VU, T
' Ce qui montre assez qu'ils s'étaient entendus d'avance , et que Vercingetorix n'était venu chez les Bituriges avec ce corps de troupes que pour affermir tous les courages, au moment où il s'agissait de prendre les armes.
132 JULES CÉSAR EN GAULE, Comment. VIL
auraient à combattre en route sans qu'il fût à leur télé ; et, s'il songeait à se rendre lui-même en toute hâte auprès d'elles, il ne pouvait pas se dissimuler que^ dans les circonstances présentes, il n^ y avait aucune sûreté pour lui à confier son salut aux Gaulois, même d ceux qui paraissaient complètement paisibles.
« Pendant ce laps de temps, le Cadurce Lucter, envoyé chez les Ruthènes, gagne cette cité à l'union gauloise. De là, il passe chez les Nitiobriges (Agénois), chez les Cabales (Gévaudan), et, renforcé successivement par de nouvelles troupes, il se dirige sur la Province, du côté de Narbqnne, pour y faire invasion. Â cette nouvelle, César part pour Narbonne, dans l'espérance de déjouer tous les projets de l'ennemi'. Arrivé là, il relève les courages, il établit des postes sur la frontière, chez les Buthènes provinciaux^ chez Jes Yolces Arécomices, chez les Tolosates et autour de Narbonne : il envoie une partie des troupes de la Province se réunir aux recrues qu'il a amenées d'Italie chez les Helviens (Vivarais), qui sont limitrophes des Arvemes.
« Ces dispositions prises, et Lucter ayant reculé devant le danger de traverser la ligne des postes établis, César part pour le pays des Helviens.
« Dans cette dure saison de l'année, les monts Cévennés, qui séparent les Arvernes des Helviens, étaient couverts dune couche de neige de six pieds d* épaisseur ; mais,
' Voir ci-dessus ritioéraire de César sur notre carte des Gaules.
DEUXIÈME ÉPOQUE, Chap. I, § ii. 433
les soldats étant parvenus à ouvrir un chemin. César pénètre chez les Arvemes, qui ne s'y attendaient nullement, car ils considéraient les monts Cévennes comme infran* chissables ; il les écrase, et ordonne à la cavalerie de courir aussi loin que possible de tous les côtés, et de tout faire pour jeter la terreur parmi les ennemis.
« La nouvelle de cet événement est bien vite portée à Vercingetorix par la renommée et par des courriers : tous les Ârvemes l'entourent, consternés, et le supplient de pourvoir à leur salut, puisque toute la guerre évidemment se porte de leur côté. Touché de leurs prières, il lève son camp établi dans le pays des Bituriges^ et se dirige du côté du pays des Arvemes.
« Mais César, après être resté deux jours sur les lieux, prévoyant bien que Vercingetorix allait exécuter ce mouve* ment, quitte l'armée sous prétexte de rassembler un renfort d'infanterie et de cavalerie, et laisse le commandement des troupes au jeune Brutus, en lui recommandant de lancer la cavalerie à travers le paySy aussi loin que possible, dans toutes les directions, et ajoutant qu'il tâchera de ne pas rester absent plus de trois jours. Ces choses réglées, sans communiquer son projet à personne, il pousse avec toute la rapidité possible jusqu'à Vienne. Là, il trouve des chevaux frais quily avait envoyés longtemps d avance, et, sans s'arrêter ni le jour ni la nuit, il court à travers le pays des Éduens jusque chez les Lingons {pays de Langres)^ où deux légions hivernaient; de manière que, dans le cas même où les Eduens eussent formé quelque projet contre
134 JULES CÉSAR EN GAULE, Gomment. VIL
sa vie, il pût leur échapper par la rapidité de son passage sur leur territoire.
« Une fois parvenu à F endroit où ces deux légions hivernaient, il envoie des courriers aux autres légions, et il les réunit toutes à Agendicum (Sens), avant même que la nouvelle de son arrivée ait pu parvenir aux Ârvernes*.
a Dès que Vercingetorix est informé de la chose, il ramène son armée sur ses pas dans la position où elle était auparavant chez les Bituriges ; et, partant de là, il va... — Hac re cognita^ Vercingetorix rursus in Bituriges exercitum reducit; atque inde profectus... »
Coupons ici la suite du récit qui est étrangère à cet épisode.
On voit de quelle manière brillante cette rentrée de César en Gaule est présentée dans les Commentaires : le héros romain se joue de tous les obstacles, des distances des neiges, des monts, des fleuves, de Lucter, des Éduens, et surtout de Vercingetorix, qu'il fait aller et venir comme
* Évidemment César, pour rentrer cette fois dans la Gaule chevelue, dut éviter le point de la frontière où il avait l'habitude de passer chaque année. Or la position de Vienne nous permet de reconnaître la voie qu'il dut prendre dans cette occasion exceptionnelle. U dut passer le Rhône, firontière de la Province, à la hauteur des lies de Miribel (où durant l'hiver il est d'ordinaire assez facile de passer le fleuve à gué), pour tendre directement à son but. Ainsi, au contraire, on peut présumer que César, dans ses voyages annuels de Gaule en Italie et réciproquement, avait Thabitude de passer la frontière notablement loin du confluent de la Saône et du Rhône. Et par conséquent, d'après l'orographie de cette région des monts Jura, il devient très-probable qu'il se dirigeait alors par le défilé de Nantua et la Perte du Rhône : chemin le plus court, le meilleur ^t par lequel il était entré ponr la première fois en Gaule celtique, comme nous l'avons démontré dans nos préliminaires (voir 1. 1). Cette remarque nous sera utile plus loin.
DEUXIÈME ÉPOQUE, Ghap. I, § ii. 135
un jouet dont il connaît le ressort : ce qui nous avertit d'examiner le récit de très-près et avec la carte du terrain sous les yeux.
A cette époque, la géographie de la Gaule chevelue était presque inconnue aux lecteurs de Rome, où César avait un si grand intérêt à capter l'opinion publique ; et il en profite, croyons-nous, pour se présenter ici comme ayant merveilleusement déjoué un complot des Gaulois contre sa personne : en attirant d'abord Tarmée de Vercingetorix d^un côté, quand il voulait, lui, se diriger d'un autre côté ; puis, en atteignant son but, avant même que le chef gaulois et son armée se fussent doutés du tour qu'il leur jouait. Telle est l'image que le récit appelle dans la pensée.
