‹ Jules César en Gaule (volume 2)Chapitre 23 sur 69 · T. II · texte numérisé non relu

T. II

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souffrances de cette pauvre population de la ville^ qui devait presque tout perdre dans l'incendie, et qui mainte* nant n'existe plus.

a Mais il compte, dit-il à son armée, réparer bientôt ce désastre par des avantages d'une plus grande importance pour la Gaule entière : car il va donner tous ses soins à faire entrer dans t union des cités celles qui restent encore séparées de tous les autres Gaulois^ et à constituer un seul gouvernement pour toute la Gaule, si bien que même runivet*s ne puisse lui faire la loi; et il regarde ce résultat comme déjà presque obtenu; en attendant, il est juste qu'eux-mêmes, dans ^intérêt du salut commun, cotisentent à fortifier leur camp, afin de pouvoir repousser plus facilement les attaques subites des ennemis. »

Nous saluons de nouveau, dans ces paroles de l'intrépide et sage Gaulois, la première apparition de notre unité NATIONALE, et uous coutinuons de présenter le récit même de César.

a Cette allocution de Vercingetorix ne déplut point aux Gaulois, surtout parce qu'ils lui voyaient le cœur ferme en face d'un si grand désastre, qu'il ne s'était point retiré à l'écart, et qu'il n'évitait point les regards de la multitude, lis l'estimaient d'autant plus capable de prévoir *t de pressentir l«s événements, que tout d'abord il avait émis l'avis d'incendier Avaricum, et ensuite de l'abandonner. C'est pourquoi, autant les revers éprouvés diminuent l'autorité des autres chefs d'armée, autant pour lui, tout au contraire, après ce désastre, le

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respect des siens augmentait de jour en jour. En même temps, ils auguraient bien de l'assurance qu'il leur avait donnée, de faire entrer dans lunion toutes les autres cités qui restaient encore séparées. Ce fut à cette époque, pour la première fois, que les Gaulois se décidèrent à fortifier leurs camps; et ces hommes, si peu accoutumés aux travaux de ce genre, furent tellement émus de la situation, qu'ils se résignèrent à supporter tout ce qu'on voulut leur commander.

« Et aussi, comme il l'avait promis, Yercingetorix s'appliquait à faire entrer les autres cités dans l'union, et y attirait leurs princes par ses dons et ses promesses. Pour cela, il avait soin de s'adressera des hommes convenablement choisis et qui, tous, fussent disposés à se laisser facilement prendre par ses discours captieux ou par son amitié'. Il fait armer et habiller les réfugiés d'Avaricum. En même temps, pour réparer ses pertes, il demande aux cités des contingents de soldats dont il fixe le nombre, en indiquant aussi la date avant laquelle il veut qu'on les amène dans son camp -, il ordonne qu'on lui envoie tous les archers qu'on trouvera, et ils étaient très-nombreux en Gaule. De cette manière, les pertes éprouvées à Âvaricum sont promptement réparées. Sur ces entrefaites, Theutomat,

> Noas n'avons pas besoin de faire remarquer que c*est ici César qui parle. Notts ayons cru devoir conserver au récit tout son caractère césarieu, comme nous oontinnerons de le faire dans la suite de ce travail, non-seulement parce qu'il est bon à tous égards d'y laisser cette marque personnelle^ mais encore parce que, en Teffaçant, nous eussions craint de toucher au sens exact des expressions de Villustrc auleur.

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roi des Nitiobriges, fils d'Ollovicon, appelé par le sénat fami du peuple romain^ vient se joindre à Vercingetorix avec un grand nombre de cavaliers de sa cité et avec d autres encore qu'il amenait de f Aquitaine^. »

a César, ayant trouvé à Avaricum beaucoup de blé et d'autres vivres, y laissa Tarmée pendant un certain nombre de jours, pour se reposer de ses fatigues et se refaire de la disette qu'elle avait endurée.

