II
338 JULES CÉSAR EN GAULE, Comment. VIL
contre les Romains des masses énormes, mais comparativement ils n'eurent que bien peu de cavalerie, et on a pu remarquer, dans un passage précédent du récit de César, que Vercingetorix avait déclaré que les troupes d'infanterie qu'il avait eues à Gergovia lui suffisaient, et que, ce qu'il loi fallait en surplus, c'était seulement des renforts de cai^alerie (lxiv). En effet, à quoi pouvait lui servir l'infanterie en rase campagne, puisque (l'on ne saurait trop le répéter) il était absolument impossible à l'infanterie gauloise de résister de plain-pied aux légions? C'est là, on le voit, un point fondamental pour l'intelligence de toute la guerre de Gaule et qui nous explique très-bien en particulier pourquoi Vercingetorix est parti de sa position d'Orgelet, où César eût pu couper l'eau à son armée, ce qui eût entraîné infailliblement sa destruction, quel que pût être le courage de cette armée gauloise.
Le texte dit que, dans le moment même où Vercingetorix quitta sa position près du cours d'eau pour se porter en toute hâte à Alesia, César, faisant placer les bagages des légions à l'écart sur une colline voisine, le suivit. César était donc à ce moment-là devant la position de VerciD'getorix; par conséquent, la colline dont il s'agit doit se trouver à la fois et tout près de cette position, et à F écart de la route. Or il est bien facile sur notre terrain de la retrouver aujourd'hui : car il n'y a, au voisinage de la position d'Orgelet et à l'écart de la route qui y passe, qu'une seule colline qui ait^pu recevoir des bagages, et le souvenir des légions de César y est resté dans le nom
DEUXIÈME ÉPOQUE, Chap. IV, § ii. 339
même d'un village situé au pied, Seiséria, — castra Cœsareaj — camp de César *.
Ainsi, une fois la route libre au ravin de Conliége, César, en continuant d'avancer sur la gauche avec les légions et les bagages, était arrivé en face de la position occupée par Vercingetorix avec son infanterie , en avant de son camp et auprès d'une rivière; de même que déjà, dans la première phase de la bataille, les Germains de leur côté, sur la droite de César, étaient arrivés à la suite des fuyards en face de cette même position de Vercingetorix. Ainsi, il doit exister deux voies, à partir du lieu oJ!i commença la bataille, pour venir aboutir Tune et l'autre devant la position où était rangée l'infanterie gauloise. Sur notre terrain, les deux voies qui se dirigent, l'une, du débouché supérieur du ravin de Conliége par les Poids-de-FioIe et Dompierre, l'autre, de la crête occidentale de ce ravin par Saint- Maur et Saint-Georges, pour aboutir l'une et l'autre en face de la position d'Orgelet, rendent très-bien compte, on le voit, de ce double fait, que les Germains sur la droite
* Nous adoptons pour ce nom Torthographe de la carte deCassini, qui est la plus ancienne, et qui conserve mieux la trace du nom latin , Cœsar* On voit que la carte de l'Ëtat-Major porte Sëzéria,
La colline de Seiséria est située tout près d^Orgelet, du côté de Touest, et domine la route transversale qui vient de Chalon-sur-Saône par CuiseauZi Les deux légions, environ 12,000 hommes, laissés là par César, sur son flanc droit, tandis que tous les ennemis dont il est parlé se trouvaient par-devant lui , sembleraient conGrmer Tidée que nous avons exprimée ci-dessus , dans une note concernant le camp gaulois du mont Février y à savoir que : peut-être Vercingetorix, en venant prendre position dans les monts Jura, aurait laissé au sommet du mont Février un corps de troupes en observa* Uon sur la plaine de la Saône.
340 JULES CËSÂR EN GAULE, Comment. VU.
et les légions sur la gauche soient arrivés , de part et d'autre, devant la position où Yercingetorii avait rangé son infanterie en bataille.
