DÉBUT DE LA GUERRE DE VERCINGETORIX JCSQU'AD SIÈGE D'AVARICUM
S I. — Situation politique des belligérants. Défaites et perles de territoire éprouvées précédemment par les Ârvernes. Perfidie des Romains à leur égard. Vieille rivalité politique entre les Êduens et les Arvernes.
Voici la première guerre nationale de la race gauloise. Les cités s'unissent politiquement et la nation se forme au milieu des glaives romains, pour reconquérir la liberté
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commune. Cette guerre mérito doue toute notre attention. Reprenons les choses de plus haut.
Comment a*t-il pu advenir que César, depuis six ans qu'il pousse à travers la Gaule tant de sanglantes expéditions, sous un prétexte ou sous un autre, du sud au nord et de l'est à l'ouest, que lui qui est allé attaouer les Germains au-delà du Rhin et les Bretons dans leur île, n'ait jamais encore attaqué les Arvernes : les Ârvernes dont le territoire touchait à sa province , et dont il apercevait les montagnes deux fois par an, lorsqu'il se rendait en Italie ou qu'il en revenait? Comment a-t-il pu se faire que ces Ârvernes avec leurs clients soient les seuls Gaulois restés libres à cette heure, et que César ne les ait attaqués ni par ses moyens militaires, ni par sa politique captieuse, eux qu'on savait à Rome avoir eu des princes combattant sur des chars en argent : indice de richesses qui n'étaient pas à négliger pour une armée romaine et surtout pour César; eux, qui étaient puissants en Gaule et qui notoirement y disputaient aux Éduens, ^mis de César, la prééminence parmi les cités? Car l'Eduen Divitiac avait in-» formé César, dès son arrivée, que « la Gaule entière était divisée en deux factions, dont F une avait pour chefs les Èduens et Fautre les Arvernes (I, xxxi). » La domination des ËduenS) et partant celle de César, avait donc à redouter encore plus les Arvernes que ces farouches Germains d'Arioviste contre lesquels le guerrier romain, à la prière de ses amis gaulois^ avait immédiatement dirigé ses armes.
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En un mot, les Éduens étaient depuis longtemps les amis et les alliés du peuple romain ; les Arvernes, au contraire, étaient ses ennemis déclarés. Comment donc a-t*il pu advenir que César, depuis six ans qu'il a envahi la Gaule, y ait opprimé par sa politique ou par ses armes toutes les cités, sauf les Arvernes et leurs clients? Et dès lors, comment expliquer qu'un jeune chef des 4rvernes, jusque-là tranquillement témoin de lout ce qui est arrivé en Gaule pendant les six premières années de la guerre, se lève aujourd'hui et entreprenne d'attaquer lui-même, par la politique aussi bien que par les armes, l'astucieux et terrible conquérant et d'en délivrer la Gaule ?
Pour se rendre compte et de tous ces événements et de la marche de la conquête jusqu'à ce jour, mais surtout pour bien comprendre la situation politique des belligérants, à cette heure où va commencer une phase toute nouvelle de la guerre, et où va se produire le suprême effort de la Gaule, dans une insurrection nationale dont Vercingetorix sera le promoteur, le héros et la victime, il convient de jeter un coup d'œil rétrospectif sur les principaux faits de la première invasion de la Gaule transalpine par les Bomains : alors que les légions, pénétrant par Massilia (Marseille), envahirent de proche en proche toutes ces régions du territoire gaulois, qui furent appelées ensuite la Gaule narbonnaise. C'est là, d'ailleurs, une partie de notre histoire ancienne qui est demeurée trèsobscure, où il importe de porter la lumière autant que pos* sible^ et qui, du reste, ne manque pas d'intérêt politique»
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Déjà, l'an 124 avant notre ère, quatre-vingt-quatorze ans après le passage d'Annibal sur les rives du Rhône, soixante-six ans avant l'arrivée de César à travers les Alpes graies, les Arvernes avaient pu voir, des sommets de leurs monts Cévennes, une première armée romaine envahir le territoire gaulois par le littoral de la Méditerranée. Elle y accourait, à l'appel de l'opulente et imprudente Massilie, en auxiliaire désintéressée; son but unique était de protéger une cité amie contre des voisins incommodes et turbulents, les Salyens, qui commettaient des déprédations sur ses terres '. Mais après que les Salyens eurent été vaincus, dès Tannée suivante, les Romains, trouvant bon de s'établir définitivement à leur place et non loin de Massilie, y fondaient leur premier établissement en Gaule transalpine, leur première colonie : Aquse Sextiœ (Aix)^ point de départ d'envahissements successifs qui ne devaient plus s'arrêter.
