ENFANCE ET JEUNESSE
copia avec soin « Le Christ à la paille » du musée. Ce séjour à Anvers f levait lui laisser les plus délicieux souvenirs de sensations pittoresques, qui ne furent pas sans influence profonde sur son
nuagination.
A la fin de cette année, Jules Breton tomlja malade, et dut être l'amené, mourant, à Courrières, où les soins affectueux et l'air natal le rétablirent rapidement. La famille décida ([u'il irait terminer ses études à Paris, dans un atelier de maître célèbre. Lequel devait être choisi entre les peintres nombreux qui portaient ce titre? Personne n'était en mesure de prendre cette décision. Ce fut à un compatriote, i^ardien au musée du Louvre, que s'adressa le père du jeune artiste, dès le lendemain de leur arrivée à Paris. Le i>ardien répondit, avec une gravité qu'un accent de terroir des plus prononcés rendait fort pittoresque : « Il faut que Jules entre dans l'atelier d'un meml)re de l'Anstitut (Institut); nous avons MM. Coignet, Picot, Delaroche, Angres (Ingres) et DroUang (Drolling). » Et, après avoir réfléchi
J U L K s 1! H I . T () N DANS S O N A T F, L I E R I) l; P A U 1 S
méditativement, il conseilla Drolling, parce qu'il connaissait un ancien massier de son atelier. Le jeune artiste fut présenté le lendemain. « Lorsque, mon carton sous le bras, toujours accompagné de mon père, je frappai timidement à la porte de son atelier, dit Jules Breton dans « La Vie d'un artiste », ce fut Drolling en personne qui nous ouvrit, sa palette à la main. Il portait un tricot de laine et un l)onnet grec rouge, comme l'a représenté son élève Biennourrv . Son air ouvert et ])on enfant, un peu l)ourru, sa large moustache hlanclie le faisaient ressembler plutôt à nu officier en retraite qu'à un artiste. Sous cet aspect, je pressentis un brave homme et je m'enhardis. J'ouvris mon carton qui contenait, outre quelques dessins et natures mortes de ma laçon, un torse peint par l'un des plus forts de l'Académie d'Anvers — Ce torse flamboyant, qui ressemblait à une omelette aux confitures, révolta d'abord mon futur patron. « Voyez-vous ça, s'écria-t-il , c'est liorrible! » Heureusement, je pus lui dire que ce n'était pas de moi. Je mis alors sous ses yeux une nature morte que j'avais peinte chez De Vigne, sans y attacher beaucoup d'importance, et (jue je n'aurais jamais eu l'orgueil de comparer au liaut ragoût anversois.
« Sa figure changea aussitôt d'expression : « De vous, ça! me « dit-il; mais c'est peint comme un ange! » C'est peint comme un ange ! Avec quelle douceur cette phrase toml)a dans la bonne oreille de mon père qui , comme moi maintenant , était sourd d 'un côté !
« Mon pèi^e était bien malade et n'avait plus (pi'une année à passer sur la terre. Il ne devait, hélas! prendre part à aucun de mes succès. Cet éloge de la bouche d'un homme qu'il considéi'ait comme un grand peintre, le remua profondément.
« Jjorsque nous nous retrouvâmes seuls sur le palier, Drolling ayant refermé sa porte, mon père me serra dans ses bras en répétant : « Tu peins comme un ange! » Puis, descendant l'escalier, il ajouta : « Hein! si un jour tu allais aussi entrer à l'Institut! »
Il y avait, à ce moment, à l'atelier Drolling de noml)reux élèves qui se sont presque tous fait un nom, et dont quelques-uns même
ÉTUDIÎ 1)K PAYSANNE DE l'aKTOIS
L'ATKLIEIl DE DROLLING 29
ont conf[uis la célébrité : Baiidry, Henner, Timbal, Bertinot, Jules Valadon, Uhnann, Emile Sintain, Feyen-Perrin, etc. Mali^ré l'amitié de tous ses camarades, malgré un tra\ail acharné, le jeune artiste regrettait son Artois, son Courrières, et (land où il avait laissé une partie de son cœur; dans la solitude de sa petite et froide chambre de la rue du Dragon, il songeait tristement à la maison paternelle, si vaste, si chaude, et à tous les siens qu'il aimait. Heureusement, son frère cadet, dont on voulait faire un brasseur, vint à Paris pour y apprendre la chimie industrielle; ils logèrent enseml)le; cette cohabitation le g^uérit momentanément de la nostalgie.
Jules Breton eut, un instant, l'idée de demander à Ary Scheffer des leçons. Un dimanche matin, avec son ami et compatriote Delalleau, peintre et architecte, il se rendit chez l'auteur de « Mignon », qui fit aux deux jeunes gens un accueil paternel. Après avoir examiné les cartons, le maître leur conseilla de dessiner avec soin des plâtres de Phidias. Jules Breton avait réservé, pour la fin de la séance, une esquisse, d'un romantisme à tous crins, et au sujet de laquelle il n'était j)as sans anxiété. Ary Scheder, le plus tranquillement du monde, lui dit : « Ne faites jamais l'esquisse d'une action dont vous n'avc/. pas vu l'équivalent dans la nature. » De la part d'un romantique, élégiaque et sentimental, le conseil ne manquait pas d'originalité. Jules Breton rendit visite deux fois à ce maître, et ne le revit plus. 11 songea ensuite à recourir aux conseils de Robert-Fleury, à ce moment très populaire. Le peintre du « Colloque de Poissy » accéda à la requête du jeune artiste, et lui confia le secret pour pénétrer dans l'atelier où il vivait en ermite. IMais, Jules Breton dut quitter Paris; il ne profita guère plus des leçons de Robert-Fleury que de celles d'Ary Schell'er.
La Révolution de 1848 fut la ruine pour la famille Breton. Le père, après la mort du duc de Duras, s'était lancé dans des spéculations de bois et de forêts. Les événements imposèrent une liquidation désastreuse ; on dut tout vendre à Courrières, même le mobilier. Les enfants avaient l'àme bien trempée. L'un fit son service
militaire au lieu de chercher un remplaçant ; et, les deux autres,
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le l)rasseur et le peintre, se mirent avec plus d'énergie encore au travail, pour se créer rapidement une position.
En 1849, jeune artiste exposa au Salon son premier tableau; et, en i853, il s'installa définitivement à Courrières.
La vie de Jules Breton est désormais tout entière dans son œuvre que je vais analyser et décrire. 11 n'est pas de vie qui ait été plus simple, plus modeste, en même temps que mieux remplie. Pendant un demi-siècle, elle s'écoulera sans événements autres que ceux de la famille : le mariage de l'artiste, en i8")8, avec la fille de son maître de Gand ; la naissance d'une fille, qui deviendra elle-même un peintre de grand talent, Mme Demont-Breton; l'entrée du cadet, Emile Breton, dans la carrière suivie par son aîné, où il se fera un nom comme paysagiste; et les succès remportés aux Salons et aux Expositions. Au Salon de i8()i, on il envo>a « Les Sarcleuses », « L'Incendie », « Le Soir » et « Le (k)lza », Jules Breton recevait la croix de la Légion d'honneur; l'Exposition universelle de 1867 lui apporta la rosette d'officier. En 1872, le jury votait au maître des Glaneuses et des Moissonneurs de l'Artois la médaille d'honneur; et, en 188G, il était nommé membre de l'Académie des Beaux-Arts.