LES GLANEUSES
« Mais plus je trouvais cela sublime, plus j'avais le sentiment de ma faiblesse et de l'insuffisance de mes moyens d'expression. N'allais-je pas resseml)ler à ces folles sauterelles ivi^es aussi de soleil et dont la démence vaine n'est qu'un héroïsme d'impuissance! Pauvres cervelles qui gardent aussi, la nuit, le tressaillement des lumineuses visions. J'abordai donc plein de feu mais aussi sans illusion mon premier tableau
MOISSONISEUSE d'oeILLETTES
des « Glaneuses ». Croyais-je faire une chose nouvelle? Nullement. Je pensai même que ce sujet, aussi vieux que le poème de Ruth, avait du maintes fois occuper les artistes. Aussi lus-je l)ien étonné lors(pron me dit, plus tarfl, que j'avais été le premier à traiter ce sujet commencé en 1854. J^es « Glaneuses » de Millet datent de 1857 ».
Timidement, sans grandes espérances de succès, Jules Breton présenta à l'Exposition universelle de i855 ce tableau, « Le Lendemain de la Saint-Sébastien », et les « Petites paysannes consultant des épis ».
11 a écrit avec émotion comment il y fut encouragé par le premier témoignage d'approbation (|ui lui vint d'un grand personnage de l'époque :
« J'attendais mon tour, regardant mes pauvi-es tableaux appuyés au nnir sous un affreux jour et devant lesquels défilaient de si resplendissantes peintures entre les mains des commissaires.
« Qu'il me pai'aissait maigre, ce troupeau de fdles dont le garde fumant sa pipe était le triste berger!
Un monsieur pourtant s'en approche ; un monsieur décoré!... Il se penche vers elle, s'en éloigne, s'en lapproclie — Il s'y intéresse donc? Il voit à mon air confus que je dois être le peintre de cette chose, vient à moi et me dit : « C'est « de vous, jeune honnne ? » Je fis un signe affîrmatif. Il me tendit la main et reprit : « Ça, c'est très bien ! » Et je regardais avec reconnaissance cet inconnu dont l'expression franche me toucha au cœur. « Et « vous croyez, monsieur que... je... serai... reçu? — Comment, reçu! « mais vous aurez du succès! » Et, plus rassuré, j'ajoutai : « IHiis-je « savoir, monsieiu% à cpii j'ai l'honneur de...? — Alfred Arago. » C'était le fils du grand Arago! Lorsque je le (piittai il me disait déjii : « mon ami », et six mois après nous devions n(ms tutoyer. »
Jules Breton obtint une médaille; et, les trois tableaux trouvèrent acquéreurs à des prix très satisfaisants.
LE P li n E R E M A S ÉTUDE DE l> A Y S A N
Ees figures de Glaneuses hantent désormais l imagination du jeune artiste; il les peint sans cesse, individuellement ou en groupes, dans les étufles d'après nature qu'il multiplie, enthousiasmé par les beautés qu à chaque instant il découvre à son pays; elles le poursuivent partout; et, leur souvenir ramène à la même idée toutes ses visions, même celles d'autres spectacles, en d'autres lieux. Un jour, il exécutait, dans
D E s s I \ POUR « LE C H V N T DE L A L O L K T T E »