Deux ans après, sous prétexte que les A llobroges ont donné au roi des Salyens fugitif, Teutomale, un refuge et une hospitalité de roi , et en même temps, à rappel dam-bitieux et imprévoyants Gaulois, les Éduens, alliés et amis du peuple romain^ qui se plaignent que ces mêmes AUobroges ont ravagé leurs terres ^, les légions protectrices, conduites par Domitius Ahenobarbus, s'avancent au nord en remontant le long du Rhône sur la rive gauche. Les
I TiiK-LiVK, EpUomCf lx.
' TiTB-LiVBy Bpitome^ lxi.
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Allobroges marchent bravement à leur rencontre, et leur barrent le chemin un peu au-dessus d'Avignon. Mais leur courage est im{)uissant contre la supériorité des moyens militaires et contre les éléphants que leur opposent les Romains, et ils éprouvent la défaite la plus désastreuse ^ Voilà les Romains à l'entrée du territoire allobroge.
L'année suivante, affaiblis par cette défaite et redoutant l'avenir, les Allobroges invoquent l'appui de leurs puis* sants voisins et amis, les Arvernes. La grande cité gauloise fait marcher à leur secours son armée avec son roi Bituit {Bituitus)^ et les deux armées réunies, augmentées encore de troupes auxiliaires envoyées par les Ruthènes (Rouergue), attendent les Romains sur la rive gauche du Rhône, près de l'endroit où l'Isère se jette dans le fleuve (peut-être à Romans). Les Gaulois y sont aussi braves que précédemment et bien plus nombreux; mais les armes romaines l'emportent une seconde fois '.
Après ce désastre, le roi des Arvernes, Bituit, fut donné en spectacle au peuple de Rome. Revêtu de son armure aux couleurs variées et placé sur le char (ï argent d'où il avait commandé pendant la bataille, il fut traîné
' U y fut tné vingt mille Gaulois, et trois mille furent faits prisonniers. Les éléphants que le consul Domitius fit» avancer contre eux contribuèrent beaucoup à leur défaite, par l'effroi qu'ils causèrent aux chevaux de leur armée et même aux hommes. (Paul Obosb, V, xiii.)
^ L'armée des trois cités gauloises réunies était sous le commandement de Bitnit et comptait deux cent mille combattants. Sur ce nombre il en périt, tant tués que noyés dans le Rhône, cent vingt mille, suivant Titb-Livb (£'/!., Lxi) ; cent trente mille, suivant Pliivb {Hist, nat., VII, l) ; cent cinquante mille, suivant Paul Ohosb (V, xiv).
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derrière le char de triomphe du consul vainqueur, Q. Fabius Maximus Allobrogicus (Flords, IH, ii).
El, ce qui est à remarquer, c'est que cet infortuné roi n'avait point été fait prisonnier dans la bataille. Après être rentré dans sa cité, il avait cru devoir demander la paix aux Romains, et il était venu, sous la foi du droit des gens y s'aboucher à cet effet avec le proconsul Cn, Domitius Ahenobarbus, qui l'avait perfidement appelé au* près de lui, et s'était ainsi, par la plus noire des trahisons, emparé de sa personne.
Voici comment Valère Maxime rapporte le fait : — « Un trop grand désir de la gloire poussa à la perfidie Cn. Domitius, homme d'une haute naissance et d'un grand courage. En effet, irrité de ce que Bituit, roi des Arvernes, eût engagé et son peuple et le peuple allobroge à implorer la protection de son successeur au consulat, Q. Fabius, pendant que lui-même restait encore dans la Province, il tinvitùf sous prétexte d'une conférence, à venir auprès de lui, et, après ravoir reçu comme son hôte, il le fit charger de fers et le fit transporter à Rome sur un vaisseau. Le sénat ne put approuver cette action ^ mais il ne voulut pas renoncer à en profiter, de crainte que, si Bituit était renvoyé dans sa patrie, il n'y renouvelât la guerre. C'est pourquoi, il P envoya en prison à Albe *. »
Selon Tite-Live (Ep., lxi), — a Bituit, s' étant rendu d
^ Valère Maximb , ^ Dlclorum factorumqûe memorabUium exempla (IX, VI).
