‹ Jules BretonChapitre 30 sur 48 · LE MIDI — LA PROVENCE · texte numérisé non relu

LE MIDI — LA PROVENCE

passé, qui put renchanter; mali>ré son beau soleil, il n'avait point d'ame. Peut-être fant-il attribuer à cette disposition d'esprit la sensation de froideur (|ue déi;ai^e ce tableau, conçu et exécuté d'ailleurs dans des conditions de vie mondaine agitée, auxcpielles le peintre de Courrières n'était pas habitué.

« Les Vendangeuses » terminées, Jules Breton partit pour la Provence. Sur les côtes de la Méditerranée, il fit les études du « Halage de bateau », de la « Raccommodeuse de fdets », et de la u Gardeuse de dindons », du Salon de i8(')j. Une notice, écrite par l'artiste pour le journal « L'Autographe » , donne de ce tableau une poétique description, dont on fit honneur à George Sand, dans le monde littéraire : « Elle était immobile, assise sur un morceau de rocher, le regard perdu dans le ciel. In peu plus loin quelques dindons picoraient dans l'herbe, et, à tra\ers des toulFes de tamaris, la Méditerranée dessinait une ligne bleue. Je passai à côté de cette étrange fille sans qu'elle daignât me regarder. Je la contemplai quelque temps, mais, comme la chaleur était extrême, je revins au village pai' le chemin des oliviers. »

Le paysage est bien un paysage de Provence, lumineux, ensoleillé ; mais, la gardeuse de dindons n'a rien de la l)eauté des Arlèses ; c'était une fille de l'Artois, la grande Augustine, qui avait déjà posé la superbe faneuse de « T^a Fin de la joui née ». Les contrées du soleil avaient été, pour Jules Breton, une désillusion des yeux et de l'imagination. En rentrant dans le village natal, le premier cri de son cœur fut : « Voilà le pays que je fuyais ! »

On ne tient ])as les tableaux de cette série du Midi pour les meilleurs de l'œuvre. Les vendangeuses qu'il a peintes n'ont rien de la beauté, ni de la pétulance des fdles du Bordelais; à peine sourientelles, et, même, avec une gravité presque sévère. Ce ne sont pas les gaies cueilleuses des raisins qui feront le vin vermeil; elles ressemblent aux pauvres glaneuses des éteules de l'Artois. Sans doute, les pêcheurs et les raccommodeuses de filets ont le visage bruni; mais, la mer sombre du Nord se reflète dans leurs veux plus ([ue l'azur de la Méditerranée. « Etendu sur les plages aux galets sonores, assoupi par

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un clemi-sommeil, il avait écouté de bien attendrissants souvenirs au bruit alterné des vagues et de leur enroulement clair, dit l'artiste de luimême. Ses regards, mi-clos, erraient sur le changeant éclat du Golfe des Anges. La mer nacrée roulait ses diamants, améthystes et émeraudes, puis miroitait au loin en nappes de turquoises et de saphirs, pour enfin, tout là-bas, s'effacer dans les rêves roses, au semis des blanches villas étagées vers le ciel, jusqu'aux scintillantes étoiles des glaciers. » L'Artois avait laissé une trop profonde empreinte sur son imagination pour (ju'elle put être longtemps impressionnée par ces sensations nouvelles, si intenses qu'elles aient été sur le moment. Ce n'était qu'une ivresse des sens, et non un attendrissement du cœur. Rien ne démontre mieux combien cette imagination a des racines profondes dans le sol natal, combien cet œuvre a été pensé, étudié et exécuté avec conscience, avec amour. Jules Breton a été et restera le maître de Courrières, le peintre de l'Artois.

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