a L'hiver touchait à sa fin, la saison l'appelait à entrer en campagne, et il s'était décidé à partir de là pour aller ou relancer f ennemi dans ses marais, ou l'écraser dans ses places, lorsqu'il lui arrive une députation de princes éduens qui le supplient de venir en aide à leur cité, où son intervention est plus que jamais nécessaire. Ils lui expliquent dans quel péril extrême s'y trouve la chose publique, at« tendu que, contre la coutume tradilionnelle, qui veut que chaque année un seul magistrat soit nommé et garde le pouvoir suprême pendant tannée, deux magistrats à la fois sont actuellement en fonctions, et que chacun des deux prétend èlre nommé conformément aux lois de la cité; que l'un, Convictolitave, est un jeune homme dans la

' Oq voit ici que le Sénat de Rome avait ea soie de se ménager, à Pextrémité sud-ouest de la chaîne des monts Cévennes, aussi bien qu'à son extrémité nord-est, l'amitié d*un prince, qui pût, à Toccasion, appeler les légions protectrices de ce côté-là, comme elles ont été appelées de l'autre côté par ses amis le$ princes éduens. Mais bàtons-nous de faire remarquer que le Sénat a mal réussi chez les Nitiobriges, puisque, tout au contraire, au premier appel de Vercingetorix par l'entremise de Lucter, voilà leur cavalerie qui accourt auprès de lui, avec celle de leurs voisins, les Gaulois d'Aquitaine, à leur grand honneur à tous.

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fleur de l'âge et déjà illustre; que l'autre. Cote, né d'une famille très-aucienne, est lui-même un homme de la plus grande influence, qui a de grandes alliances de famille, et dont le frère Vedeliac avait exeixé la même magistrature F année précédente ; que toute la cité a pris les armes ; que le sénat est divisé ; que le peuple aussi est divisé suivant les clientèles qui appuient chacun des deux compétiteurs ; que si la discorde est plus longtemps fomentée, les deux partis vont en venir aux mains dans la cité ; qu'il dépend de sa diligence et de son autorité de prévenir un tel malheur.

« Bien que César comidérât comme très-préjudiciable de laisser du répit à F ennemi et de s'en éloigner, néanmoins, n'ignorant pas quels maux naissent ordinairement des dissensions ; craignant qu'une cité si considérable et si étroitement attachée au peuple romain, que lui-même il avait toujours soutenue et obligée en toutes choses, n'en vînt à la violence et aux armes, et que le parti qui avait moins de confiance en lui n^ appelât Vercingetorix à son aide, il pensa qu'il fallait avant tout aplanir ces difficultés ^

« Et, attendu que les lois des Ëduens ne permettaient pas à ceux qui exercent la magistrature suprême de sortir du territoire de la cité ; ne voulant pas paraître avoir porté

* Âtquie ea pars, qux minus sïbi confiderel, auxilla a Vercingelorlge ar^ eesseret, huic rel prêevertendumexistimavU,.. (prxveriendum.prœveriere: détoarner i>ar devant, déblayer la voie à la chose). On voit Veuphémisme de ce langage politique : moins de confiance.

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atteinte à leur droit ni à leurs lois, il prit le parti de se rendre lui-même chez les Éduens et il convoqua auprès de lui, à DeceHa (Decize), tout leur sénat avec les compé* titeurs et leurs partisans. Presque toute la cité s'y étant rassemblée, il fit appeler en secret un petit nombre de personnes qui lui apprirent que Cole avait été proclamé par son frère dans un autre lieu et à un autre moment que le lieu et le moment obligatoires, et bien que les lois dé* fendissent non-seulement que deux membres d'une même famille fussent nommés magistrats du \ivant de Tun et de l'autre, mais encore qu'ils fussent tous les deux admis dans le sénat. Sur quoi. César força Cote à déposer la magistrature et en investit Convictolitave qui avait été nommé par les prêtres, suivant la coutume de la cité, et par ! entremise des anciens magistrats.

a L'affaire ainsi arrangée, il exhorta les Éduens à oublier leurs querelles et leurs divisions, et a tout laisser