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Rome pour donner satisfaction au sénats fut envoyé en prison à'Âlbe, parce qu'il paraissait dangereux pour la paix qu'il fût renvoyé en Gaule. On décréta aussi que son fils Congentiatj dont on s était emparé, serait envoyé à Rome. » — Ainsi Tite-Live, pour dissimuler la violation flagrante du droit des gens par la politique romaine, a altéré habilement dans son récit la vérité du fait public. On voit de plus que, bien longtemps avant le mot fameux de Yespasien [non olet), le sénat de Rome pratiquait déjà la même maxime dans l'ordre moral.
Ainsi les Arvernes avaient, dès cette époque, deux raisons de détester le peuple romain : d'abord, le désastre de leur armée ; puis, la doublé perfidie commise par le consul Domitius et par le sénat lui-même à l'égard de Bituit, leur roi, et de son fils Gongentiat.
Outre cela, il y a lieu de penser qu'en même temps les Arvernes avaient été spoliés d'une partie très-importante de leur ancien territoire.
En effet, il est certain que, à la suite de la victoire de Fabius sur l'armée des trois cités gauloises, tout le territoire des Allobroges fut réduit en province romaine. César l'indique clairement dans plusieurs passages (I, ly ; VU, LXiv, Lxxvii), et Tite-Live le constate d'une manière positive (Ep., LXI). Cela étant, pourrait-on comprendre que les Romains eussent, tout au contraire, respecté le territoire des deux autres cités vaincues ? Pourrait-on admettre que César ait dit vrai, lorsqu'il a dit, dans sa conférence avec Ariovisle, — nqii après la victoire
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a de Fabius Maximus^ le sénat voulut laisser aux Ar- « vemes et aux Ruthènes leur territoire^ leurs lois et la « liberté^ sans même exiger d^eux aucun tribut ■ , » — tandis qu'on a vu ce même sénat enlever tous ces biens aux Âllobroges ? En un mot, peut-on croire que l'une des trois cités vaincues ait été si durement opprimée, et que les deux autres n'aient eu à subir aucune conséquence fâcheuse de cette défaite commune? Peut-on croire cela, surtout quand on sait que le sénat romain n'a pas reculé devant l'emploi de procédés infâmes à l'égard des deux princes des Arvernes ?
H est donc permis de présumer qu'après la victoire de Fabius, les Romains ont immédiatement spolié les Arvernes et les Ruthènes de toutes les parties de leurs territoires où ils ont pu s'établir; et que si la majeure partie de ces territoires, si le cœur même de la cité des Arvernes se trouva alors préservé, ce fut, non par une indulgence magnanime du sénat, contrairement à ses habitudes spoliatrices, mais bien par la chaîne des monts Cévennes, devant laquelle l'invasion romaine dut faire une halte, comme précédemment devant la chaîne des Alpes.
C'est là, on le voit, une question sur laquelle il importe d'être fixé : soit pour constater le fait historique lui-même.
* Bello superatos esse Arvemos et RtUhenos a Q. Fabio Maximo, gtUims populus romanus ignovisset^ neque in provinciam redegisset, neque stipendium imposuisset : quod si antiquissimum quodque iempus spectari oporteretf populi /{. jiistissimum esse in Gallia imperium; si jtuUcium senatus servari oporteret^ libérant debere esse GtUliam, quam bello victam stUs legibus uti voluisset. (l, xlv.)
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qui a son intérêt propre, soit pour juger de la bonne foi de César en matière d'histoire, soit pour sonder avec quelque certitude tous les sentiments qui durent animer les Àrvemes contre les Romains dans cette guerre de Vercingetorix.