Quant à la position de Montjouvent, où dut camper l'infanterie de Yercingetorix, elle explique aussi très-bien comment il a pu, de là, sans courir la chance d'engager toute son armée, prendre l'avance avec son infanterie pour gagner au plus vite Alesia, en ordonnant que ses bagages le suivissent de près sous la protection d'uoe arrière-garde. En effet, cette position de Montjouvent est un petit plateau, accidenté, assez vaste pour avoir pu recevoir facilement toute l'armée gauloise, -et qui couronne une colline isolée, le mont de la Fâ. Ce petit plateau est situé au sud, en face et au niveau de la position d'Orgelet, dont il est séparé par une vallée encaissée et profonde, où coule la Yalouse, qui contourne et baigne sa base. Il est ainsi isolé de tous les côtés, sauf du côté méridional, où l'on peut facilement communiquer de plain-pied avec une sorte d'isthme y attenant, et où passe la route d'Âlesia que Vercingetorix vient de prendre. Des trois autres côtés, le camp gaulois était inabordable, tant le versant du mont est rapide ou abrupte. Pour gagner cette position, à partir d'Orgelet, le chemin, après être descendu jusqu'à la rivière et l'avoir passée, remonte tout droit le long du flanc oriental de ce petit mont, par une rampe encore assez rapide et que le plateau commande depuis le bas jusqu'en haut. De sorte que, en barrant ce chemin dans la partie supérieure (entre les villages de Nermier et de
DEUXIÈME ÉPOQUE, Chap. IV, § n. 841
Sarrogna), l'arrière-garde de l'armée gauloise a certainement pu arrêter la marche de Tarmée romaine pendant quelques heures.
Ainsi l'orographie de la contrée et l'orientation des lieux, le témoignage archéologique présenté par le nom de Seisérta, le caractère topographique présenté par la Valouse, — ad ftumen, — et les conditions stratégiques présentées soit par la position d'Orgelet, soit par le plateau de Montjouvent, où dut camper Vercingetorix, constatent, par leur réunion autour du col de passage où l'on voit aujourd'hui la petite ville d'Orgelet, que Vercingetorix y avait pris -position à ce col même avec ses troupes d'infanterie. Par conséquent, César s'est trouvé là en face de lui, et l'un et l'autre sont partis de là, pour se rendre par le même chemin à Alesia : Yercingetorix avec son armée ayant l'avance sur César ; César le suivant et har* celant son arrière-garde avec toute sa cavalerie et huit légions, après avoir laissé deux légions à la garde des bagages sur la colline de Seiséria.
La détermination certaine du théâtre de cette bataille d'où sont partis Yercingetorix et César, l'un à la suite de l'autre, pour se rendre à Alesia, est une donnée fondamentale dans la recherche de Y oppidum d Alesia^ qu'il est si important de reconnaître avec certitude. C'est pourquoi ici, par exception et avant de reprendre le fil du récit, nous allons examiner tout de suite, sur le terrain où nous sommes, un dernier groupe d'éléments démonstratifs à l'appui de celte détermination. On a vu jusqu'à
342 JULES CÉSAR EN GAULE, COMMENT. Vil.
présent la concordance de ce terrain avec toutes les indications géographiques et avec tous les détails topographie ques du récit de César ; constatons maintenant les témoignages archéologiques et les indices de bataille que ce même terrain présenle, et qu'il présente exactement aux places où Ton doit les rencontrer d'après les indications fournies par les Commentaires^ ce qui complétera notre démonstration.
S Ul. — Traces locales de cette bataille.
Le texte de César avait d*abord simplement énoncé que Vercingetorîx prit position sur trois points, — trims castris Yercingetorix consedit; — mais ensuite, dans une autre partie de son récit , César ajoute que le chef gaulois commença à barrer le passage à l'armée romaine, — a primo agmine iter impedire cœpit; — et, sur cette donnée stratégique^ l'orographie du pays nous a désigné obligatoirement les trois points occupés par Yercingetorix pour barrer aux légions le chemin de la Province, à savoir : les Poids-de-Fiole, Saint-Étienne-de-Coldre et Orgelet.