Or, Vercingetorix était chez les Bituriges (probablement sur la rive gauche de la Loire, près de Nevers, où nous verrons qu'il avait des amis politiques). Ce qu'il y faisait, nous allons bientôt pouvoir le reconnaître ; mais, très-certainement, il n'y gardait point la frontière de la Gaule celtique, frontière dont le point le plus rapproché de lui était à deux cents kilomètres de distance. Cela étant incontestable, quel intérêt César pouvait-il avoir à lui faire quitter cette place, où le chef gaulois ne pouvait nullement l'empêcher de franchir la frontière de la Gaule celtique ? Ce point du récit n'a donc pas d'autre motif que l'effet à produire sur l'esprit du lecteur.
Remarquons d'ailleurs que César n'est pas resté plus de deux jours aux venants nord-ouest des Cévennes, dans les montagnes des Àrvernes, où il exterminait de pauvres
136 JULES CÉSAR EN GAULE, Comment. VIL
Gaulois blottis dans leurs huttes sous la neige. — At Cœsar biduum in iis locis moratus... suis inopinantibus ab exerdtu discedit. Puis, de là, tout à coup et sans communiquer son projet à personne, il revient en toute hâte du côté de Test et des rives du Rhône jusqu*à Vienne, où il prend des chevaux frais qu'il y avait envoyés longtemps d'avance, et le voilà courant au nord jour et nuit, avec une telle vitesse que, certainement, la nouvelle de son apparition aux sources de TAUier ou de la Loire ne put être portée à Yercingetorix avec une vitesse égale. — Quant maximis potest itineribus, Viennam pervertit. Ibi nactus recentem equitatum, quem multis ante diebus eo prœmiserat, neque diumo, neque nocturno itinere interntisso, per fines j^duorum in Lingones contendit... ui^ si quid etiam de sua salute ab jEduis iniretur consiliiy celeritate prœcurreret.
Nous voyons bien que César parle de la renommée et de courriers qui ^ovieaV rapidement cette nouvelle à Yercingetorix. — Celeriter hœç fama ac nuntiis ad Vercingetorigem perferuntur. — Comme s'il pouvait y avoir une renommée et des courriers dans des montagnes couvertes de six pieds de neige 1 C'est le silence et la solitude qui y régnent, même seulement par deux pieds de neige. Or, les piétons porteurs de la nouvelle étant partis moins de deux fours avant César, et la distance à parcourir de part et d'autre étant égale et très-grande (d'environ 300 kilomètres), ces piétons ont dû bientôt perdre leur avance, et finalement César a dû parvenir chez les Lingons long-
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temps avant que la nouTelle de sa ruse jouée dans les monts Cévennes parvînt à Vercingetorix. Par conséquent, cette ruse ne pouvait être d'aucun effet pour amener Vercingetorix à se déplacer au moment où César passa la frontière de la Gaule. Ajoutons que César était trop clairvoyant pour ne pas comprendre tout cela.
D'ailleurs, lorsqu'on examine avec soin les expressions employées dans ses Commentaires, — castra ex Biturigibus movei in Arvernos versus, — on voit que Vercingetorix pourrait^ en réalité, n'être pas sorti du territoire des Bituriges ; bien que ces mêmes expressions tendent à faire naître l'idée qu'il en est sorti.
Il n'est pas mieux démontré que réellement César ait été guetté à la frontière de Gaule comme il le donne clairement à entendre. En effet, on voit qu'il y a passé sans que l'alarme ait été donnée à son passage. Or rien n'était plus facile aux Gaulois que de garder, au milieu des neiges, les deux passages des monts Jura, et, en même temps, d'établir une série continue d'hommes postés à la file tout le long du Rhône, depuis l'extrémité de la chaîne des monts Jura jusqu'au commencement de la chaîne des monts Cévennes (comme ceux qui ont si vite annoncé à Gergovia l'événement de Genabum). L'intervalle des deux chaînes de monts n'étant que d'environ cinquante kilomètres, quelques centaines d'hommes eussent suffi pour surveiller ainsi la frontière ; et, dès lors, les Gaulois de l'intérieur eussent pu être immédiatement avertis de l'arrivée et du passage de César à cette frontière. Il n'est
138 JULES CÊSâR en GAULE, Cohment. VIL
donc pas probable que, de fait, la frontière de la Gaule celtique, du côté de T Italie, ait été gardée, comme César le donne à entendre.
En résumé, il paraît que l'habile Romain, qui était toujours si bien renseigné sur tout ce qui se passait en Gaule, avait des raisons de se défier de ses amis les Éduens, et qu'il craignait quelque guet-apens de leur part à son retour d'Italie. Par prudence donc, il se porta d'abord ostensiblement du côté des Cévennes, où il tâcha d'attirer l'attention des Gaulois ; puis, tout à coup et sans mot dire, il revint en courant franchir le territoire des Éduens, et il n'y rencontra aucun obstacle à la frontière de Gaule. Ce qui nous autorise à croire que cette frontière n'était point gardée, car elle était très-facile à garder exactement, comme Vercingetorix nous en fournira la preuve de fait au moment opportun...
Quant aux accessoires dpnt César a orné ce thème fondamental du récit, pour en faire l'œuvre d'art que nous voyons, sans doute il les a ajoutés dans quelque intention : est-ce dans une intention politique? Nous apprécierons mieux cette question ci-après.
Quoi qu'il en soit, tout ceci nous prouve que Jules César était, dans l'occasion, très-prudent et très-rusé. Ne l'on* blions point, et reprenons le fil du récit.
DEUXIÈME ÉPOQUE, Chap. I, § in. 139
S m. — VerciDgetorix se présente avec son armée cbez les Ëduens. Lutte
politique contre César.
