‹ Jules BretonChapitre 39 sur 48 · UESSIN POUR « LE CHAINT DE L ALOUETTE · texte numérisé non relu

UESSIN POUR « LE CHAINT DE L ALOUETTE

' {<) JULES BRPrrON

l)izon, il a vécu, sabots aux pieds, sur la tète un cliapeaii de paille efl'ondré par les pluies, vétu grossièrement, dans une pauvre maison, dont le jardin, cultivé de ses mains, n'olï'rait cpie des légumes nécessaires à la nourriture des siens. I^e sort lui a fiùx éprouver plus de tempêtes furieuses que jouir de journées ensoleillées; il a beaucoup souffert dans son Ame et dans son coips. Aussi, à l'âge des plus beaux rêves, des plus ardentes ambitions, où la jeunesse sait caresser la misère elle-même de radieuses illusions, à vingt-sept ans, il écrit ces lignes sévères : « I/art n'est pas une partie de plaisir. (Test un combat, un engrenage qui broie. Je ne suis pas un pliilosopiie, je ne veux pas supprimer la douleur, ni trouver une formule qui rende stoïcpie et indifférent. La douleur est, peut-être, ce (pii fait le plus fortement exprimer les artistes. » On discutera avec violence son œuvre et ses théories ; et, il devra attendre la mort pour que justice lui soit rendue. Sous riniluence, permanente, de souvenirs aussi cruels. Millet a choisi dans la vie rustique le coté de la lutte, de la souffrance, et n'a voulu y voir que la grandeur et la poésie du travail, de la misère, et de la douleur.

Et, comme la solitude et le recueillement, pareils au rê\e, avi\ent les souvenirs et les sensations, les deux maîtres ont exagéré dans le sens de leur idéal, ont peint un paysan presque surhuuiain, l'un dans la joie de vivre, l'autre dans la résignation de souffrir. Au crépuscule lumineux qui grandit et transfigure tout, l'imagination de Jules Breton lui monti e, dans les lavandières et les glaneuses, des Ilébeccas et des Cérès; celle de Millet lui fait dire : « Voye/. ces choses (|ui remuent là-bas, dans une ombre; elles rampent ou marchent; mais elles existent; ce sont les génies de la plaine. Ce ne sont pourtant (pie de pauvres gens. C'est une femme toute courbée sans doute, cpii rapporte sa charge d'herbe; c'est une autre qui se trahie épuisée sous un fagot de bois. De loin, elles sont superbes, elles balancent leurs épaules sous la fatigue, le crépuscule en dévore les formes; c'est beau, c'est grand comme un mystère. » Dans la fièvre des visions, le peintre de « 1/ Angélus » ajoute cette confession, semblable à celle que le peintre des « Glaneuses » a faite sur ses sensations de Marlotte : « Si vous voyiez connue la forêt est belle!

CMIACTÉIIES GENERAUX DE L'OEUVRE

J'y cours quekjuefois à la fin du jour, et après ma journée, et j'en rë\ iens chaque fois écrasé. C'est d'un calme, d'une grandeur épouvantable, au point (pie je me surprends ayant véritablement peur. » A la distribution des récompenses de l'exposition de 18G7, Millet et Breton étaient

l'autre; ils causèet de leur idéal :

tous deux l'infinie tre de Barbizon, sée ; ne sommessnivre le sillon <pie préférer, nous les et moi les rudes Les peintres de \enus après eux, imiter, n'ont pris originales que la sans en chercher |)r<>t()iid <• : M ne

assis l'un à côté de rent de leur art « Nous cherchons nature, dit le maîrésumant sa pennous pas libres de nous aimons, de liserons des l)lés, pommes de terre. »

pa\sans (|ni sont et (|ui ont \ oulu les de leurs créations lonne c\t(^ricure .

I idée intiiiic cl s\ ut hèsc des I \ pes tant leiH' conceptique ; ils ont apsignification caracforme à des actes banals qu'indiffé-

gcucrau V rcprcscntion de la \ie ruspli qué, avec sa téristique , cette accidentels, aussi rents. Et, ainsi, les

maîtres ont paru, à la foule irréflécllj,^e et /ignorante, avoir créé, et imposé, un système de conventions epy^ej formules, en des œuvres qui sont l'explosion de leur personnalité.'

Ji'idéal de Jules Breton est toujours très élevé. L'idéal n'est point le sujet; il est le besoin et la volonté d'v faire entrer son àme et sou cœur. On peut mettre de l'idéal, beaucoup d'idéal, dans les plus modestes et les plus simples actions, dans les choses en apparence très vulgaires. On croit qu'il y a des sujets qui « [)ortcnt » plus les uns que les autres ; de là, le choix de certains sujets tenus pour essentiellement magiîifi(pies, touchants, grandioses, etc. Or, c'est l'artiste, au contraire,

i32 JULES BRETON

qui « porte » le sujet. L'idéal est la vraie mesure avec laquelle il doit toujours être jugé dans son œuvre et dans sa vie. La foule ne va instinctivement qu'à ce ([ui est haut, à ce qui lui donne l'illusion d'une supériorité; elle marche à l'étoile qui guida les bergers veis Bethléem.

Aussitôt que l'idéal s'élève, il généralise ; alors, il amène à créer des types, au lieu de représenter des individus. Pour dégager de la réalité le type du paysan, l'artiste a dû eu ramener la figure aux traits essentiels, par conséquent, en exclure tout ce qui pouvait la dénaturer : dégénérescence, atrophie, douleur, etc. Il la montre ainsi dans l'exercice normal de ses facultés et de ses fonctions. Si la poésie est la fiction dans l'art, la fiction dans la réalité sociale est l'utopie. Jules Breton, non plus que Millet, ne toucha jamais à celle-ci, parce que celle-là seule l'a préoccupé. Il n'a point rêvé de transformer le paysan ; il n'a pris de lui que ce qui paraissait à l'artiste pouvoir réaliser son idéal. Pendant qu'un autre maître, Puvis de Chavannes, est allé audacieusement, dans la généralisation des types, jusqu'au mythe qu'il a rajeuni en le faisant vivant par l'étude constante et sévère de la nature Immaine, Jules Breton cherchait simplement la synthèse régionale. Ses cribleuses de colza, ses glaneuses, ses sarcleuses, et ses faneuses sont celles de l'Artois, en ce sens qu'il résume en elles des actes de la vie rustique, qui donnent une allure et une physionomie caractéristi({ues aux types féminins du Nord.

Où il y a expansion de vie, absence d'efforts, harmonie des mouvements, il y a de la grâce. La grâce est un des caractères de la peinture du maître de Courrières; elle en sort comme la fleur sort du germe, sa l)eauté faisant rayonner au dehors celle (|ui y était enfermée. C'est pour cela qu'il n'a jamais peint de marins, dont la vie est toute de lutte violente contre la mer, de souffrances et de privations.

Tous les tableaux de Jules Breton présentent des motifs bien plus que des sujets. L'artiste n'a point le souci de peindre des drames, des comédies, ni une action, individuelle ou collective, inspirée par le souvenir d'un événement, ni l'évocation d'un rêve. Il crée et groupe ses personnages en vue de la représentation d'un état naturel, — le

CARACTÈRES GÉNÉRATIX DE L'OEUVRE lii

repos, la marche, le travail, — qui montre leurs formes, leurs gestes, leurs mouvements, en plein air, sous les jeux de lumière et d'ombre du ciel. Entre les figures il n'y a d'autre lien que celui des idées plastiques,

Page 1