Yercingetorix, après le désastre d'Avaricum, fut le premier chef qui apprit aux Gaulois à fortifier leur camp, et les détermina à adopter ce moyen de sécurité, — primumque eo tempore Galli castra munire instituenmt (xxx), — au lieu de trop compter sur leur bravoure, et, comme l'avaient dit leurs aïeux à Alexandre le Grand,
DEUXIÈME ÉPOQUE, Chap. IV, § m. 343
de ne craindre que la chute du ciel\ Nous devons donc trouver des traces de camp retranché sur les lieux où campa Yercingetorix pour barrer le chemin de la Province, et principalement aux positions les plus avancées du côté où arrivait l'ennemi, c* est-à-dire à Saint-Ëtiennede-Goldre et aux Poids-de-Fiole.
Or, premièrement, à Saint-Étienne-de-Coldre, se voient les traces d'un camp retranché, qui est bien connu des antiquaires sous le nom de camp de Conliége, et qui est considéré comme étant un camp gaulois ^. Ce serait donc là une des trois positions occupées par Yercingetorix pour barrer le chemin à César.
Secondement, il se trouve près du village des Poids-de- Fiole un long tertre entouré de vestiges de fortifications, et qui a été signalé par plusieurs savants sous le nom de camp des Poids-de-Fiole.
De plus, dans ce village même, il existe, de temps immémorial, des puits singuliers, qui sont un véritable monument archéologique, par leur nombre, par leur rapprochement et par leur forme exceptionnelle, et d'où le village parait avoir tiré son nom. Ces puits sont garnis de pierres comme les puits ordinaires ; mais, pour leur forme singulière, on ne saurait mieux les comparer qu'à des cuves (telles que celles où l'on fait le vin) qu'on aurait.enfoncées en terre, jusqu'à n'en laisser paraître au
* Strabon, Géographie^ livre VII.
^ Mémoires présentés par divers savants à V Académie des Inscriptions et Bettes-Lettres,, première série, t. VI, p. 13.
344 JULES CËSAR EN GAULE, CoMilEirr. VIL
dehors que ce qu'il faut pour représenter la margelle d'un puils ordinaire. Ceux-ci ont à t orifice deux ou trois mètres de diamètre, et de là vont en s' élargissant de plus en plus jusqu'à ïeau, dont le niveau n'est guère qu'à m mètre de profondeur dans le sol, car on peut la toucher avec le bout dune canne. Cette eau est verte , mais excellente, et tous les habitants du village en font usage; ils n'en ont point d'autre. Ces puits ressemblent donc à d'immenses coupes^ vases qu'on appelait en latin (pour ne pas remonter au grec) pkialœ^ d'où notre mot français fiole. Un puits s'appelle, dans le langage traditionnel du pays, un poids ^ et pour dire boire, souvent on dii fioler. Ainsi tout porte à penser que cette vieille expression Poids-de-Fiole signifie puits en forme de coupe j et que le village où on les voit a tiré son nom de cette forme si remarquable de tous ces puits antiques auprès desquels il fut établi .
