‹ Jules César en Gaule (volume 2)Chapitre 33 sur 69 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

MOYENS DE CONTROLE. COMPARAISON GÉOGRAPHIQUE ET STRATÉGIQUE DES POSITIONS D'ALISE-SAINTE-REINE, D'ALAISE ET D'IZERNORE. PAR RAPPORT A LA BfARCHE DE CÉSAR, DEPUIS LE PASSAGE DE L'ALLIER JUSQU'A ALBSU.

, . Ut tibi qwrit

Speret idem, mdet multitm, frustraque UUiertt Ausui idem. Ttmtum tene$ Juneturaquepottet.

HORACS.

S L — Moyens de contrôle.

Nous avons vu précédemment quelle suite et quelle connexion de tous les textes du récit de César, quelle suite et quelle correspondance de tous les points de repère sur le territoire de la Gaule nous ont guidé depuis Gergovia jusqu'à Alesia-Izemore. Tel est, sans aucun doute, le caractère distinctif de la vérité, vérité qui est nécessairement une, et caractère qui lui est propre, qui est inimitable à l'erreur.

En sorte que, nous dit Horace, « quiconque, d'un autre côté, espère en montrer autant, se prépare bien des sueurs, et, s'il ose l'entreprendre, perdra sa peine, tant la suite naturelle et la connexion des choses remportent surtout. »

DEUXIÈME ÉPOQUE, Chap. V, § i. 377

Mais, les opinions antérieurement admises étant difficiles à déraciner, surtout quand elles sont appuyées d'autorités considérables y et c'est bien ici le cas ; nousmême^ de notre côté, ne pouvant obtenir l'assentiment public, si ce n'est à la condition de ne rien avancer sans le prouver et de ne rien contredire sans le réfuter, nous nous trouvons forcé d'ajouter ici, à l'appui de notre thèse, la preuve négative, c'est-à-dire de réfuter les opinions contrairesi présentées jusqu'à ce jour sur le même sujet. Cette sorte de contre-épreuve double presque notre travail^ mais nous ne pouvons nous en dispenser.

Ainsi, jetons maintenant un coup d'œil rétrospectif sur là marche de César, depuis le passage de l'Allier jusqu'à l'arrivée des armées à A lesia , et choisissons , dans les documents qui s'y rapportent, quelques traits nets et caractéristiques, au moyen desquels nous puissions distinguer sur la carte, entre Alise- Sainte-Reine en Bourgogne, Alaise en Franche-Comté, et Izemore en Bugey, lequel de ces trois oppida, et par sa situation géographique et par sa position stratégique, s'accorde le mieux avec le récit de César, et même avec celui des autres auteurs anciens, concernant cette marche qui aboutit à Alesia. (Voir ci-dessus la carte de Gaule.)

Les trois opinions concernant le Ueu d^Alesia s'accordent sur ce premier fait que César a passé l'Allier entre Vichy et Moulins, et que, dès lors, il se trouvait entre l'Allier et la Loire, dans la région de Lapalisse, avons-nous dit.

l"" De là, pour aller faire sa jonction avec l^ienus,

378 JULES CÉSAR EN GAULE, Comment. VIL

César a passé la Loire à gué, et la Loire éf ait grossie par la fonte des neiges.

On connaît la région où nous lui avons fait passer ce fleuve elles raisons qui nous y ont autorisé. L'opinion, qui voit Âlesia dans Alaise en Franche-Comté, pourrait facilement profiter de ces mêmes raisons. Cherchons donc immédiatement de quelle manière ce même problème est résolu par Topinion qui adopte pour Âlesia Alise-Saink' Beine.

Quand les eaux de la Loire sont à leur hauteur moyenne, on ne saurait guère passer ce fleuve à gué plus bas que la région de Roanne. Or, dans le cas dont il s'agit, les eaux de la Loire étaient grossies par la fonte des neiges. Ainsi, évidemment, les derniers gués praticables devaient se trouver alors plus haut que la région de Roanne. Par conséquent, l'opinion que nous examinons, et qui veut que César ait alors passé la Loire beaucoup plus bas que Roanne, soit près de Nevers, soit même à Bourbon- Lancy (plus bas que la région où ce fleuve reçoit l'Arroux et d'autres affluents considérables), ne paraît point admissible.

De plus, au-delà de la Loire, César s'est trouvé dam un pays abondant et tranquille, où il a rassasié son armée affamée. Après quoi, il a simplement commencé à faire route dans la direction du pays des Sénons (lvi). Or l'opinion que nous critiquons fait entrer César dans le foyer même de l'insurrection gauloise ; et , après le lui avoir fait traverser, elle le conduit, sans la moindre preuve

DEUXIÈME ÉPOQUE, Cbap. V, § il. 379

textuelle, jusque dans Tintérieur du pays des Sénons, où il aurait fait sa jonction avec Labienus. Tout cela est-il bien d'accord avec le récit de César ?

S II. — Direction suivie à partir de la frontière du pays des Lingons.