Nous Tenons de voir qu'au moment actael Vercingetorix, informé de l'arrivée de César avec toutes ses légions à Agetidicum (Sens), ramène son armée sur ses pas dans la position où elle était auparavant chez les Bituriges (c'est« à-dire, sur la rive gauche de la Loire, non loin de Nevers) ; puis le texte poursuit tout d'un trait :
c Et, parti de là, il va entreprendre d'enlever d'un coup de main Gergoma, oppidum desBoiens^ que César avait placés là après leur défaite en compagnie des Helvètes, et qu'il avait attribués à la cité des Éduens. — Aique inde profectus Gergomam Boiorum oppidum, quos ibi helvetico prœlio victos Cœsar collocaverat , JEduisque aitribuerat, oppugnare institua ^
* Cet oppidum des Boiens est la première position de Vercingetorix indiquée nominalement par César, et nous avons dû chercher à la déterminer pour tracer sur notre carte Titinéraire du chef gaulois en regard de celui de ' l'ennemi de la Gaule. Dans Tincertitude complète qui règne encore à ce sujet, nous avons cru pouvoir adopter pour l'oppidum des Boiens le lieu de GamcU, nom qui présente quelque analogie avec celui que lui donne César ; et dont la situation, entre la Loire et 1* Allier à environ 10 kilomètres ouest de Bourbon-Lancy {Àqua TfMncii), se trouve bien dans la région généralement reconnue pour avoir été le pays des Boiens. Du reste, une erreur à ce sujet n'entraînerait aucune conséquence fâcheuse, car, avant que les deux années se trouvent en présence Tune de Tautre, nous allons rencontrer un point de repère certain, Avarkum (Bourges), qui est commun aux deux itinéraires.
Le nom propre de cet oppidum des Boiens différait-il de celui du célèbre oppidum des Arvernes, qui va être vainement assailli par César? D'après la collation des divers manuscrits et des éditions les plus anciennes des Cornmenlaires par André Frigeli, voici les variantes qu'on y rencontre : 1* Pour
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a César était fort embarrassé de prendre une résolution dans l'alternative gui se présentait à lui : — ou de laisser les légions réunies à Agendicum, sans rien faire durant le reste de l'hiver : car dès lors, après que les Éduens auraient perdu tous leurs tributaires^ il devrait craindre que toute la Gaule ne F abandonnât en voyant que ses amis ne pouvaient compter sur aucun appui de sa part; — ou bien de faire entrer les légions en campagne avant la saison convenable : car dès lors il pouvait arriver que le transport des vivres fût tressent et très-pénible. — Néanmoins il lui parut plus à propos d'affronter toutes sortes de difficultés que de subir une si grande humiliation, et de s'aliéner les sentiments de tous ceux qui s'étaient donnés à lui. C'est pourquoi^ après avoir encouragé les Éduens à lui fournir des convois de vivres, il fait partir d avance des messagers chargés d'annoncer aux Boiens quil va chez eux, et de les encourager à demeurer fidèles et à soutenir vaillamment r attaque des ennemis. Puis, laissant à Âgendicum deux lé-
le nom de Toppidam des Anernes, Gergayka, GergMa; et 2» pour celui de l'oppidum des Boiens, Gergcuiam^ Gergobiam, Gtn'gobiam, Gorgobinam, Goriouavu Ainsi Ton peut admettre ridentitédes noms de Tun et de l'autre oppidum.
■ Itaque,.. Ordinairement, dans le style de César, c'est la continuité naturelle des pensées qui lie les phrases entre elles, et rarement M a recours aux conjonctions grammaticales, comme celle-ci. Lorsqu'il lui arrive d'employer ce moyen artificiel pour rattacher une phrase à la précédente, il nous a semblé, d'après plusieurs passages, qu'il avait recours à cette manière d'écrire dans l'exposé d'une situation délicate à présenter. Nous en verrons plus loin on remarquable exemple. Nous y retrouverons de même ce sentiment de noble indignation qu'il eiprime ici : plutôt que de souffrir tme aussi grande humiUaiion; et cooune la situation sera encore plus délicate à présenter, l'expression d'indignation sera aussi encore plus forte.
DEUXIÈME ÉPOQUE, Chàp. I, § m. 141
gions avec tous les bagages de rarmée, il part pour se rendre chez les Boiens {ad Boios proficiscitur, VII, x). »
Ici nous devons encore interrompre un instant le récit de César (que nous avons tâché de reproduire presque littéralement) pour présenter quelques observations sur ce qu'on vient de lire.
Avant d'attaquer à main armée l'envahisseur de la Gaule, Yercingetorix paraît lui avoir fait une guerre politique bien plus efficace que la guerre meurtrière, et il va désormais poursuivre à la fois Tune et l'autre. Mais déjà, au point du récit où nous en sommes, on peut apprécier les premiers résultats de cette politique gauloise, et c'est là ce que nous désirons faire remarquer tout d'abord, en distinguant avec soin, dans ce qu'on vient de lire, ce que César fait de ce que César dit, pour tâcher d'apercevoir, sous son langage séduisant, le fond même des choses et la vérité toute nue.
Dès les premiers jours de la guerre de Gaule, les Éduens ont tout fait pour César, et César a tout fait pour eux. A son arrivée, les Éduens, vaincus et opprimés par des rivaux, se trouvaient déchus de leur ancienne influence parmi les cités ; non-seulement il les a rétablis dans leur situation première, mais encore il les a élevés plus haut, et leur a donné la prééminence sur toute la Gaule. Les Eduens, de leur côté, lui ont ouvert la porte de la Gaule, l'ont renseigné sur toutes choses, ont guidé les pas de son armée, se sont mis corps et biens à sa disposition. Ils ont marché avec lui contre les Belges leurs frères, et dans cette expédition.
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conduite par leur prince Divitiac, ils ont rendu aux Romains le service capital d'obliger la ligue défensive des Belges à se dissoudre.
Et cependant, à l'époque actuelle du récit, nous venons de voir César traverser le territoire des Éduens comme un terrain brûlant, comme un sol miné sous ses pas. Il faut donc qu'il soit survenu, d'une époque à l'autre, de bien grands changements chez les Éduens.