Ces puits antiques ne sont plus aujourd'hui qu'au nombre de cinq, très -rapprochés les uns des autres, sans aucun ordre régulier dans leur position. On s'accorde à dire qu'autrefois il en existait encore plusieurs autres, tout à fait semblables, placés de même très-près de ceux-ci, et qu'on a comblés. En considérant que de tels puits, de chacun desquels plusieurs hommes à la fois pouvaient facilement tirer de l'eau, sont groupés en tel nombre au bas du tertre où fut établi le camp des Poids-de-FioUy on est porté à penser que ces puits eux-mêmes furent établis là avant le village et en même temps que ce camp retran-
DEUXIÈME ÊPOgUE, Chap. IY, g iii. 345
chéy afin de pouvoir abreuver à la fois un grand nombre d'hommes et d'animaux, et à induire de là que le camp lui-même fut occupé jadis par de la cavalerie. Du reste, cette opinion n'est, point nouvelle : divers savants l'ont déjà émise ou admise, en se fondant sur ces mômes considérations que nous venons de présenter. En conséquence de cela et de tout ce qui précède, nous nous croyons autorisé à conclure ici : d'abord, d'une part, que la cavalerie de Yercingetorix a campé aux Poids-de- Fiole, et que ce lieu fut une deuxième position où le chef gaulois vint s'établir d'avance pour barrer le passage à César; puis, d'une autre part, que ce même lieu présente ainsi un témoignage archéologique dont la signification ne peut guère être contestée et que nous retrouverons ailleurs.
Quant à la troisième position occupée par Yercingetorix, les hauteurs de Montjouvent, en arrière d'Orgelet et sur la rive opposée de la Valouse, position où il se trouvait en personne avec son infanterie et les bagages, nous n'y découvrons, il est vrai, aucune trace de camp régulièrement fortifié. Mais il est facile de se convaincre, à la vue des lieux, que des retranchements eussent été là tout à fait superflus. Remarquons, en effet : 1^ que Yercingetorix n'avait point l'intention de tenir ferme dans cette position de Montjouvent, et qu'il se trouvait là par derrière sa cavalerie, qui le couvrait au loin du côté des ennemis; 2"" que les hauteurs de Montjouvent sont déjà naturellement une position extrêmement forte, escarpée de toutes parts, sauf d'un seul côté, dont nous parlerons ci-après ;
346 JULES CËSAB EN GAULE, Cohhent. VII.
3° que l'infanterie gauloise, qui était si nombreuse, dot nécesBairement avoir beaucoup de monde h portée de l'eau, au bord de la rivière, d'où elle pouvait se masser en un instant au col d'Orgelet, dès que l'approche de l'ennemi serait signalée par la cavalerïe gauloise postée en avant. On peut donc dire qu'une enceinte fortifiée eût été tout à fait inutile à Vercingetorix sur les hauteurs de Moutjouvent. L'absence de traces d'uD camp retraocbé dans ce lieu n'est donc pas en opposition avec le fait que Vercingetorix ait eu là son troisième camp, où se trouvaient toute l'infanterie et les bagages.
D'ailleurs, en démontrant, comme nous comptons l'avoir fait déjà et comme nous le confirmerons encore ci-après, que « cette position voisine d'une rivière (ad /lumen), où Vercingetorix avait rangé son infanterie en avant de son camp (pro caslris) pour soutenir sa cavalerie, » était bien le col d'Orgelet, par là même nous avons démontré que le camp de cette infanterie occupait en arrière les hmtteurs de Montj'ouvent, qui seules de fait se trouvent à la fois et en arrière du col ^ Orgelet^ et convenables pour y établir un corps d'infanterie, à portée de l'eau nécessaire. De même encore tout ce qui démontre que César est parti du pied de la colline de Seiséria pour suivre Vercingetorix à Alesia, et aussi tout ce qui va démontrer qu'on s'est battu avec acharnement devant Orgelet, entraîne comme conséquence du récit de César que l'infanterie gauloise était campée sur les hauteurs de Montjouvent. En effet, on l'a vu, et ce camp et la position militaire où cette infan-
DEUXIÈME ËPOQUE, Chap. IV, §- m. 347
terie gauloise fut rangée en bataille, et la colline où César plaça ses bagages à l'écart de la route avec deux légions pour les garder : voilà, sans qu'on puisse en douter, trois points qui étaient, chacun, rapprochés des deux autres sur le terrain où se termina la bataille, et qui s'y trouvaient tous les trois dans une certaine situation respective, par rapport à la route que suivirent Vercingetorix et César. La colline était à l'extrémité du champ de bataille sur la route d'Alesia et un peu à l'écart de cette route ; puis les deux autres points venaient à la suite sur cette route même ; d'abord la position de bataille, puis le camp; c'est-à-dire que ces trois points étaient tous les trois exactement dans les situations relatives où nous voyons la colline de Seiséria^ le col (T Orgelet et les hauteurs de Montjouvent. Portons maintenant nos regards sur les lieux où se trouvaient les Romains au début de la bataille. Nous n'avons pas à rechercher ici la trace de leur camp, puisque César nous dit lui-même qu'ils étaient en marche quand Vercingetorix prit position à environ dix mille pas d'eux, et que le lendemain ils étaient encore en marche lorsque le chef gaulois leur barra le passage.
