ENFANCE ET JEUNESSE
MAISON D K JULES BRETON A C O U R H I i: R E S
vinciales, avait continué à travailler de son métier, avec ori;ueil et conscience, dans la modeste ville où il était né.
Pendant les vacances de 1842, un incident, qui devait avoir sur la vie de Jules Breton une inflnence décisive, vint enfin donner l'essoi" à cette vocation pour l'art. Dans ses Souvenirs, le maître a raconté l'incident avec une émotion communicative : « Un soir, nous étions, mes frères et moi, réunis autour de la lampe familière, lorscpi'un étraui^er entra dans notre salle à mani^er, présenté par M. D..., notaire, que nous connaissions.
« Drapé dans un ample manteau noir, il portait une longue et épaisse barlje, ce que nous n'avions jamais vu chez nous. Sa belle tête accentuée, le nez droit, très lé- {^èrement retroussé, les arcades sourcilières très saillantes, couvertes d'un fort sourcil relevé vers les tempes et ombrageant l'œil
<1 un bleu piofond, sa JULFS breton dans son atelier T)E courrières
belle tête était bistrée d'an baie sombre. Cette apparition inattendue nous impressionna. Cet bomme, à première vue, répondait assez à l'idée que je me faisais d'un cbef de l)andits. L'explication de M. D... nous apprit que nous avions affaire à M. Félix De Vigne, peintre, professeur à l'Académie de Gand. Savant arcbéologue en même temps, il venait de publier son « Vade mecum » du peintre, recueil de costumes et d'armes du moyen âge, et préparait un travail sur les corporations de métiers des Flandres.
« Il avait appris que mon oncle possédait un ouvrage sur les costumes français des diverses époques et il venait le prier de lui en donner connaissance. Mon oncle alla cbercber les quatre volumes qui composaient cet ouvrage. Nous trouvions ces livres superbes, nous contemplions souvent leurs belles plancbes coloriées avec un l)rillant éclat et rebaussées d'or et d'argent, et nous ne doutions pas de l'admiration qu'ils allaient aussi provoquer cbez cet étranger.
« De Vigne ouvrit au liasai'd le premier volume et ses regards tombèrent sur un Cbarlemagne en costume du xv" siècle. Il sourit, ferma le livre et, après une courte conversation, s'excusa et prit congé de nous.
« Un peintre!... C'était un peintre!... Ali! si j'avais osé le
retenir! lui déclarer ma passion! Peut-être eût-il décidé mes parents
Mais une sotte timidité m'avait cloué la bouclie. Il était parti. Je retournai tristement au collège où je rêvai à Florentine et à la visite nocturne de De Vigne, me faisant un très romantique idéal de ce peintre cjue mon imagination revoyait de plus en plus ténébreux.
« Je me consolai dans la salle de dessin en revoyant les Laocoons père et fils, les Caracalla, les Niobé, tous ces vieux amis aux yeux blancs.
« Pendant les vacances de i843, mon oncle, revenant de Lille, se trouva par basard près de F. De Vigne, dans la fameuse carriole de Maximilien Robespierre
« Ils eurent le temps de faire connaissance. Mon oncle lui pai-la de moi, et, pour l'attirer chez nous, il lui commanda son portiait.
JULKS BRETON
ENFANCE Eï JEUNESSE
De Vigne arriva donc un jour, avec sa boîte et sa toile, et l'on devine facilement (juel événement ce fat cliez, nous ! C'étaient des essences parfumées, des huiles fines, brillant au jour, et de délicieuses pierres vernies multicolores. Avec quelle attention religieuse je suivis les différentes phases de son travail, sa mise en place à la craie, son crayonnage à la sanguine, son ébauche qui, à chaque coup de pinceau, se modifiait. Et puis cet homme, qui m'avait fjiit l'effet d'un bandit, s'adoucissait singulièrement à la lumière du grand jour; il devenait tout à fait bon enfant et, malgré sa terrible bar])e, beaucoup moins solennel que Frémy peignant les marmousets du jardin. Je montrai à Félix De Vigne mes essais. Il fut médiocrement satisfait de mes dessins d'après la bosse, bien qu'ils venaient d'avoir, au collège, le premier prix. Il s'intéressa davantage à mes portraits à la mine de plomb et à mes croquis de paysage d'après nature. Il proposa à mes parents de me prendre à l'essai, promettant de se prononcer catégoriquement après trois mois d'étude sous ses yeux. Mes parents y consentirent; ô joie! Je montai à ma chamijre et, saisissant mes livres de classe, je les lançai vingt fois au plafond, jusqu'à ce que les plus délabrés tombassent en lamlieaux. Puis je jetai au feu mon devoir de vacances qui n'était guère avancé. A peine avais-je accompli cet autodafé (|ue je leçus une lettre d'un camarade qui me demandait de lui prêter ce devoir de vacances, afin de le copier. Avec quels accents de triomphe je lui répondis que, désormais, il n'y avait plus lien de commun entre le collège et moi, et que j'entrais à l'Académie rovale de Gand ! J'arrivai dans cette ville le i5 octobre i843- »
A Gand, Jules Breton, à la fois, suivit les cours de l'Académie royale, dirigée habilement, et de façon fort originale, par un artiste du nom de Vanderhert, beau-frère de Rude, et reçut l'enseignement privé du peintre De Vigne, dont l'atelier comptait à ce moment deux élèves : une jeune Française, ^Ille Testu, à laqueUe Fapommeraie réservait une notoriété sinistre, sous le nom de Mme de Paw, la malheureuse victime du médecin empoisonneur; et Liévin de Winne,
qui devait plus tard se faire un nom comme peintre de portraits. Ce qu'était ce doul)le enseignement, l'artiste l'a résumé dans ses Souvenirs. Élève de Paelinck qui continuait, à Bruxelles, la
tradition classique de David, De Vigne était revenu dans sa ville natale, après un court séjour à Paris, l'esprit flottant dans la confusion de doctrines contradictoires; d'une part, ayant appris à « émonder les formes »
d'après l'Apollon du Belvédère, la Diane et la Vénus de Médicis; et, de l'autre, les yeux imprégnés des splendeurs romantiques , porté à esquisser largement.
Peintre médiocre, mais habile dessinateur, Vanderliert mettait du feu dans son enseignement, expliquait avec clarté le « jeu des muscles, la fermeté de leurs attaches et les différents plans qui décomposent les formes en apparence les plus arrondies ». Il avait de l'enthousiasme pour les chefsd'œuvre anciens; et, sa chaleur communicatrice fut très utile à son élève, qui puisa auprès de lui une passion sincère et raisonnée pour l'Antiquité et pour la Renaissance.
En i846, le jeune artiste quittait Gand pour aller étudier à Anvers, îi l'Académie des Beaux-Arts, sous la direction de l'illustre Wappers. Mais, dans la vieille ville flamande, il fréquenta surtout les éghses et les musées, se laissant absorber par la contemplation des Memling, des Van Eyck, des Van der Weyden, des Van Dyck et des Rul)ens. Ce dernier maître le captivait, entre tous. Dans son enthousiasme juvénile, Jules Breton avait tenu à habiter un hôtel de la place Verte, à l'enseigne de Rubens, en dépit des insomnies que lui procurait l'assourdissant vacarme du fameux carillon de la cathédrale. Il
HOTE I. 1) K JULES B U E T O X , A PARIS I 3 () , RUE DE L O N G C H A M P S