Qu'y est-il arrivé ? Ce qui arrive infailliblement tôt ou tard chez un peuple généreux : les souillures de l'oppression y font repousser les racines de la liberté, que César comptait avoir complètement extirpées de la cité éduenne. Des amis de Vercingetorix veillent pour faire revivre cette liberté ancienne et la défendre : des amis de César^ le dispensateur de tout parmi les Gaulois, voudraient la voir entièrement détruite ; nous allons bientôt les connaître tous ; il nous suffit, en ce moment, de constater que la guerre politique, de parti gaulois à parti romain, se fait depuis longtemps et avec ardeur dans la grande cité éduenne. Suivons-en les indices significatifs, plutôt dans les faits rapportés par César que dans les considérations intéressées qu'il y joint, et observons dans cette recherche l'ordre même de son récit.
Voilà presque deux ans écoulés depuis que César a fait mettre à mort arbitrairement, sur un simple soupçon de mauvais vouloir, un généreux prince éduen, Dumnorix, l'honneur de la cité, le propre frère de ce malheureux Di- Vitiac, dont il ne parle plus et dont il ne parlera plus désormais. Nous aimerions à découvrir la preuve que ce
DEUXIÈME ÉPOQUE, Chap. I, § m. 143
prince gaulois, ayant enfin reconnu ce qu'était la nature césarienne, s'est voilé la face, et que, poursuivi par le remords d'avoir livré sa cité à l'étranger, il s'est puni de ce crime par une retraite ou un exil volontaire ; mais que, dans ce moment suprême pour toute la Gaule, on l'a revu assistant au conseil secret tenu par les princes au sein d'une forêt sacrée, couverte du manteau des neiges.
Quoi qu'il en soit, César, qui connaissait tout ce qui se passait en Gaule, vient de nous dire que, dans cette conspiration des Gaulois, on avait arrêté, avant tout, quon r empêcherait de franchir la frontière à son retour d Italie; et qu'il Ta franchie en courant avec la plus grande rapidité possible à travers le territoire des Édueus« Ainsi déjà les divers peuples de cette frontière de la Gaule celtique du côté de l'Italie, et en particulier les Éduens, avaient trempé dans cette coalition contre César.
Ensuite nous voyons Yercingetorix s'avancer avec une armée arverne chez les Bituriges (très-probablement dans le voisinage de Noviodunum des Éduens, aujourd'hui Nevers). César^ il est vrai, nous dit à ce sujet que les Bituriges appellent les Éduens à leur secours^ et que les Éduens, sur F avis de ses lieutenants, envoient des troupes au secours des Bituriges. Mais il ne nous dit nullement pourquoi Yercingetorix va ainsi en plein hiver attaquer les Bituriges, ce qui pourtant méritait une explication. Et ensuite, de fait, nous voyons les Bituriges et les Arvernes, non pas combattre les uns contre les autres, mais se réunir comme s'ils étaient d'accord : ce qui est tout diffé-
144 JULES CÉSAR EN GAULE, Comment. VU.
rent et se conçoit fort bien, puisque le chef des Arvernes, conspirateur déclaré, yeut réunir tous les Gaulois contre les Romains, et que, au moment critique où il s'agit de se prononcer ouvertement, il est tout naturel de voir le grand instigateur de cette prise d'armes patriotique s'avancer avec ses troupes chez les Bituriges, fût-ce même en plein hiver, pour affermir tous les courages.
D'un autre côté, nous voyons les lieutenants de César intervenir auprès des Éduens : c'est aussi très-naturel, car l'affaire intéressait beaucoup César; et, comme ses lieutenants avaient deux légions sous leurs ordres dans la cité voisine (chez les Lingons), ils devaient être écoutés, et ils le sont effectivement. Mais ils ne pouvaient guère, en l'absence de César et en plein hiver, conduire leurs légions contre Yercingetorix : ils envoient donc force courriers à César, et, en attendant, ils conseillent aux Éduens de faire marcher leurs propres troupes. Ces conseils sont des ordres; mais les troupes éduennes ne mettent aucun élan à les exécuter, et, après s'être arrêtées pendant deux ou trois jours sur les rives de la Loire, en face des Arvernes et des Bituriges, elles viennent annoncer aux lieutenants de César qu'elles ont craint d'être trahies par les Bituriges : attendu qu'elles avaient appris elles-mêmes que, si elles eussent passé la Loire, elles eussent été attaquées tout à la fois, d'un côté par les Bituriges, et de l'autre côté par les Arvernes ^ Ne peut-on même pas soupçonner
' Se Biturigum perftdiam verilos revertisse : quibus id eonsU^ ftûsse co-
DEUXIÈME ÉPOQUE, Gbap. I, § m. 145
ces troupes éduennes d'avoir eu plutôt quelque tendance à s'unir elles-mêmes aux Ârveroes? César élève contre elles ce soupçon et paraît assez convaincu de leur perfidie : — an perfidia adducii? — expression qui, employée dans ces circonstances, signifie clairement que, sans la présence des lieutenants et des deux légions voisines, les troupes éduennes eussent volontiers passé du côté des ennemis de César; et s'il ne l'affirme pas, c'est uniquement, dit-il, parce qu^ilnen a pas la preuve certaine. Mais ne l'avonsnous point vu se contenter d'indices moins graves pour sévir à l'instant contre d'autres cités gauloises et même contre le frère de son ami Divitiac ? Bientôt^ du reste, la lumière se fera et nous saurons pourquoi César fait ici une exception si remarquable.
Maintenant Yerciogetorix, qui vient d'entrer avec son armée chez les Boiens, se trouve par là même, de fait, ebez les Éduens, qui ont reçu ces Boiens sur leurs propres terres \ Voilà donc l'intrépide Gaulois, pour ainsi dire, aux portes de Bibracte{k\iixxi\\ capitale de cette grande cité. Que vient-il faire là ? L'illustre narrateur nous répond que Vercingetorix vient entreprendre denlevei' dun coup de main Gerffùvia, foppidum des Boiens. Et il ne dit rien de plus
gnoverinlf ut sifiumen transissent ^ una exporte ipsi, altéra Arverni se circumsislerent, (VII, v.)