Le grand ravin, dans lequel les légions ont dû s'engager ainsi nous offre tout d'abord, à l'entrée, le nom du bourg de Conliéffe. N'y a-t-il dans ce mot aucun souvenir de ces dix légions qui durent encombrer le ravin, col-egiones? Ce nom de Con liège est-il ancien? Ici, et encore plus loin, nous allons nous aider de documents recueillis, sur le terrain et dans les chartes de la contrée, par deux au-
348 JULES CÉSAR EN GAULE, Cokhehi. VIL
leurs laborieux, bien placés pour être exactement renseignés, et dont les indications offrent l'avantage d'être complètement à l'abri de toute idée préconçue qui puisse se rapporter à nos propres recherches '. — a L'histoire du bourg de Conliége, disent les auteurs de ce recueil, débute en plein moyen âge *. » — Le nom de Conliége provient donc très-probablement de fort loin.
Dans ce même grand ravin de Conliége, un peu plus haut, nous trouvons le village de Revigny. 11 est à la place même où durent se trouver les Romains lorsqu'ils virent la crête du ravin se couronner de cavaliers gaulois et qu'une partie de ces cavaliers commença à barrer le chemin à l'avant-garde. I^ nom de ce village est-il ancien ? — « Tout concourt, disent les mêmes auteurs, à faire présumer que le village de Revigny remonte à une haute antiquité; on ne trouve cependant son nom dans les chartes qu'à partir du douzième siècle ^. » — Remarquons ici la forme de ce nom, Revigny : ne donne-t-eile point à penser qu'il remonte à l'époque de la présence des Romains dans la contrée ? C'est bien, en effet, la forme latine, et ce nom pourrait être composé des mêmes élé' ménisque revigesco (re-vtgor), reprendre force, reprendre
> Dictionnaire gtographiqae, historique et statistique dts eommmiet de la Franckf'Comté..., par A. Bocbset, avec la collaboration de Ybëdëiic Ho- HiiAB, archiUiCte. — Département du Jura, 6 volumes, in-S", Lons-lb-SivlniBB, A. HoBEKT, 1854. — La plupart des documents que présente cet ouvrage sont tirés des arcbivea départemenUles et de celles des c
' Ouvrage eilé, t. Il, p. 275.
• Omragt cité, t. V, p. 4îs.
DEUXIÈME ÉPOQUE, Chap. IV, § m. 349
courage. Or ce sens -là s'appliquerait exactement, sans aucun doute, à ce qui est arrivé aux Romains dans la bataille dont il vient d'être question.