DE CÔTÉ POUa SE CONSACRER ENTIÈREMENT AUX SOINS DE CETTE GUERRE ; ET A ÊTRE RIEN ASSURÉS QUE, UNE FOIS LA GaULE VAINCUE, ILS SERAIENT RÉCOMPENSÉS DE TOUT CE QU'lLS AU- RAIENT FAIT POUR LUI * ; e/ rf lui cnvoycr promptement toute leur cavalerie, avec dix mille hommes (^infanterie qu'il

* Hoc decrtto interposUo, cohorCalus jEduos ut controverslarum ae dis^ sensionum oblivUcerentur, atque omnilnu omUsis reb'usthuic bello servirent, eaque qux meruUsent prxmia ab se, devicta GaHla^ exspectarent. — Cette promesse de César est trcs-importante à remarquer. C'est un texte capital, qui résume toute la politique de César en Gaule, et qui nous fournira plus tard Texplication naturelle de certaines faveurs très-considérables et tout à fait exceptionnelles dont furent comblés, après la guerre, certains princes éduens.

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puisse répartir dam des postes destinés à protéger son approvisiormement de vivres^

a Après quoi. César divisa l'armée en deux corps : Tun, de quatre légions, qu'il confia à Labienus pour aller en expédition contre les Sénons et les Parisiens ; l'autre, de six légions, qu'il mena lui-même contre lesÂrvernes, en se dirigeant tout le long de VAUier sur Gergovia*. Il donna une partie de la cavalerie à Labienus et il garda l'autre.

c Informé de cette marche de l'ennemi, Vercingetorix fait couper tous les ponts de l'Allier^ et se met aussi en mouvement sur la rive opposée (rive gauche), accompagnant César sans le perdre de vue, et campant à chaque étape en face de lui. »

Interrompons ici un instant le récit de César. — Cette partie des Commentaires qu'on vient de lire confirme tout à fait, on doit le reconnaître^ tout ce que nous avions induit de divers passages précédents concernant la politique de Vercingetorix dans la cité éduenne. On voit maintenant à découvert la tactique de l'ennemi et celle du défenseur de la Gaule, dans ces vives attaques politiques dont la grande cité est devenue le théâtre. II est clair, en effet, qu'il existe chez les Ëduens un parti gaulois (ou, si l'on préfère l'habile euphémisme du narrateur, un parti gui a moins de confiance en César) ; que les nobles chefs de ce PARTI NATIONAL sout Vedeltac et Cote, appuyés par la

* Place forte des Arvernes, qui était située au sommet du mont Gergoi actuel, A cinq kilomètres sud-sud-est de Clermont-Ferrand (ville appelée jadis Nemossui, puis AugustO'Nemetum, sous le règne d'Auguste).

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majorité du peuple; que le parti césarien se compose- du corps des Druides (auquel appartenait Divitiac) et des anciens magistrats de la cité (qui étaient précédemment d'accord avec Divitiac) ; que ce parti religieux et princier , maintenant que César vient d'obtenir un si terrible succès à Âvaricum, en a profité pour ressaisir le pouvoir dans la cité éduenne en y appelant l'armée romaine victorieuse ; et enfin que César, sur des renseignements fowmis en secret par quelques hommes de son parti, et sous quelque prétexte légal, a destitué Cote, élu magistrat, pour lui substituer Convictolitave, présenté par eux. Mais quelquefois Tentraînement de l'opinion publique peut l'emporter sur la menace d'une armée ; et encore, d'ordinaire, les sentiments généreux ont beaucoup de prise sur la jeunesse; or Convictolitave, on l'a vu, est un jeune homme dans la fleur de l'âge ; ainsi attendons un peu avant de préjuger ce que va faire ce jeune prince élevé au pouvoir dans la cité éduenne par César lui-même.