S'il est vrai, comme le dit César, qu'après la victoire de Fabius Maximus, les Romains n'aient spolié les Arvemes et les Ruthènes d'aucune partie de leur territoire, ni asservi aucun peuple de leurs cités, la Province transalpine dut, à cette époque, rester limitée au Rhône, et ne se composer que des territoires précédemment envahis en détail, à savoir : de celui des SalyenSy autour d'Aix ; probablement déjà de celui des Cavares, en remontant le long du Rhône; et enfin de celui des Allobroffes, toutes contrées situées sur la rive gauche du fleuve^ depuis le territoire de Marseille jusqu'à F extrémité orientale du lac Léman.
Or, à l'arrivée de Jules César en Gaule, la Province transalpine avait pour limites du côté de l'ouest la ligne des Cévennes dans toute sa longueur, avec un prolongement jusqu'aux Pyrénées, comme on va le voir. Car la Province comprenait alors, sur la rive droite du Rhône, tout le territoire des Helviens (Vivarais) ; tout celui des Volces^Arécomices jusqu'à la mer et aux Pyrénées (Languedoc) ; celui de Carcassonne et celui de Toulouse, d'où nous avons vu Publius Grassus, lieutenant de César, appeler nominativement un grand nombre de vaillants hommes pour venir avec lui envahir l'Aquitaine; et enfin, celui des Ruthènes provinciaux.
i06 JULES CÉSAR EN GAULE, Comment, vn.
Nous n*igaorons pas qu'on a mis en doute le nom, et par conséquent Texistence de ces Ruthènes provinciaux^ c'est-à-dire annexés à la Province; mais le sens du texte où César en parle nous paraît ne permettre aucun doute sur le fait de cette annexion. Il dit que, voulant faire attaquer la Province de ce côté-là, — « Vercingetorix envoie « chez les Ruthènes le Cadurce Lucter : lequel d'abord « fait entrer cette cité dans F union gauloise; puis, il passe « chez les JSitiobriges (Agénois) et chez les Gabades « (Gévaudan), rassemble beaucoup de troupes, ^t marche a sur la Province dans la direction de Narbonne. Informé (c de cela, César accourt et établit des postes de défense « chez les Ruthènes provinciaux {in Ruthenis provinciali^ « bus)j chez les Volces-Arécomices^ chez les Tolosates et au^ a tour de Narbonne : pays, dit-il lui-même, limitrophes du « territoire ennemi (VII, v, vu). » — Il est donc bien clair qu'il s'agit ici de deux peuples ruthènes différents, les Ruthènes simplement dits et les Ruthènes provinciaux^ qui étaient, l'un du côté des Gaulois, l'autre du côté de César K
Par conséquent, il est déjà incontestable que, durant les soixante-trois ans qui s'écoulèrent depuis la victoire de Fabius Maximus jusqu'à l'invasion de la Gaule par Jules César, les Ruthènes, vaincus avec les Ârvernes et les Âllobroges par ce consul Fabius, avaient été spoliés d'une partie considérable de leur territoire primitif, qui
* On le yoiti c'est bien la guerre civile de Gaulois à Gaulois, au profit de César.
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avait été annexée à la Province transalpine et soumise aux Romains sous le nom de Rutheni provinciales ; tandis que, sur le reste de ce territoire primitif, une autre portion de la cité des.Ruthènes était demeurée libre et ennemie des Romains ' .
Mais Tensemble de ce territoire primitif des Ruthènes n'était qu'une petite portion de la vaste étendue de pays annexée à la Province transalpine dans ce même intervalle de temps. Tout le surplus, quelles cités gauloises en avaient été spoliées par les Romains? Nous n'hésitons point à dire que c'étaient les Ârvernes ou du moins des cités clientes des Ârvernes.
En effet, Strabon, parlant de l'ancienne puissance des Ârvernes, s'exprime ainsi : — « La domination des Arvernes s'étendit jusqu'à Narbonne et jusqu'aux frontières de Marseille. Us commandaient à plusieurs peuples jusqu'aux Pyrénées, au Rhin et à l'Océan *. » — On voit par là que les possessions primitives des Ârvernes s'étendaient au sud jusqu'à la Méditerranée, depuis les bouches du Rhône jusqu'à Narbonne ; et que les divers peuples clients de cette puissante cité étaient comme échelonnés dans toute la zone méridionale des Gaules, depuis les contrées occupées par les Âllobroges et les Nantuates jusqu'aux Pyrénées et à l'Océan.
