‹ Jules BretonChapitre 37 sur 48 · DESSIN POUR « LA FALAISE · texte numérisé non relu

DESSIN POUR « LA FALAISE

CARACTÈRES GÉNÉRAUX DE L'OEUVRE

LA peinture du maître de Courrières est essentiellement subjective; elle est un état actif de son ame. Seml)lal)le à un chaud rayon de soleil de printemps, l'ame dégage de la réalité la poésie ([u'elle renfermait, et lui donne la forme ([ui lui convient d'après son idéal. Le peintre n'a jamais eu d'autre système que son sentiment, d'autre impulsion ([ue son émotion, d'autre parti pris que sa sincérité. On a pu dire de lui fort justement : « Il écoute son cœur, et il peint. »

Jules iîreton a reçu, des bonnes fées (pii ont entouré son berceau, le don d'enthousiasme et la passion de la lumière. Ses visions sont toujours poétiques, grandioses, lumineuses.

Le mystère a chassé la prose , Tout nage dans l'air savoureux, Et (les lueurs d'apothéose Emanent des fronts amoureux.

Les descriptions (|u'il a faites lui-même de ses tableaux, dans ses compositions littéraires, en contiennent le témoignage évident, même en tenant compte des exagérations et des licences permises aux poètes.

iiG JULES BllETON

Les lavandières, les moissonneuses d'œillettes, les sarcleuses, les l)er£>ères, les filles qni cril)lent le colza, qni ratissent le foin des prés, ne lui appaiaissent plus en simples paysannes, pom* qui les travaux des champs sont rudes, et dont l'idéal ne s'élève guère au-dessus d'une augmentation de gages, (fiin conq^liment du maîtie de la ferme, ou d'un soui ire de l'amoureux; elles ont « le front ceint d'un nimbe de lumièi'e » ; il leur crie lyri(piement :

Sarcleuses, allongeant vos ombres opalines Sur les blés où le soir met des joyaux tremblants, () filles (|ui Irainez encore vos i^enoux lents, Qui retenez ra/.ur dans \<)s plis, l'astre énorme, D'un trait de feu sublime agrandit votre forme. Sur vos fronts, dans sa gloire, il ravonne vermeil, 1^'illes, prosteiiiez-vous, adorez le soleil!

Et. son imagination féconde, ardente, épi ise des sou^enirs de l'anti(piité, transligure instantanément ces luunhies modèles i-iisti<|iies en :

Des femmes (|ui, le soir, dans le ra\on vei ineil S'agi'andissanl , on! l air d anli(|n<'s eanépliores ; De celles (|n on \o\ail ans Irnips de la beanlé. \ I iindirc de I llviiii'llr. avec .s«'-r<'ii 1 1 <• Dr la sonrce sacrée enijMHler leurs a m | iliores.

liC poète, chc/. Jules Breton, aussi bien que le l'omancier, \oit et pense toujours en peintre. Dans toutes ses ligm-es féminines des poèmes des Champs et de la Mer, de « .leanne », de « J^aVie d'un artiste », du « l^eintre paysan » et de « Savarète », ce sont les effets de lumière et d'()inl)re sur les \ isages, dans les che\ehires, sur les vêtements; les grandes lignes, nobles et sévères, (ju'il aime à décrire. Ses paysages s'irisent d'aurores, s'empourprent de couchers de soleil, et flamboient d'incandescences estivales. 11 n'est pas jiis<[u aux idées, aux sensations et aux sentiments de ses personnages, qu'il ne définisse et caractérise par des épithètes colorées, par des images sculptiu-ales. Aussi, Victor Hugo Itii écrivait, en 187"), après la publication de « Jeanne », superbe drame rustique : « Être deux fois le poète; l'être connue Lamartine et comme Corot, l'être par la stropbe, et l'être par la palette : cela vous est donné. »

CARACTÈRES GÉNÉRAUX DK L OKUVRE 127

De ces hautes sphères de rhnaghiation, où le sort d'Icare l'attendait, le peintre ramène le poète dans les champs de l'Artois; l'œillette remplace l'asphodèle ; Mariette, Nausicaa. Mais, si elles ont moins d'auréoles, de

J F, U ^' F, F I L L F. n F- C II A T F A U T. 1 N

nimbes et de robes azurées llottantes, les paysannes de ses tableaux n'en sont que plus belles dans leur franche rusticité, ivcs jupes de laine laissent voir des jambes nerveuses; les corsages de coton entr ouverts montrent de robustes poitrines; les manches de toile bise se retroussent sur de beaux bras de Inonze; et, le vent ébourilï'e les cheveux au-tlessus de nuques vigoureuses, dorées par des ra\ous de soleil.

«lia l'éalité n'est point conforme à cette conception de la vie iusti(|ue: objecte certaine école d'art, (|ui se qualifie de naturaliste; il y a plus de paysannes laides que belles, et les travaux agricoles inspiient moins de poétiques gaietés (pi'ils n'entraînent de vulgaires fatigues ». Toute réalité a son caractère plastique propre, le triste ou le gai, le gracieux ou le teri ible, le beau ou le laid, ii'artiste, d'instinct, choisit la réalité dont le caractère répond le mieux à son tcm])érament, et dont elle dexicnt le

Page 1