‹ Jules BretonChapitre 16 sur 48 · ESTHÉTIQUE ET MÉTIER · texte numérisé non relu

ESTHÉTIQUE ET MÉTIER

spontanément. Comment voulez-vous qu'un froid calcul puisse produire la touche qui doit revêtir votre pensée, la suivre sans cesse et immédiatement dans toutes ses inflexions, dans tous ses mouvements? »

« Les l)elles choses sont celles qui te touchent l'âme, écrivait-il un jour à sa lille; peins-les simplement comme tu les vois. » Et, dans

« La Vie d'un artiste », le maître complète ainsi ce conseil : « Rien

ne peut remplacer la virginité de la touche s'épanouissant fraîche et palpitante, expression directe du sentiment et de la pensée.

« Il faut que cette touche arrive à la fin, pour qu'on puisse la laisser vierge de toute retouche qui l'alourdirait et lui enlèverait la fraîcheur et la vie

« Un jeune peintre inexpérimenté jette étourdiment dans l'ébauche tout le feu de l'inspiration, et, lorsqu'il veut compléter cette ébauche, il rencontre un abîme. Plus elle sei a belle et plus le travail qu'il y ajoutera sera épais et pénible; et chaque efi'ort qu'il tentera vers le fini

seml)lera l'en éloigner. Le peintre d'expérience, au contraire, fixera d'abord dans une vivante esquisse l'émotion qu'il veut traduire, puis prenant sa toile, il l'ébauchera sans précipitation et préparera tous les matériaux dont il a besoin. Il fera toutes les études nécessaires et dessinera les masses de son tableau avec soin. Il saura contenir la flamme toujours prête à s'échapper, pour que l'ébauche, faite de sang-froid, n'engage en rien le travail qui va suivre.

« Il sait que cette préparation des dessous est nécessaire pour donner aux formes plus de fermeté, aux tons plus de puissance et de solidité, comme pour l'aider dans la distribution de l'effet; mais il la fera de façon que, n'ayant rien à y ménager, il y trouve un champ libre aux

spontanéités du sentiment, et que la touche expressive qui va la recouvrir soit définitive.

Il faut que, dans cette ébauche, tout soit rigoureusement déterminé comme silhouette générale, proportions et valeurs relatives. Tout détail doit y être omis comme tout agrément de palette. Cette ébauche aura, de plus, des oppositions assez vives, des accents assez fermes, pour qu'on ne soit pas entraîné à la mollesse lorsqu'on attaquera le morceau. Elle ne sera pas dans le ton définitif, car rien ne fait lourd comme de superposer deux couches du même ton.

Une fois cette ébauche bien étabhe et bien sèche, que le peintre attaque éperdument sa toile et que chaque touche

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qui tombe de ses pinceaux soit la conséquence du sentiment qui l'anime, et que jamais il ne la caresse dans le but de faire un joli travail. »

Quelles sont les vertus professionnelles indispensables à un artiste? L'analyse de ce que Jules Breton a écrit sur cette question, dans ses divers ouvrages, aboutit à cette énumération : la foi, la simplicité, la sincérité, et la conscience, qui conduisent à l'originalité et à l'unité. « Les anciens, dit-il, étaient simples sans s'en douter, tandis que nous ne le devenons qu'à grands efforts, et que, symptôme inquiétant, nous admirons nous-mêmes notre simplicité. Que de vieux maîtres se sont considérés comme de braves ouvriers, ont fait consciencieusement leur tâche, donné tout ce qu'ils pouvaient tirer d'eux-mêmes, ne cherchant pas au delà, sans vain orgueil, et qui pourtant ont rencontré la divine inspiration ! Ils ne se tourmentaient pas d'idéal, mais ils croyaient au Paradis, à son Dieu, à ses vierges et à ses saints. Humains et mystiques tout ensemble, ils ne raffinaient pas leur sentiment, mais ils avaient cette foi qui pousse à bout les œuvres, sans mesurer le temps, pour l'amour de Dieu, beaucoup oubliaient de les signer. »

Le peintre doit avoir la ferme résolution de rendre ce (|u'il voit, sans rien corriger à la nature, ni la ramener à un type convenu, en s'al)andonnant avec confiance à l'iin-

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