Recherchons surtout les traces du carnage mentionné dans les Commentaires en ces termes : « 11 se fait de tous les côtés un grand carnage, — Pugnatur una omnibus in partibus... Omnibus locis fit cœdes. » — On a vu plus haut que ce carnage dut avoir lieu de trois côtés différents, à savoir : 1° sur le plateau qui domine Conliége, c'est-à-dire dans la région des Poids-de-Fiole, de Publy et de Saint-Étienne-de-Coldre ; 2° dans la Combe <fAin, au voisinage des deux routes qui la traversent en se dirigeant sur Clairvaux ; 3*" devant la position de Vercingetorix au col d'Orgelet, c'est-à-dire dans la plaine du Vemois, autrement dite la JRomagne. Or voici ce que signalent à cet égard les documents que nous consultons :
V ^ Le plateau qui domine Conliége est couvert jusqu'à Publg de nombreux tertres funéraires, qui feraient supposer que l'espace compris entre le camp de Coldre et celui des Poids-de-Fiole fut le théâtre d'une immense bataille, livrée probablement par les soldats romains aux hordes germaniques '... Dans le camp des Poids-de-Fiole ont été trouvés, en 1805, des armures et un anneau de chevalier romain. Le parcours des tertres renferme huit tumuli, monuments d'une bataille '.
2*" « Une immense bataille se livra sous Clairvaux, et
* Ouvrage cité, t. U, p. 275.
* IbUi.y t.V, p. 117.
350 JULES CÉSAR EN GAULE, Comment. VIL
dans toute la partie de la Combe dUAin comprise enin Monnet et Barésia. Les nombreux tombeaux qu'oQ y rencontre attestent la violence de la lutte ^.. Les nombreux tertres funéraires dont sont jonchés les pâturages de Blye, les tumuli encore intacts dispersés sur le territoire de Publy, à la Croix des Monceaux, à la Côte des Morts, le camp de Coldre, ne peuvent laisser aucun doute sur l'importance stratégique des hauteurs du voisinage, au moment où ces contrées furent converties en champ de bataille*...
3"" <K Les plaines d Orgelet sont jonchées d'ossements humains et de tertres funéraires. A la ferme de l'Étang d'École (entre Orgelet et Seiséria), il existe une éminence de sable qui était remplie de squelettes, de sépultures en pierre et d'objets antiques^ tels qu'une petite hache en fer portant un tranchant d'un côté et un marteau de l'autre, un débris de cuirasse empreint de damasquinures, deux boucles de ceinturon en bronze, un fragment d'agrafe du même métal sur lequel on distinguait une tète d'aigle, deux pièces de jugulaires d'un casque aussi damasquinées... On a découvert dans la plaine du Vermis Faile dune aigle romaine, quantité d'armures et de contre^poids de lances, des dards de flèches carrés'...
(( Du milieu des marécages formés par les eaux de la Torreigne, était sortie une bourgade gauloise nommée la
* Ouvrage cité, t. II, p. 169.
» Ibid.f t. V, p. 359.
» Ibid, t. IV, p. 556.
DEUXIEME ÉPOQUE, Chap. IV, § m. 351
Ville de Barre... On croit que cette position attira l'attention de César ; il s'en serait rendu maître et lui aurait donné son nom, Csesarea... La plaine du Vernois^, où repose la ville détruite de Cézéria, près d'Orgelet, a conservé le nom de Romagne, dénomination dérivée de val-^ lis ramana *. »
Ainsi y voilà dans la contrée d'Orgelet une tradition persistante des objets antiques et des noms de lieux qui y perpétuent le souvenir d'un chemin barré, et de la présence de César, et d'une bataille contre les Romains. Remarquons de plus, en face de ce nom de Romagne resté à la plaine où nos aïeux eurent à combattre les Romains, le nom de Bois <f Italie, que présente la colline devant laquelle l'armée, venue d'Italie, dut se ranger et combattre pour s'ouvrir le chemin de la retraite.
Passons au camp de Vercingetorix, sur la hauteur de Montjouvent. Dirigeons d'abord nos recherches à l'endroit où son arrière-garde dut se dévouer et combattre avec toute son énergie pour conserver à l'armée gauloise [avance qu'elle avait sur Tarmée romaine, dans la direction d'Alesia. Cette arrière-garde dut barrer le chemin aux légions entre Nermier et Sarrogna. Or, voici ce que disent nos auteurs : « La voie gauloise d'Orgelet à Arinthod et à Izernore traversait le territoire de Nermier, dans la contrée dite à la Creuse : il n'est pas étonnant
* Plaiae du Vernois, plaine des veines^ non vulgaire des aunes, arbres qui aiment les terrains humides, tels que les marécages de la Torreigne.