* En effet, Vercingetorii est devant foppidum des Boiens, Or.Toici ce que César dît au premier livre: r Quant aux Boiens, les Éduens, qui appréciaient « leur remarquable bravoure, lui ayant demandé d'être autorisés à les « placer sur leur territoire, il le leur permit ; et ils leur donnèrent des « terres. » — Boios, petentUms jEduis, quod egregia virtute erant, ut in finilnu suis collocarent, concessit ; quitus Hli agros dederunt. — I, xxtiii.
concernant celle entrée hardie de Yercingetorix chez les Ëduens, chez ces anciens amis de César, et pour ainsi dire, sous les yeux de César lui-même, présent dans la cité voisine avec dix Jégions ^
Mais on comprend assez que le chef gaulois ne vient pas plus attaquer les Boiens qu'il n'est allé précédemment attaquer les Bituriges. Pourquoi, en effet, lui qui a pour but proclamé la confédération de toute la Gaule, attaquerait-il les Boiens, ce pauvre petit peuple encore tout meurtri de sa défaite, et que les Êduens ont recueilli sur leur territoire à cause de sa bravoure signalée ?
Yercingetorix a bien d'autres choses dans la pensée, maintenant que voilà César rentré en Gaule ! Et encore pourquoi César, lui qui est si près de la frontière septen-
> On sait que poar dire, en latin, assiéger une place, le mot juste est le verbe obsidere (être assis devant) ; que pour dire emporter (Tassaut, on emploie le mot expugnare (arracher du poing); et pour dire simplement livrer Tassant, attaquer d'un coup de main, on emploie le mot oppugnare (agir des poings devant 8<)i). César emploie toujours ces trois mots dans le sens précis que nous venons d'indiquer ; et nous nous en sommes assuré, particulièrement pour le mot oppugnare^ dans plus de vingt passages de ses Commentaires. Or ici, et uniquement ici, il emploie ce même mot dans un sens trësvague; il dit: Gergoviam, Boiorum oppidum.., oppugnare instUuit, Vercingetorix commença à donner V assaut à Gergovia, oppidum des Boiens, sans expliquer si l'attaque fut repoussée ou si la place fut enlevée. Et même Tensemble du récit montre que, contradictoirement au sens précis du mot oppugnare, qui indique une attaque vive, mais de très-courte durée, tout au plus de quelques heures» Yercingetorix va demeurer pendant bon nombre de jours devant l'oppidum des Boiens. Car, depuis qu'il est là, César en a été informé à Agendicum^ d'où il a envoyé des messagers aux Boiens, pour leur annoncer d'avance son arrivée» etc.. Ajoutons que, de fait, il n*ira pas chez eux, comme on le verra plus loin. Qu'est-ce donc que ce langage dans la bouche de César? Évidemment il y a ici quelque chose d'obscur et de trèsgrave.
DEUXIÈME ÉPOQUE, Chap. I, § m. 147
trionale des Éduens avec dix légions, s'il ne veut pas venir expulser lui-même Yercingetorix du territoire de ses amis, tout au moins ne leur conseille-t-il pas (comme l'ont fait ses lieutenants) d'aller expulser cette armée arverne avec leurs propres troupes ?
Craindrait-il donc que Tarmée éduenne ne se' décidât, résolument cette fois, comme Tarmée des Bituriges, à s'unir aux Arvemes ? En effet , quand on considère bien toutes les circonstances de cet acte de Yercingetorix, la manière obscure dont il est rapporté par César, et sa liaison naturelle avec les faits précédents (sans même tenir compte de ceux qui vont suivre), on ne peut plus douter que le chef gaulois ne soit venu chez les Éduens par le même motif que chez les Bituriges, c'est-à-dire, pour appuyer sa politique par la présence d'une armée. On ne peut douter qu'il n'ait conduit cette armée jusqu'au voisinage deBibracte, pour y affermir tous les courages, au moment critique où il s'agit de se déclarer contre les Romains. On comprend aussi que les Éduens hésitent à se déclarer, maintenant que, du côté opposé, se trouve César lui-même, présent à Agendicum avec dix légions ; dix légions ! quelles forces ' ! Du reste, le chef gaulois paraît
■ Veut-on D0U8 permettre de faire mieux ressortir cette triple situation par un petit apologue ? La cité éduenne a fait jadis un pacte avec le génie du Mal : — elle deviendra la plus belle de toutes lef cités de la Gaule, mais dans Toccasion elle obéira à ce mauvais génie. — Effectivement, elle est devenue ensuite la plus belle des cités de la Gaule. Or voici le génie du Bien qui s'approche d'elle et lui parle des maux qui pèsent sur les autres cités, fees pauvres sœurs} la belle cité se sent émue et voudrait écouter ce bon génie, mais, tout en prêtant roreille^ elle aperçoit dans le lointain les yeux
148 JULES CÉSAR EN GAULE, Comment. VU.
attendre là assez tranquillement et sans s'inquiéter beaucoup du danger qui peut lui survenir du Nord.
Quel parti va prendre César à Agendicum ? Ya-t-il se venger et faire de la cité éduenne un terrible exemple, pour retenir les autres cités gauloises qui seraient aussi tentées de faire défection ? Il ne le peut point : car, outre que cette grande cité est le centre de son action politique en Gaule, outre que le territoire éduen y est la base de ses opérations militaires, et que, seul, ce territoire peut assurer ses communications avec la Province et l'Italie, les Êduens ayant été jusqu'alors ses amis les plus dévoués, les plus influents et les plus actifs, s'il leur fait la guerre sur de purs soupçons, quelle sécurité restera-t-il aux Rhèmes, aux Lingons et à tous les autres Gaulois qui pa* reillement se sont donnés à lui ? Tous ne l'abandonnerontils pas? tous ne se réuniront-ils pas immédiatement contre l'ennemi de tous? Et une telle union de toutes les cités de la Gaule, n'est-ce pas le but même que poursuit Vercingetorix ? Et son moyen tout naturel d'y parvenir, n'est-ce pas de dire et de répéter aux cités amies de César : Après nous^ votre tour viendra? Et César luimême va-t-il le prouver aux plus aveugles en attaquant les Éduens? César ne peut donc plus désormais sévir contre la cité éduenne tant qu'il lui en restera
flamboyants du génie du Mal qui lui rappellent son pacte. On Ta dit avec juste raison :
LMionncur est comme une lie escarpée et sans bords, On n*y peut plus rentrer dès qu'on en est dehors.
