‹ Jules BretonChapitre 29 sur 48 · DESSIN POUR L\ MOISSON' DES OEILLETTES · texte numérisé non relu

DESSIN POUR L\ MOISSON' DES OEILLETTES

Yerdures intenses, qui, de toute évidence, a paru au peintre un superbe thème décoratif à traiter.

Cette partie de l'œuvre de Jules Breton, consacrée à son pays natal, a été pour lui le testimonial de ses enthousiasmes, de ses adorations et de sa reconnaissance; elle en sera l'histoire, car bientôt l'originalité et la beauté de ce pays auront disparu. L'Artois et Courrières subissent les évolutions économiques et sociales du siècle, se transforment de physionomies et d'horizons.

« Aux bords des routes pavées, du sol sinueux, lit-on dans les souvenirs du livre « Un Peintre paysan », des trottoirs de cailloux remplacent les plantains et les chardons que j'ai tant aimés. La noire poussière du charbon attriste, à plus d'un endroit, le beau ton chocolat clair des chemins, le fond le plus délicat pour les verdures. Les anciens clochers, ces représentants du vieux monde, voient avec chagrin la concurrence des pavillons de charbonnages et des cheminées de fabriques. Quelques céréales se font rares, les plus belles, les colzas jaunes, si lumineux qu'ils font comme des carrés de soleil dans le soleil même; les lins bleus comme des étangs, et mes chères œillettes que j'ai tant de fois chantées en prose et en vers.

« Mais qu'il est changé le village! Sauf l'église et quehpies vieilles demeures, aucun des personnages dont je revois la figure souriante dans un éloignement profond comme plusieurs siècles, aucun de ces personnages ne reconnaîtrait les rues aux maisons bien rangées, aux briques rouges, ornées parfois de pierres de Creil et même de céramiques. Que sont devenus ces chaumes de velours fleuris, ces clôtures de sureaux, ces murs de « paillotis »; ces portes coupées en deux pièces et sur le bas desquelles des vieillards débonnaires en bonnet de coton humaient le soleil, envoyant aux passants leurs compliments de bienvenue ; ces brodeuses des carrefours , penchées sur leurs métiers et traînant d'une voix fraîche de vieilles complaintes et d'amoureuses chansons ? »

Cette transformation est une loi de ce qu'on appelle socialement le progrès. Sur presque tous les points de la France, les poètes ont entendu, au-dessus des bois, dans les vallons et sur les ruisseaux, le

li T II D F. POUR L F. TABLEAU « L ' T. T É »

LE MIDI — LA PROVENCE io5

cri mélancolique qui salue ce qui disparaît de la poésie champêtre : « le Grand Pan est mort ». La vie rustique, glorifiée par les maîtres modernes dans lenrs œuvres, ne sera bientôt plus qu'un souvenir. Les machines à vapeur et électriques remplacent la chaiiue du

H A M A s s i; Il s E 1 ) r. PO M M I'. S 1) 1'. T l". R U 1',

laboureur, la faux du faticheui', le râteau de la faneuse, la laucille du moissonneur, le fléau du batteur en grange ou sur l'aire. Les paysans émigrent dans les villes; les fermes n'ont plus que des serviteurs mercenaires. Les costumes s'en vont rejoindre les traditions et les vieilles mœui-s dans un passé qui semble déjà lointain.

Sans cloute, il v aura toujours la nature; et, la nature aura toujours de fidèles amants. Mais, par la disparition de la vie rustique telle que nous l'avons vue, comprise et aimée jusqu'ici, l'art consacré à sa

loG JULES BRETON

représentation n'en aura plus la sig^nification exacte; ceux qui voudront peindre les choses et les types d'hier feront besogne inférieure de restitution. Une nouvelle peinture, comme une poésie nouvelle, naîtra le jour où des artistes et des poètes auront chanté cette vie transformée; et, l'une et l'autre auront une puissance de suggestion de sensations, en raison de ce (pi'ils auront su, à l'exemple de leurs aînés, y mettre de leur âme et de leur cœur.

Le comte Duchâtel, cpii axait acheté « Les Sarcleuses » du Salon de 1861, commanda à Jules Breton une scène de vendanges à Chateau-Lagrange, le grand cru du Médoc (ju'il possédait. Ce fut pour l'artiste l'occasion, ardemment désirée, de voir le Midi et la Provence. Depuis quelque temps, c'est lui-même (|ui en a fait l'aveu, son Ai tois, son Courrières, ses paysans, ne l'inspiraient plus. Sous peine de stérilité, il doit aller chercher ailleurs de nouvelles sources d'émotions. Dans ses rêves, il entrevoyait « des rives lointaines tout inondées de soleil, des paysages sublimes, dont les habitants oïï'raient des types d'extraordinaire beauté)'. L'amour le plus tendre, le plus passionné, subit de ces phases où il semble qu'une bi ume épaisse voile tout à coup l'être aimé. C'est le phénomène de la montagne, au lever du jour. La clarté douce de l'aurore illumine le paysage ; tout s'éveille joyeusement ; le soleil apparaît radieux. Bientôt, des vapeurs s'élèvent; les cimes se couvrent de brouillard; une sorte de nuit crépusculaire tombe, noyant de tristesse les êtres et les choses. jMais, à mesure qu'il monte de l'hori/.on, le soleil prend plus de forces; ses rayons, connue des flèches d'or, innombrables, percent les nuages, les déchirent, les déchiquettent; de nouveau, tout s'emplit de lumière; et, la nature, de cette éclipse reçoit une nouvelle beauté.

Jules Breton peignit, à Lagrange, «Les Vendangeuses», (pi'il exposa au Salon de i8()3. Pendant son séjour dans le Médoc, il n'avait cessé de penser à la terre promise : la Provence; le pays où il était n'olfrait pas à son imagination un souvenir d'art, une évocation du

Page 1