* Ouvrage cité^ t. IV, p. 10.
352 JULES CÉSAR EN GAULE, Comment. VU.
alors que la source du bief d Enfer, que le creux de la Foudre et que les rochers aient été l'objet, dans ce village, d'un culte particulier... Dans le lieu dit à la Sauge, près de la route d Orgelet, sont trois tumuli parfaitement conservés. En ouvrant le chemin vicinal de Nermier à Sarrogna, on a trouvé, en 1853, deux tombeaux burgundes \ en maçonnerie , et j^his de vingt squelettes inhumés sans tombeaux. On avait déjà découvert, en 1815, deux autres tombeaux... Le nom de Nermier se rencontre dans les chartes dès la fin du douzième siècle.
« Le chemin d Orgelet à Arinthod et d Izemore traver- « sait aussi le village de Sarrogna. Il esl désigné sous le K titre de via publica dans une charte de 1237. Enlre « le vieux château de Villeneuve et Sarrogna*, on re- « marque des retranchements très-importants, en terre <c et pierre , appelés Forts Sarrazins, Ils consistent en « une éminence artificielle de forme circulaire, ayant « 40 mètres de diamètre et 4 mètres de hauteur, entoua rée par un fossé de 7 mètres de largeur et de 2 mètres <c de profondeur... Un tumulus de 15 mètres de diamètre a et de 2 mètres de hauteur se voit au sud-est du vil- « lage. On en compte trois autres d'une dimension a moindre, épars sur différents points du territoire. Sur « la montagne de Beffrand, entre Sarrogna et Nermier,
* Il n'est pas dit à quels indices on aurait reconnu que ces deux tonibeiux étaient burgundes plutôt que gaulois. — Ouvrage cité, t. IV, p. 466.
' C'est-à-dire tout près de Sarrogna, à gauche de la roule quand on vient d'Orgelet. — Ouvrage cUé, t. V, p. 53 8.
DEUXIÈME ÉPOQUE, Ghap. IV, g m. 353
a au milieu de la forêt de Courailloux, s'élevaient deux a fortins, l'un dit le grand-fort ei l'autre le petit- foriK On « en reconnaît les vestiges près de la Fontaine au Cheo valier. A quelles dates remonlaient-ils ? on l'ignore. « Sarrogna est mentionné dans une charte du commence cernent du douzième siècle. »
Nous apercevons bien encore une autre trace archéologique dans cette région d'Orgelet, ce serait même la plus précieuse de toutes ; mais nous n'en devons parler que lorsque nous l'aurons retrouvée à une autre place.
Un tel ensemble de témoignages archéologiques, joints à l'orographie du pays et au texte des Commentaires, nous autorise y croyons-nous, à tirer dès à présent et avec toute la sécurité possible une conclusion importante que nous formulons en ces termes: c'est de la portion ^Orgelet que sont partis Vercingetorix et César pour se rendre Fun et t autre à A lesta, le Gaulois précédant le Romain.
Suivons-les donc maintenant : mais d'abord, quelle direction ont-ils prise?
* Ces traces antiques sont à l'issue du plateau de Montjouvent du côté du 8ody à droite et près du chemin quand on vient d'Orgelet.
Mais n'est-il pas curieux de rencontrer ici (dans un lieu où dut être retardée la marche de César pendant que Vercingetorix courait ailleurs) ce nom de CouraUloux? Ce nom, qui parait si clairement provenir des mots latins curro alio (je cours ailleurs), et qui rappelle si exacteçient le fait historique dont ce lieu fut témoin, aurait-il donc été donné à cette forêt dès l'époque gallo-romaine, alors que les souvenirs de la guerre de Gaule étaient encore récents et vulgaires dans la contrée?