« Nous venons de laisser le vainqueur d'Avaricum se dirigeant de Decetia sur Gergovia, avec six légions et une partie de sa cavalerie, jointe à toute la cavalerie des Éduens; il remonte le long de l'Allier^ sur la rive droite, en face de Yercingetorix qui, sur la rive gauche (où est située Gergovia), le surveille dans l'intention de l'empêcher de passer la rivière. Mais César trompe les regards de Yercingetorix et réussit à passer rAllier par derrière. Aussitôt que le chef gaulois en est informé, ne voulant pas être forcé à accepter la bataille contre sa volonté, il prend l'avance par de gran-

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des marches et va attendre César à Gergovîa môme*.

« César, en cinq étapes depuis qu'il a passé TAllier, arrive devant Gergovia. Il engage une escarmouche de cavalerie et reconnaît avec soin la position de la place. Elle occupait le sommet (tune montagne très-élevée et avait tous ses abords difficiles; si bien qu'il désespéra de l'enlever d'assaut; quanta en faire le siège, il ne voulut pas l'entreprendre qu'il n'eût préalablement pourvu à l'approvisionnement de vivres.

« Vercingetorix, de son côté, avait établi son camp sous le rempart de t oppidum, au versant même delà montagne, et il occupait toutes les collines qui s'en détachent.

a On commence par se tâter, de part et d'autre, dans quelques escarmouches. César enlève une position forte qui se trouve en face de l'oppidum au pied même de la montagne, y établit deux légions, et la rattache à son camp par un double fossé de douze pieds de largeur. »

$ II. — Échec politique éprouvé par César chez les Ëduens. Assaut malheureux livré à Gergovia : départ rapide de César dans la direction du nord et passage de l'Allier.

«c Pendant que ces choses se passent devant Gergovia, Cimvictolitave, à qui César avait attribué le pouvoir chez les Ëduens, comme nous l'avons indiqué plus haut, gagné par r argent des Arvemes, s'abouche avec quelques jeunes gens à la tête desquels étaient Litavic et ses frères, jeu-

■ Yercingelorix, re cognita, ne contra suam voluntalem dimkare cogère" tur, magnis itinerïbiu antecessit.

no JULES CÉSAR EN GAULE, Comment. VU.

nés gens de très-grande fanaille. Il partage avec eux la somme reçue, et il les exhorte à se rappeler qu'ils sont des hommes libres et nés pour le commandement ; que la cité éduenne, elle seule, tient en suspens la victoire infaillible

des Gaulois unis, et que, dès qu'elle aura passé de l'autre côté, les Romains ne pourront se maintenir en Gaule; ajoutant que personnellement il garde le souvenir de quelques actes de César en sa faveur, sans que cependant il ait obtenu de lui rien qui ne fût très-juste, mais que cela ne saurait balancer, à ses yeux, ce qu'il doit à la liberté commune. Pour quelle raison, en effet, les Éduens, en désaccord sur leur droit et leurs lois, seraient-ils obligés de s'en remettre au jugement de César, plutôt que ne le sont les Romains, en pareilles circonstances, de recourir et de se soumettre à l'arbitrage des Éduens ? Aussitôt ces jeunes gens, entraînés par le raisonnement du magistrat et par r argent \ déclarent qu'ils sont prêts à prendre Tinitiative de ce qu'il proposera. Et tous étant bien convaincus que la cité ne se laissera pas facilement entraîner à entreprendre la guerre, ils cherchent quelque moyen

' Voilà, dans tout c« passage de César, ud singulier mélange de l'amour de l'argent avec l'amour de la liberté. Ces deux passions cependant ne vont guère de compagnie; elles seraient plutôt exclusives l'une de Vautre. De généreux princes peuvent bien donner ou exposer leur vie pour la liberté do la patrie; mais,poi<r un surcroît (2'ar^en^, est-ce probable ? Autant il est commun dans l'histoire que l'argent ait été un moyen de parvenir à l'asservissement des peuples (et les Romains et César en fournissent de nombreux exemples), autant il est inoui que l'argent ait été un moyen de susciter des défenseurs de leur liberté. La liberté fait honneur à qui la sert, mais elle exige du dévouement: c'est une noble et généreuse passion: celle des grandes âmes et des grands' peuples. ;