Voici un second texte, celui-là même qu'on a tant discuté : a Comme César se rendait par la frontière du pays des Lingons chez les Séquanes, pour y être mieux à portée de secourir la province , Yercingetorix prit position sur trois points à environ dix mille pas des Romains. »

C'est ainsi que César indique en même temps le point de départ, le but et l'exécution de sa marche, mais sans dire à quel degré d'avancement il en était, quand Yercingetorix survint. Ce texte permettrait donc que César n'en soit qu'au premier jour de cette marche, et que (si l'on a pu le faire partir du pays de Saint-Florentin ou de Joigny), il fasse route tout le long de la frontière du pays des Lingons, de manière à arriver bientôt devant Alise-Sainte- Reine. Mais ce même texte permet aussi bien que César, dès sa première journée de marche , franchisse la ^fron-tière du pays des Lingons et entre immédiatement chez tes Séquanes, près de Gray ou de Saint-Jean-de-Losne , et qu'il y poursuive sa marche plusieurs jours de suite pour se rapprocher de plus en plus de la province, jusqu'à ce qu'il soit parfaitement à portée de la secourir. Ainsi, les trois opinions se trouvent ici bien à l'aise devant les Commentaires.

380 JULES CÉSAR EN GAULE, Comment, VH.

Mais Yoici dos deux historiens, cités plus haut, qui, n'ayant pas les mêmes motifs que l'auteur des Commentaires pour laisser les faits de cette guerre dans l'obscurité, nous indiquent positivement le pays où César était parvenu dans sa marche , quand Yercingetorix survint. — On a pu remarquer que ni l'un ni Poutre de ces deux auteurs na fait entrer César chez les Sérions. — On a va que, selon Plutarque, « César ^ partant du pays des Eduem^ se rendit par le pays des Lingons chez les Séquanes, où se trouve la porte de sortie de la Gaule du côté de rilalie, et que, dans cette marche, les ennemis f attaquèrent. » — On a vu aussi que, suivant Dion Cassius, « César alhit au secours des Allobroges, quand \ercingetorix le surprit chez les Séquanes et t enveloppa » . On voit donc bien que ces deux auteurs, désintéressés dans la question, 8'acco^ dent de tous points avec l'auteur des Commentaires, mais qu'ils ajoutent, à ce que celui-ci avait dit avant eux, l'indication si désirable du pays où Yercingetorix attaqua César. On doit donc admettre que ce fut dans le pays des Séquanes queut lieu la rencontre des deux armées.

Ceci est déjà assez embarrassant pour ceux qui voient l'oppidum d'Alesia dans Alaise en Franche-Comté; puisque César, en se portant de ce côté-là, n'eût certainement pas suivi le bon chemin pour se rapprocher de la Province et aller au secours des Allobroges. — Mais , à n'en pas douter, ces deux textes si clairs renversent de fond en comble tout le système d'interprétation des Commentaire élevé en faveur à! Alise- Sainte-Reine, pour faire accepter

DEUXIÈME ÉPOQUE. Chap. V, § iil. 381

cet oppidum comme étant Alesia. — Et , au contraire , ils confirment tout à fait notre propre opinion, qui précisément mène César iout droit au secours des Allobroges, vers la porte de sortie de la Gaule Celtique du côté de ritalie» et qui fait survenir Yercingetorix en face de lui, à son passage chez les Séquanes.

Veut-on refuser créance à tout autre auteur que César, et relever de cette ruine le système favorable à Alise-- Sainte-Heine?

S UI. — Paroles mises par César dans la bouche de Verciagelorix.

Voici un troisième texte géographique^ le passage des Commentaires où « Vercingetorix montre aux siens que le jour de la victoire est venu, que les Romains s'enfuient dans la Province et sortent de la Gaule » .

Pour que César ait pu prêter à Vercingetorix de telles paroles, l'armée romaine marchant en bon ordre et au pas ordinaire , il paraît indispensable que , à ce moment de la septième campagne, les légionnaires aient effectivement cru, ou du moins pu croire qu'en réalité ils allaient sortir de la Gaule et se retirer dans la Province. Il faut donc que le lieu où passait l'armée romaine à ce moment-là, et l'attaque dirigée contre elle à son passage, dénoncent avec évidence ce fait d'une retraite sur la Province.

Pour nous, une armée qui, de Saint-Jean-de-Losne, traversant les plaines de la Saùiic et du Doubs, arrive à

382 JULES CÉSAR EN GAULE, Comment. VIL

LoDS-le-SauDier, et là, sous les yeux de reuneini, s'engage dans les monts Jura par la voie la plus directe et la meilleure qui puisse mener dans la Province (où Ton arrive à environ 80 kilomètres de distance) , est évidemment une armée qui fait retraite sur la Province et va sortir de la Gaule aux passages naturels de la Perte-du- Rhône. Elle ne peut pas avoir d'autre but. Pour s'en convaincre, il suffit d'examiner la carte du pays.