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d'autres à craindre. Il ne peut que tâcher de regagner, à force de moyens corrupteurs, ceux d'entre les princes de cette grande cité que Yercingetorix aura détachés de lui, à l'aide des nobles sentiments du patriotisme.
Examinons bien ce qui est dit à cette occasion dans les Commentaires. — « César était fort embarrassé... il avait à craindre que toute la Gaule ne P abandonnât en voyant que ses amis ne pouvaient compter sur aucun appui de sa part (à plus forte raison en voyant, au cas où il sévirait contre les Éduens, que ses amis avaient tout à craindre de sa part), et de ^aliéner les sentiments de tous les Gaulois qui s* étaient donnés à lui... » César, on le voit, répète ici la même pensée sous deux formes différentes : ce qui montre qu'elle obsédait son esprit et qu'elle résultait de la situation même qui lui était faite.
Voyons maintenant ce qui, suivant l'illustre écrivain politique, pouvait amener, dans la Gaule tout entière, cette défection qui était l'objet de ses craintes. C'était quil n^ allât pas au secours des Boiens contre Vercingetorijc^ et qu'il laissât Yercingetorix enlever ces tributaires à ses amis les Éduens. Mais, si les Éduens étaient toujours les amis dévoués de César^ et s'il lui importait tant de leur conserver le tribut des Boiens, il lui était bien facile d'aller avec ses dix légions, directement à travers le territoire des Éduens, expulser Yercingetorix de la contrée oi!i étaient placés les Boiens. Et même, puisque le transport des vivres, dans cette rude saison de l'année, offrait des difficultés telles qu'il fallût
130 JULES CÉSAR EN GAULE , Comment. VII.
toate la force des raisons indiquées ci -dessus par César pour qu'il se décidât à faire entrer si tôt ses légions en campagne, évidemment c'était une raison de plus pour traverser tout droit le territoire éduen, où il eût trouvé des vivres sur place, jusqu'auprès de l'oppidum des IWwns, Ici donc, en jetant un coup d'œil sur la carte de lvAuU\ on acquiert la certitude que César, pour une raison ^x> il ne veut pas faire connaître, ne pouvait pas se rendre <iH^i les Boiens en passant par le territoire de ses amis W bdueûs, bien que ce fût par là le chemin le plus court t\ le plus commode pour lui.
Enfin César nous dit qu'il fait annoncer d'avance aux lioiens son arrivée, et qu'il les fait encourager à rester fidèles et à se défendre vaillamment.
Néanmoins, de fait, nous allons le voir se diriger d'un autre côté; et lui-même, lorsqu'il dictait son livre, savait fort bien qu'il s'était immédiatement dirigé d'un autre c6té et qu'il n'était point allé chez les Boiens. Que devonsnous donc penser de cette indication au moins inutile, en apparence? Nous tendons à croire qu'elle se trouve là pour égarer la pensée du lecteur et lui faire accroire que Yercingetorix attaque les Boiens et que César va à leur secours. Dès lors tout devient très-clair et facile à comprendre.
En effet, Yercingetorix, dans sa position sur les terres des Boiens (lesquelles, d'après César lui-même, faisaient partie du territoire éduen) , se trouve incontestablement chez les Éduens. Dès lors, la présence de Yercingetorix
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avec son armée sur le territoire des Éduens sans qu'il y ait bataille, prouve, qu'il y a entente mutuelle ; et, par conséquent, César lui-même avec ses légions n'y peut entrer qu'en ennemi. Or César ne peut attaquer les Éduens sans qu'aussitôt la Gaule tout entière ne s'unisse contre lui et que toutes ses communications avec la Province et l'Italie ne soient coupées. Par conséquent, César ne peut plus maintenant entrer avec ses légions sur le territoire des Eduens. Et, sans doute, Vercingetorix ne s'y endort pas, et ses amis politiques n*y restent pas inactifs. César peutil décemment laisser voir au lecteur cette situation politique où l'a amené le chef gaulois? Qu'un jeune barbare, non-seulement ait osé se mesurer avec lui en politique, mais encore qu'il le tienne ainsi en échec : si on le savait à Rome! César doit donc être bien irrité à Agendicum. Quoi qu'il en soit, voilà incontestablement la grande cité éduenne fortement ébranlée par la politique de Vercingetorix; et cette guerre politique, qui vient devancer ainsi la guerre par les armes actuellement imminente, va se poursuivre encore et se prolonger avec elle.
Un dernier mot pour clore cette discussion. Les textes que nous venons d'examiner montrent à quel point Âsinius PoUion, historien contemporain de César et qui avait combattu sous ses ordres, fut autorisé à dire au sujet des Commentaires : a Ils ont été composés avec peu d'exactitude et peu de respect pour la vérité : César d'ordinaire ajant rapporté ses propres actes d'une manière erronée, ou à dessein, ou par défaut de mémoire. »
152 JULES CËSAR EN GAULE, Gomment. VIL
S IV. — Reprises des opérations militaires.
Reprenons maintenant la suite du récit, et considérons bien l'enchaînement des faits. Après avoir induit le lecteur à penser que Vercingetorix attaque les Boiens, et avoir fait annoncer à ce petit peuple que lui-même, de son côté, il va arriver à son secours. César ajoute qu'il laisse à Agendicum deux légions avec tous les bagages de l'armée, et qu'il part pour se rendre chez les Boiens. Mais nous savons que Vercingetorix n'attaque pas les Boiens, qu'il est auprès d'eux et comme eux sur le territoire éduen, et que César ne saurait venir l'y attaquer, puisque les Ëduens eux-mêmes ne l'y attaquent point. Où donc va se diriger César? Il est furieux de vengeance et il va se jeter avec les huit légione qu'il emmène, d'abord sur les Sénons et sur les CamvteSy qui ont donné le signal de l'insurrection générale de la Gaule ; puis, sur les Bitu-figes, qui ont réuni leurs troupes aux Arvernes de Vercingetorix ; puis, sur les Arvernes eux-mêmes. Et, en procédant ainsi, il faudra bien que, tôt ou tard, Vercingetorix sorte du territoire édueo pour venir au secours de ses alliés et de sa propre cité : et, dans ce cas, César a sous la main huit légions bien armées, bien disciplinées, pour tirer vengeance de cet audacieux barbare et de ses troupes gauloises, si mal armées et si mal disciplinées, qui ont osé se lever pour la liberté de la Gaule. César donc, sans dire qu'il change de but, prend une autre direction.