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de l'y pousser. A cet effet, ils décident que Utavic sera mis à la tête de ces dix mille hommes qu'on doit envoyer à César comme auxiliaires^ qu'il se chargera de les con* duire, et que ses frères le devanceront promptement auprès de César; et ils arrêtent d'un commun accord tous les détails d'exécution de leur projet. »

Ainsi nous ne pouvons plus conserver le moindre doute sur le succès actuel de la politique gauloise chez les Éduens. Évidemment le magistrat que César y avait élevé de sa propre autorité au pouvoir suprême se trouve actuellement entraîné par l'opinion publique qui pousse à la liberté de la Gaule, et les rênes du gouvernement de la grande cité viennent d'échapper au parti césarien. Nous n'y avons aperçu jusqu'à présent que les principaux affidés de Vercingetorix : nous allons bientôt voir paraître ceux de César. Nommons d'abord ces amis du grand Arveme qui se dévouent avec lui au salut de la patrie gauloise. Ce sont : Vedeliac, le magistrat de l'année précédente; puis les deux ex-compétiteurs à la magistrature de l'année qui s'écoule : Cote et Convictolitave, le premier, un homme d'âge mûr; le second, un jeune homme dans la fleur de l'âge ; et enfin d'autres princes éduens, Litavic et ses frères, des jeunes gens intrépides, intelligents et actifs, prêts à tout entreprendre pour la liberté de la Gaule. Gardons le souvenir de ce vaillant Litavic^ non-seulement parce que nous devons le revoir plus d'une fois dans la suite de la guerre, mais surtout parce que nous l'y verrons tel que sa mémoire doit vivre parmi les

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descendants des Gaulois, et que le souvenir de ce jeune prioce éduen, uni à celui de Dumnorix, mérite, pour leur cité, qu'oD oublie presque Divitiac.

<i Lita vicpart donc avec les dix mille hommesd'inranterie éduenne, et, parvenu à environ trente milles de Gergovïa, tout à coup il fait assembler les troupes, et, s'adressant à elles : Oà allons-nous, s'écrie-t-U, soldats éduens ? Toute notre cavalerie et toute notre noblesse ont péri; deux princes de notre cité, Eporedorix et Virdumare, accusés de trahison, ont été jugés et mis à mort. Apprenez tout cela des hommes que vous voyez, qui ont échappé au massacre. Car pour moi, qui ai perdu mes frères et tous mes proches, la douleur m'empêche de vous raconter comment la chose ^est

a On fait avancer ces hommes à qui Litavic avait fait la leçon, et qui donnent à la multitude des explications conformes à ce qu'il vient de dire : à savoir, que beaucoup de cavaliers éduens ont été massacrés, sous prétexte qu'ils avaient des intelligences avec les Arvemes ; qu'eux-mêmes ils n'ont échappé au massacre que par la fuite, en se cachant parmi la multitude des troupes. Tous tes soldats éduens se récrient, et supplient Litavic de pourvoir à leur salut. En vérité, s'écrie-t-il, avons-nous à délibérer ? avons-nous un autre parti à prendre que daller en toute hâte nous unir aux Arvemes à Gergopia? Pouvons-nous douter qu après leur acte abominable, les Homains n'accourent vers nous pour nous massacrer? Si donc nous avons un peu de courage, vengeons la mort de ceux

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çm viennent de périr si indignement et tuons ces brigands ^ ff II désignait des citoyens romains qui étaient là de confiance sous la protection de ses troupes. Aussitôt un grand convoi de blé et d'autres vivres est livré au pillage, les conducteurs eux-mêmes sont cruellement mis à mort. Litavic envoie des courriers dans toute la cité des Ëduens, pour tâcher d'y susciter un soulèvement par cette même fausse nouvelle du massacre des cavaliers et des princes, et pour exhorter ses concitoyens à tirer aussi vengeance des injures qu'ils ont reçues, comme il vient de le faire lui-même.

