amène Jules Breton à revendiquer, avec vigueur, pour lui et pour les artistes de son temps, la qualification d' « Tmpressionuistes » , dont une école contemporaine a voulu faire sa propriété. « Est-ce que