> Noufl admettons, conformément à la Notice des provinces de la GauU^ et à la Géographie de d'Ànville, que le territoire des Ruthènes provinciaux devint ensuite le diocèse d*Albi, et que celui des Ruthènes restés libres jusqu'au temps de César forma le diocèse de Rbodea.
3 Stha^oN; Géographie, IV, ii (version de Goray).
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D'un autre côté, Tite-Live (XXVII, xxxix), en parlant du passage d'Âsdrubal à travers la Gaule transalpine par le même chemin qu'avait suivi Annibal, s'exprime de cette manière (sans doute d'après Polybe lui-même) :
— a Car, non-seulement les Arvemes et ensuite successivement les autres peuples de la Gaule et des Alpes (Arverni deincepsque alise gallicœ aiguë alpinœ génies) lui firent bon accueil, mais encore ils le suivirent à la guerre. »
— Ce qui montre clairement que, dès les Pyrénées, Asdrubal était entré sur l'ancien territoire des Arvernes.
Ainsi les Arvernes possédaient primitivement le pays des Helviens (Vivarais) et tout le pays des Voices-Aréco^ mices (Languedoc), dont Nîmes (Nemaums) était la ville principale et Narbonne le port le plus important. C'étaient donc eux qui avaient perdu la presque-totalité de ce vaste et riche territoire compris entre le Rhône, la chaîne des Cévennes et la Méditerranée ; territoire qui avait été annexé à la Province transalpine après la victoire de Fabius et avant l'invasion de la Gaule chevelue par Jules César.
Enfin, pour constater d'une manière certaine, et contrairement à l'affirmation de César, que cette annexion fut faite immédiatement après la victoire de Fabius, jetons un coup d'œil rapide sur les divers événements de guerre dont ces régions furent le théâtre durant ce même intervalle de temps, en suivant l'ordre chronologique, afin de bien distinguer ce que les Romains ont occupé
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immédiatement après la victoire de Fabius de ce qu'ils ont pu n'envahir que plus tard.
Nous voyons dans Eutropc [Breviarium, iv) le consul Q. Marcius Rex, trois ans après la victoire de Fabius, occupé à créer des ports romains dans la Province transalpine. Sous son consulat (av. J.-C, 118), une colonie romaine fut conduite à Narbonne, Narbo, port du pays des Volces-Arécomices, qu'on surnomma depuis lors du nom de ce consul, Narbo Marcius. Ce qui autorise à penser que déjà le pays des Volces-Arécomices se trouvait incorporé à la Province transalpine, qui allait s'appeler plus tard la Gaule narbonnaise.
Cette même année, le même consul Q. Marcius paraît s'être emparé du port de Toulon, TelOy surnommé aussi Telo Marcius. Voici ce qui nous suggère cette opinion touchant notre grand port militaire.
On lit, d'une part, dans V Epi tome de Tite-Live (lxii) : « Le consul Q. Marcius se rendit maître des Sarniens, peuple des Alpes. — Quintus Marcius consul Samios gentem alpinam expugnavit. » — Et, d'une autre part, on lit dans Paul Orose (V, xiv) : « Le consul Q. Marcius alla attaquer une peuplade gauloise établie au pied des Alpes, — Q. Marcius consul Gallorum gentem^ siib radice Alpium sitam^ bello aggressus est. — Ces Gaulois, se voyant investis par les troupes romaines et comprenant qu'ils ne pourraient leur résister, tuèrent leurs femmes et leurs enfants et se jetèrent dans les flammes. D'un certain nombre d'enlre eux, qui, surpris par les Romains, n'avaient pas
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eu le temps de se donner la mort et avaient été faits prisonniers, les uns s^affranchirent par le fer, les autres se pendirent, d'autres se laissèrent mourir de faim : et il n'en resta pas un seul, même un enfant, qui se résignât par amour de la vie à supporter le sort des esclaves, o