« // y avait auprès de César, dans la cavalerie éduenne^ deux jeunes gens nominativement appelés par lui^ : Eporedorix, jeune Éduen né en haut lieu et jouissant dune grande influence dans le pays; et, avec lui y Virdumare gui était du même âge et de la même distinction personnelle, mais dune naissance bien inférieure, et que César, en le recevant de la main de Divitiac, avait tiré dune humble position pour f élever ensuite au faite des honneurs. Ils se disputaient [un à l autre le premier rang, et^ dans la lutte des magistrats qui venait d avoir lieUj ils avaient soutenu de toutes leurs forces, l'un Convictolitave, et l'autre Cote. Un de

' Alque hos latrones interficiamus ! — César emploie toujours le mot propre, et, quand un mot suffît pour indiquer complètement ce qu'il veut dire, il n*en met pas deux. D'où nous concluons que César, pour faire connaître lui-même Topinion des Gaulois à fégard des Romains, n'a point trouvé d>xpressioQ plus exacte que celle de brigands. Voilà i'hisloire romaine écrite en un seul mot de la main de Gôsar. Du reste, les preuves ne manquent pas à Tappui. On peut choisir, sans sortir de notre sujet, jusqu'à démonstration complote.

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ces jeunes gmSy Eporedorix, informé du projet de Litavic, vient presque au milieu de la nuit en domier avis à César, en le priant de ne pas souffrir que leur cilé, par suite des projets insensés de ces jeunes gens, se détache de l'amitié du peuple romain : ce qu'il prévoit devoir arriver, si tant de milliers d'Éduens se joignent aux ennemis ; attendu que ni leurs parents ne pourront manquer d'entreprendre de les sauver, ni la cité ne pourra considérer leur perte comme peu importante. >»

Voilà deux Gaulois césariens, Eporedorix et Virdumare^ qui jouent un bien triste rôle et qui continueront de même jusqu'à la fin de la guerre. On voit qu'ils sont pour César deux hommes de confiance et de prédilection. On voit que ces deux jeunes ambitieux aspirant l'un et l'autre à parvenir au premier rang, c'est à qui des deux réussira, par plus de services de toute sorte, à être préféré par celui qui donne tout dans la cité éduenne, même la magistrature suprême. On voit aussi que l'habile Romain a eu soin de choisir l'un de ses favoris parmi les princes, et l'autre parmi les plus humbles du peuple, de manière qu'ensemble ils puissent lui procurer des amis partout. Remarquons enfin que César tient Yirdumare de la main même de Divitiac \ et qu'ainsi ce malheureux druide (quel que soit actuellement son sort) a laissé après

• Eporedorix .£duns, sinnmo loco )mjît.s nûolesccns et summœ domipoten* tiœ, et una VirdumaruSf pari œlate et gratta, sed génère dUpari, quem Cœsar ab DivitUico sibi transditum, ex humili loco ad summam dignUatem perduxeratf in equilum numéro convenerant nominatim ab eo evocatL

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lui quelqu'un qui peut le remplacer utilement auprès du meurtrier de son frère. Autant Divitiac a été utile à César au début de la guerre de Gaule, autant ces deux nou- Teaux traîtres à la patrie gauloise, Eporedorix et Virâumare, vont lui être utiles pour la terminer.

Considérons les suites de cette délation commise par Eporedorix. César laisse paraître dans son récit Timpression qu'il éprouva à la nouvelle de cette défection organisée chez les Ëduens par Vercingetorix et ses affidés. A rinstant il en voit toute la portée, et il sent l'urgence d'intervenir avant que la cité éduenne se soit laissé entraîner. Voici comment il s'exprime : « En apprenant cela. César éprouva une vive inquiétude, parce qi^il avait toujours eu pour la cité des Éduens une affection parlicU" Hère. Sans hésiter un instant, il fait sortir du camp quatre légions ne portant que leurs armes, et toute la cavalerie. Et ton n'eut pas le temps, en de telles circonstances ^ de resserrer le camp, tout paraissant dépendre de la célérité.^ »

C'est ici le premier signe d'inquiétude grave qu'ait manifesté César dans cette guerre de Gaule, qu'il poursuit

' Magna a//cclus soUicUudinc hoc nuntlo Cxsar^ quod semper ^Eduorum citUati prxcipue induUerat, nulla interposUa dubitatione, legiones expeditas tV equUatamçue omnem ex castris educU, Kec fuît spatium, tali tempore^ ad contrahenda castra^ quod res in celerttate posita esse videbatur. (xl).