DEUXIÈME ÉPOQUE, Chap. I, § iv. 153
comme nous allons le voir clairement aujourd'hui, nous qui connaissons la géographie de la Gaule ; il prend la direction du pays des Carnutes.
ff Le lendemain, il arrive devant Vellaunodunum (Chàteau-Landon), oppidum des Sénons, qu'il assiège, tant pour ne point laisser d'ennemis par derrière, que pour faciliter son approvisionnement de blé. En deux jours l'investissement est terminé. Le troisième jour, la place demande à capituler : César exige qu'on lui livre les armes, les bêtes de somme et six cents otages. Il laisse C. Trebonius pour faire exécuter ces conditions, et luimême part pour se rendre le plus tôt possible à Genabum des Camutes (Orléans).
c Les Camutes avaient été informés du siège de Vellaunodunum, mais, comptant que la chose traînerait en longueur, à peine commençaient-ils à rassembler un corps de troupes qui devait être envoyé à Genabum pour la défense de la place. En deux jours César arrive devant Genabum, et, après qu'on eût établi le camp, la journée étant trop avancée pour donner l'assaut, il le renvoie au lendemain, en prescrivant aux soldats de préparer à cet effet tous les moyens d'usage. Et, vu qu'un pont sur la Loire faisait suite à la ville de Genabum, craignant que les habitants ne s'enfuient pendant la nuit, il donne l'ordre que deux légions veillent sous les armes. Un peu avant minuit, comme les habitants commençaient à sortir silencieusement de la ville et à passer^ la Loire, César, averti par ses vedettes de ce qui se passe, met le feu aux
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portes, et^ lançant à Tintérieur les deux légions auxquel* les il aidait ordonné de se tenir prêtes, il s'empare de la ville et de tous les habitants à un très-petit nombre près, car la fuite de la multitude avait été retardée par Tétroitesse du pont et des chemins. Il livre la ville au pillage et aux flammes ; il donne tout le butin ^ aux soldats ; puis, il fait passer l'armée au-delà de la Loire, et le voilà apparaissant chez les Bituriges.
Dès que Vercingetorix est informé de l'approche de César, il abandonne l'attaque de l'oppidum des Boiens et marche à sa rencontre. César avait déjà commencé à attaquer Noviodiwum^ oppidum des Bituriges placé sur sa route (Nouan-Le-Fuzelier?). Une députation étant venue de cet oppidum lui demander grâce..., il exigea qu'on lui livrât les armes, les chevaux et des otages. Déjà une partie des otages était livrée, et des centurions avec un petit nombre de soldats étaient entrés dans Ji oppidum pour y rechercher les armes et les bêtes de somme, lorsqu'on vit de loin accourir un détachement de cavaliers gaulois qui avait pris l'avance sur l'armée de Vercingetorix. A cette vue les habitants de l'oppidum, espérant être secourus, poussent une clameur, prennent les armes, ferment les portes et garnissent la muraille. 4u changement d'attitude des Gaulois, les centurions qui se trouvaient au milieu d'eux, comprenant qu'ils méditent quelque chose
* On sait qu'il faut comprendre dans le sens du mot prxda, butin, toute la population captive.
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de nouveau, font tirer les glaives, s'emparent des portes et se retirent avec tous leurs soldats sains et saufs. César fait sortir du camp sa cavalerie et engage le combat contre les cavaliers gaulois. Les siens faiblissant, il envoie en renfort environ quatre cents cavaliers germains, dont il avait toujours eu le soin de se faire accompagner depuis le commencement de la guerre. Ne pouvant résister à leur charge impétueuse, un grand nombre de cavaliers gaulois sont tués, et les autres s'enfuient du côté de leur armée. Après cette défaite de la cavalerie gauloise, les habitants de Toppidum, sous le coup d'une nouvelle terreur, se saisissent de tous ceux qu'ils supposent avoir été les instigateurs du soulèvement populaire, les amènent à César et se livrent à sa merci.
S V. — Siège d'Avaricum.
a Cette affaire terminée, César se remit en marche pour se rendre devant Avaricum (Bourges), place des Bituriges, la plus considérable et la plus forte de tout leur territoire, et située dans la région la plus fertile de toutes leurs terres. Son motif était que, une fois maître de cette place, il était assuré de réduire en son pouvoir toute la cité des Bituriges.