On voit qu'il n'est allégué ici aucun motif de guerre ; ce qui permet de présumer que cette peuplade gauloise établie au pied des Alpes fut attaquée par les Romains pour s'emparer de quelque possession utile, par exemple d'un port oi^ ils pussent communiquer librement avec les régions de la rive gauche du Rhône, au cas où celui de Marseille leur serait fermé. On voit d'ailleurs assez clairement, par les détails de cette horrible catastrophe, qu'elle eut lieu dans une ville forte, oi^ toute la population des Samiens se trouvait investie ; et rien ne donne à penser qu'une partie de cette population y fût venue d'un territoire environnant. Tite-Live, de son côté, a employé ci-dessus l'expression expugnavit, c'est-à-dire enleva dt assaut. Tout semble donc indiquer ici une ville forte, située au pied des Alpes, et dont le peuple vivait, non pas de la culture d'un territoire, mais bien de quelque industrie primitive, comme aurait été le commerce ou la pèche. D'un autre côté, le surnom de Marcius, donné à Telo comme à Narbo, et l'identité du motif qui a pu porter le consul Marcius à s'emparer du port de Telo, aussi bien qu'à envoyer une colonie à Narbo^ nous semblent désigner suffisamment Telo Marcius (Toulon)*
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comme ayant été jadis cette ville, située au pied des Alpes, où les malheureux Gaulois appelés Sarniens, bloqués par le consul Q. Mareius Rex, et réduits à la cruelle extrémité d'opter entre la mort ou l'esclavage romain, préférèrent mourir, tous, même les enfants ^ 11 ne faut
' Cette terrible résolution des SarDiens jette aue lumière sinistre sur Tun des maux affreux que l'invasion de Jules César tit éprouver aux Gaulois, et dont on ne lui tient peut-élre pas assez compte ; nous voulons parler des malheureux captifs, de toute condition, de tout âge et de tout sexe, emmenés de la Gaule par les Romains et vendus pour être esclaves.
En effety les Sarniens avaient dû connaître, quelques années auparavant, les détails de la guerre faite par leà soldats de Rome à d'autres peuples gaulois de leur voisinage, au pied des Alpes, à savoir, du côté du Var, aux Oxybiens et aux Décéates (Poltbb, Ambassades^ cxxxiv), et du côté de la Durance, aux Salyens. Ainsi, leur affreux désespoir témoigne assez de quelle manière impitoyable les Romains traitaient les populations qu'ils emmenaient en esclavage.
Nous en avons, du reste, bien d'autres témoignages dans les efforts si fréquents et si désespérés des malheureux captifs renfermés dans leurs prisons à esclaves {ergasiula) ; par exemple : à Minturnes, où quatre cent cinquante esclaves furent tous ensemble mis en croix; à Sinuesse, où il en fut massacré quatre mille; en Sicile, où le consul Pison fit tuer çà et là huit mille fugitifs et mettre en croix tous ceux qu'il put prendre vivants ; où son successeur, le consul Rupilius, en fit tuer plus de vingt mille (Padl Orosb, Y, IX). Dans une nouvelle insurrection, en Sicile, ces malheureux esclaves, après trois ans de résistance aux troupes romaines, se voyant cernés par le consul Âquilius, se donnèrent tous la mort, sauf leur chef qui fut pris vivant et que les soldats romains, en se disputant et s'arrachant leur prise, écarte** Jèreot (Flobus, III, xix).
Rappellerons-nous encore la terrible insurrection des esclaves gaulois et germains, dirigée par les Gaulois Crixus et CEnomaus, et par le Thrace Spar* tacns ; lesquels esclaves, après avoir transformé leurs fers en épées et en jave-» lots, détîrent successivement plusieurs armées romaines; et, dans une dernière bataille contre les légions commandées par Ctassus, se firent tous tuer en désespérés. Cette dernière insurrection eut lieu quinze ans seulement avant Tinvasion de la Gaule par Jules César, et il y périt plus de cent mille esclaves (Florus, 111, xx — Padl Orosb, V, xxiv).
Ce qu'il fallut de souffrances pour que partout les esclaves des Romains en vinssent à un tel désespoir, nous donne à comprendre quel fut le sort des
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donc point s'étonner que le nom des Sarniens ait disparu du territoire de la Gaule.
Cinq ans plus tard (av. J.-C, 113), survint ^invasion des Cimbres et des Teutons : « peuples chassés des régions extrêmes de la Gaule par une inondation de l'Océan, dit Florus, et cherchant partout de nouvelles terres où ils pussent se fixer '. » Une colonne de ces émigrants dé-
populations de tant de citéâ de la Gaule que César fit emmener captives et conduire sur les marchés à esclaves de l'Italie.