Oo voit par ce passage que César dimaU tout particulièrement les Éduens î Cest ainsi que le fabuliste, qui peint si heureusement les politiques» met en scène leur tendresse intéressée :

Que seul entre les tiens par amour singulière,

Je t'ai toujours choyée Vaimant comme mes yeux,.,

Appien avait donc bien raison de dire que César était terriblement habile dans Fart de Vhypocrisie,

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déjà depuis six années. Jusque-là, pas une seule fois, il n'a paru douter de sa fortune, même au milieu des plus redoutables péripéties d'une bataille; mais, dans la circonstance actuelle, alarmé du péril d'une telle situation, il part à l'instant avec quatre légions ne portant que leurs armes et accompagné de toute sa cavalerie ; il franchit plus de vingt-cinq milles (près de quarante kilomètres) tout d'une traite ; il détrompe l'infanterie éduenne en faisant avancer les prétendus massacrés, Eporedorix et Virdumare, et il tâche de tout réparer. Les troupes éduennes demandent grâce. Litavic, chef du complot qui vient d'échouer, $ enfuit à Gergovia avec quelques clients dévoués à sa personne, suivant la coutume des Gaulois. Il y retrouve ses frères, sur lesquels César avait bien immédiatement tâché de mettre la main, et qu'il avait fait rechercher dans le camp au moment du départ; mais ils avaient eu l'œil ouvert sur Eporedorix et ils étaient déjà partis.

ce César envoie des courriers annoncer à la hâte dans la cité éduenne qu'il fait grâce à ces troupes dont, par le droit de la guerre, il avait le sort entre ses mains. 11 accorde à son corps d'armée trois heures de la nuit pour se reposer; puis il repart pour Gergovia.

a  mi-chemin, il rencontre des cavaliers envoyés par le lieutenant Fabius, laissé à la garde du camp, pour lui faire savoir quel danger les deux autres légions ont couru : — que le camp a été assailli par des masses de troupes sans cesse renouvelées, tandis que les défenseurs, obligés de faire face en même temps sur tous les points d'une

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si vaste enceinte, se sont trouvés tous à la fois engagés dans la lutte et sont épuisés de fatigue ; que beaucoup d'hommes ont été blessés par une nuée de projectiles de toute espèce ; que du reste, les machines ont été (fun grand secours contre cet assaut; et que, l'ennemi s'étant enfin retiré, on a, sauf deux portes réservées, barricadé les autres, dans la prévision d'une pareille attaque pour le lendemain. — Â cette nouvelle, César stimule l'ardeur des soldats, qui font un effort suprême, et, avant le lever du soleil, il rentre dans son camp^

Cependant le cri trompeur: te On a massacré nos frères 9^ s'était propagé du. côté de la cité éduenne, et ce cri avait l'avance sur les courriers de César. Le peuple éduen, excité par cette nouvelle, s'était porté à des actes de violence et de pillage contre des Romains isolés.

Quand la véritable situation fut connue, quand on apprit que César avait dans son camp toute l'armée éduenne, la cité s'efforça d'atténuer les faits. Une députation alla présenter des excuses à César ; des poursuites furent dirigées contre les coupables, etc.; néanmoins les actes avaient eu trop d'éclat ; la cité restait compromise ; elle songeait à se défendre, en cas de besoin; on se concertait en secret, on se mettait en rapport avec les autres cités, on se préparait à la guerre. César le soupçonnait bien

■ Cet événement dramatique ayant eu lieu, d'après le texte, sur la route qui mène du fMtys des Êduens à Gergoyia, et à plus de vingt-cinq milles de Gergovia, ce dut être sur les rives de l'Allier, non loin de Randan, et à environ quarante kilomètres du mont Gergoif où était situé le célèbre oppidom des Arvenies.

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