a Yercingetorix, après tant de revers consécutivement éprouvés à Yellaunodunum, à Genabum, à Noviodunum, assemble son conseil, et y expose :
« Qu'il est nécessaire d'employer dans cette guerre une
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tactique très-di/férente de celle qui a été suivie jusquelà ; qu*il faut s'appliquer à atteindre par tous les moyens un seul but, celui de couper les vivres et les fourraqes aux Romains ;
a Qu'on y peut parvenir facilement, puisque les Gaulois ont beaucoup de cavaliers et que V époque de F année où F on se trouve les favome; qu'en effets on ne peut pas encore faucher les fourrages, et que, les ennemis étant forcés de se disperser, il faut courir sur eux de toutes les habitations, et que chaque jour tous ces hommes dispersés peuvent être exterminés par les cavaliers gaulois ;
« Que de plus, comme il y va du salut commun, on doit faire le sacrifice des intérêts particuliers; quil faut incendier les villages et les habitations tout autour des ennemis^ dans toute F étendue du pays environnant, où F on jugera qu'ils pourraient mener les bêtes au pâturage * / que pour
* Vicos atque xdificia incendi opportere^ hoc spatio [a Boia] quoqttoverstu, quo pabulandi causa adiré passe videantur. — Tel est le texte, et il a beaucoup embarrassé tous les annotateurs. On voit que, dans notre version, nous avons négligé les mots compris entre les crochets. On remarquera cependant qu'ils y seraient rendus si, dans la leçon, au lieu de ces mots a l?oia, on y pouvait lire ab hoste (variante proposée par un ancien annotateur, Ciacconius), ou bien ab ora (variante qui diffère bien moins, et que nous soumettons nous-mème à Tappréciation du lecteur). Voici nos motifs pour écarter ainsi toute indication du pays Boien» D*après la partie du récit qui précède, il est certain que Vercingetorix et César se trouvent actuellement chez les Biturices; si donc on admettait ici Tindication de la contrée ou d'une ville des BoienSt le passage serait, on le voit, stratégiquement inexplicable. En effet* à quoi bon empêcher le pâturage dans le pays des Boiens si l'armée romaine se trouve dans le pays des BUuriges ? Nous repoussons, du reste, comme non digne, Vidée que César ait placé là ce moi Boia pour mieux faire accroire à ses lecteurs de Rome qu'il était actuellement arrivé chez les Boiens, où il avait précédemment fait annoncer son arrivée, et où, à la rigueur, il pou-
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eux-mêmes, ils auront suffisamment de toutes ces choses, vu que ceux chez qui se portera la guerre les aideront de leurs ressources : tandis que les Romains, ou ne pourront endurer longtemps les privations auxquelles ils seront soumisj ou ne pourront s'éloigner de leur camp sans courir les plus grands dangers ; que d^ ailleurs il est indifférent ou de les tuer eux-mêmes^ ou de les dépouiller de leurs éq^iipages, dont la perte les empêcherait de continuer la guerre ;
« Qu'outre cela, il faut incendier toutes les places que leurs fortifications^ et la nature du lieu^ ne mettraient pas à taèri de tout datiger, afin d'éviter qu' elles puissent servir de refuge à ceux qui ne voudraient pas tefiir la campagne contre r ennemi, ou qu'elles offrent aux Romains des provisions de vivres et du butin à enlever ;
« Que si ces mesures paraissent bien dures et impi' toyables, on doit considérer qu'il est encore bien plus dur que les enfants et les femmes soient entraînés en esclavage et qu'eux-mêmes soient massacrés : comme c'est fatalement le sort des vaincus.
a Ces projets de Verciogetorix ayant été approuvés à TuDanimité, en un seul jour plus de vingt villes des Bituriges sont incendiées. On fait de même dans les autres cités. De tous les côtés on aperçoit des incendies^ et si douloureux que pût leur paraître à tous un pareil sacrifice,
Tait tendre par le chemin détourné qu'il a pris, mais évidemment non y élre arrivé tant qu'il restera chez les Biluriges.
158 JULES CÉSAR EN GAULE, Comment. VIL
cependaDt ils s'en consolaient par l'espérance d'une victoire presque certaine, et la confiance de pouvoir ensuite réparer leurs pertes. x>
C'est au moment présent de la guerre de Gaule qu'eut lieu le siège d'Avaricum, et c'est au point où nous en sommes du septième livre des Commentaires qu'on en trouve le récit. Mais déjà, dans notre précédent volume (pages 212 et suivantes), en traitant des moyens militaires employés par Jules César en Gaule , nous avons eu l'occasion d'examiner le récit de ce siège avec beaucoup de soin, et de le discuter avec tous les développements convenables; nous ne pourrions donc que nous répéter ici. C'est pourquoi nous croyons devoir maintenant passer outre, en renvoyante notre premier volume le lecteur qui désirerait revoir les événements de ce siège, avec toutes ses péripéties et le massacre horrible qui en fut le résultat final : massacre qui montre bien dans quel état d'exaltation furieuse se trouvait alors César, comme nous venons de le dire plus haut.
Enfin voilà une guerre digne à tous égards de la race gauloise ! Les cités de la Gaule, rappelées tout à coup au sentiment inné de la nationalité, ont trouvé, cette fois, un chef avec lequel l'envahisseur va avoir à compter; un chef non moins capable de lui tenir tète sur le territoire de la Gaule que dans les conseils des cités. YercingetoriiL a compris la puissance irrésistible des moyens militaires des légions, et, sous l'inspiration de son génie patriotique, la Gaule vient d'apprendre comment elle peut et doit les
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combattre. Il a aussi, et avant tout, pénétré la profondeur de la politique césarienne^ de cette politique de division et de corruption, malheureusement presque aussi efficace qu'elle est immorale; et, pour la contre-miner, il emploiera avec une activité incessante, non pas les mêmes moyens que César, mais uniquement les moyens contraires, les moyens de la politique généreuse et patriotique, l'union de tous les intérêts gaulois et de toutes les nobles ambitions.
Déjà nous avons pu voir, par la détresse que les légions eurent à subir dans le cours des événements qui se rattachent au siège d'Avaricum, que la tactique du chef gaulois pouvait être aussi utile qu'elle avait été habilement conçue.
Nous avons pu voir aussi que sa politique n'était pas moins utile que noble, sage et prévoyante. L'une et l'autre ne cesseront pas dans toute cette guerre de montrer leur puissance et de porter leurs fruits ; encore bien que la fortune dût, en définitive, trahir l'une et l'autre. Elles seront, du moins pour nous, une clef des Commentaires, qui nous permettra de pénétrer jusqu'aux obscurités volontaires et calculées, à l'aide desquelles leur auteur a cherché à faire illusion au monde; et de dévoiler la mauvaise foi qui s'y cache avec un art éblouissant, que l'on peut admirer, mais que, pour l'honneur de l'histoire, il faut, croyons -nous , déplorer et flétrir. Car la prescription n'a jamais lieu en matière d'histoire, et il nous reste contre cet homme le recours à la vé-^
160 JULES CÊSâR en GAULE, Gomment. VH.
rite : à la vérité tardive , il est vrai, mais juste et vengeresse.
Raro antecedentem scelestum Deseruit pede pxna daudo.