* Cimtrï, Teutoni... ah extremis GallÀx proftigi, quum terras eorum inundassel Oceanus, notas sedes ioio orbe quxrebant, (Flords, III, m.)
Tout ce que les auteurs anciens disent de cette invasion que les Romains eurent à combattre dans les Gaules, est très-vague, souvent même contradictoire. Pour en extraire un aperçu sommaire, nous avons accordé la prépondérance d'autorité par ordre de date, à César, à Tite Live, à Pline, et ainsi de suite aux autres auteurs.
César parle de l'émigration dont il s'agit comme d'un mélange de Cimbres et de Teutons qu*on ne saurait séparer, et nous sommes obligés de rester dans ces mêmes termes pour éviter des contradictions et des difficultés inextricables dans les autres auteurs.
Tite-Live fait figurer dans une des dernières batailles de ces émigrants un troisième peuple, les Ambrons^ sans dire ce qu'il est ni d'où il vient
César et Tite-Live parlent en particulier et très-clairement de la guerre des Tigurins,
Ensuite, la plupart des auteurs, Plutarque, Tacite, Florus, Orose, ont mêlé et confondu tout ce qui concerne ces quatre peuples.
Pline indique les contrées du nord des Gaules d'où les Cimbres et les Teutons étaient originaires, et il les indique avec des repères certains : la Vistule, l'Elbe, le Weser, l'Ems {VistuUi^ Albïs, Visurgis, Amisius)^ fleuves dont il parle en même temps. Les Cimbres et les Teutons habitaient sur les rives de la mer Baltique, depuis l'embouchure de la Vistule jusqu'au promon» ioire des Cimbres (JuUand) ; outre ces côtes et la presqu'ile Cimbrique (Jutland et Schleswig-Holstein), ils occupaient encore d'autres contrées situées dans l'intérieur des terres en se rapprochant du Rhin: Cimbri mediterranei de Pline {Hist, nat., IV, xiii et xiv).
Les Tigurins étaient, d'après César (I, zii), Vune des quatre subdivisions primitives du peuple helvèle, 11 est probable que ces Tigurins occupaient le territoire qui forme actuellement les cantons de Zurich, Zug, Uri.
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bouchait alors en lllyrie et y mettait en fuite Tannée du consul Carbon ' ; tandis qu'une autre colonne, après avoir franchi le Rhin inférieur et laissé sur la rive gauche du fleuve ses plus lourds bagages avec une garde de six mille hommes,- traversait la Gaule chevelue, dit César ^; puis, quatre ans après l'invasion de la première colonne en lllyrie, pénétrait dans la Province transalpine. Attaqués là par le consul Silanus (109), les Cimbres et les Teutons remportent la victoire et restent dans les contrées qu'ils occupent^.
Deux ans après cette bataille (107), les Tigurins, tune des quatre subdivisions^ du peuple helvète, franchissent le Rhône et pénètrent dans le pays des Âllobroges, où ils surprennent par une embuscade et battent complètement l'armée du consul Cassius, lequel est tué avec son lieutenant L. Pison, personnage consulaire, bisaïeul de la femme de César ^. Ces Tigurins étaient-ils d'accord avec les Âllobroges pour profiter de la victoire remportée par les Cimbres sur Silanus et tâcher de délivrer la Gaule des Romains ?
L'année suivante, le consul Cépion s'empare de Tho-
Quant aux AmbrûM^ nous tendrions à présumer qu'ils provenaient de quelque région de la Gaule chevelue non éloignée du pays des Tigurins.
* TiTE'LiVB, BpUome^ lxiii.
' Jpti {AdiMLliei) erant ex Cimbris Teutonisque prognaH : qui, quum ittr in Provindam nostram atque Italiamfaeerent, his impedimentis, quasseeum agere et portare non poierani, cUra /lumen Rhenum deposUis, euttodi» ex suis acprœsidio VI n^iUa hominum una reliquerunt (II, xxu).
' Trrs-LivB, EpUome, lxv.
* Cèbâm, l, XII. — TiTB-LivB, SpUome, lxv.