En peut-on dire autant d'une armée qui vient de passer la Saône un peu au-dessous de Gray, à la presqu'île de Mantoche, se dirigeant au sud-est, et dont l'avant-garde se trouve à sept kilomètres du point où elle a passé la rivière, c'est-à-dire à environ 180 kilomètres de distance de la Province ^ ? Et n'oublions pas qu'à cette époque , d'après César lui-môme, il n'était pas possible à une armée, avec ses équipages, de franchir la grande crête des monts Jura*.

Mais surtout, en peut-on dire autant d'une armée en marche qui , partie du pays de Saint-Florentin dans la direction du sud , va bientôt arriver à Montbard , et là se trouve encore à quelque 240 kilomètres de la Pro* vince'?

La condition voulue sera-t-elle mieux remplie si l'année

* Conclusion pour Alaise^ par M. J. Qdichrsat, p. 39.

' Erant omnia itinera duo, quibus itineribus Belvetii domo exire passent (I, vi). — Voir la discussion de ce telle dans notre premier volume, ausajet de Vinvaslon de la Gaule, p. 318.

' Àliscy étude sur une càmpaine de iules César, par M. Rossighol, p. 19 et 27.

DEUXIÈBfE ÉPOQUE, Ghap. Vi § m. 3S3

romaine est partie de Joigny dans la direction de Langres, et que , un peu avant d'atteindre cette ancienne capitale des LingonSy se détournant au sud, elle arrive sur la Vingeanne, près de Longeau, à 12 kilomètres au sud de Langres, où elle se trouve k 210 kilomètres de la Province ? On donne pour raison que — « César chercha, avant tout, à se rapprocher de la Province romaine pour être à portée de la secourir plus facilement ; // ne pouvait songer à prendre ia route la plus directe, gui t aurait con* duit dans le pays des Eduens^ un des foyers de Finsur* rection ; il était donc forcé de passer par le territoire des lingonSy qui lui étaient restés fidèles, et de se rendre en Séquanie, où Besançon lui offrait une place dormes int" portante * . » — Mais , selon vous-même , peut-on faire observer à l'auteur de cette opinion, pour arriver précédemment à Joigny, César venait de traverser le principal foyer de l'insurrection éduenne , au moment de sa plus grande effervescencCi et de le traverser sans hésiter, bien qu'il n'eût alors avec lui que six légions démoralisées ; et maintenant qu'il a, de plus, et les quatre légions victorieuses que lui a ramenées Labienus, et un corps de vaillants cavaliers venus de la Germanie, il craindrait de trop approcher de ce même foyer? N'est-ce pas là une inconséquence de l'opinion dont il s'agit ?

Ainsi, on le voit, quiconque entreprend de résoudre la question ]de l'oppidum à'Alesia par A lise- Sainte- Reine

> UUioite de /tUes Céêar^ Paris, Imprimerie impériale, 1866, t. H, p; 253;

384 JULES CËSAR EN GAULE, Comment. VIL

tombe déjà longtemps d'avance dans un dédale de difficultés géographiques.

$ IV. — Conditions nécessaires de la triple position où Vercingetorix barra

le chemin à César.

Considérons maintenant les exigences topographiques du champ de bataille. « Le lendemain, dit César, la cavalerie gauloise ayant été répartie en trois corps, deux de ces corps se montrent en ordre de bataille sur les flancs de l'armée romaine ; le troisième commence à barrer le chemin à l'avant-garde. Apprenant cela, César ordonne à sa cavalerie, divisée aussi en trois corps, d'avancer contre l'ennemi. On se bat de tous les côtés à la fois. L'infanterie s'arrête; les équipages sont reçus entre les légions... Enfin, les Germains, sur la droite, ayant trouvé moyen de gagner la hauteur, en débusquent les entwm et les poursuivent jusques auprès de la rivière^ où Vercingetorix avait pris position avec ses troupes d'infanterie... Tous les autres cavaliers gaulois, ayant remarqué ce mouvement, craignent d'être pris à revers et cherchent leur salut dans la fuite. 11 se fait de tous les côtés un grand carnage... »

Voilà un récit de bataille bien peu explicite, il est vrai, mais tracé d'après nature, d'un style de maître , avec Timaf^e des lieux présente dans la mémoire, cl dont la mise en scène exige un théâtre qui remplisse bien des conditions difficiles à rencontrer toutes ensemble sur le terrain. — Il faut d'abord que le lieu de la bataille soit

DEUXIÈME ÉPOQUE, Chap. V, § iv. 385

tel que l'armée gauloise, par les trois positions qu'elle occupe, barre complètement le chemin à l'armée romaine, qui arrive sur elle en marchant vers la Province, sans se douter (du moins selon le récit de César) que l'armée gauloise l'attende là en embuscade ^ prête à se montrer rangée en bataille.

On a vu avec certitude que cette condition est parfaitement remplie au grand ravin de Conliége , où passe la route la plus directe et la meilleure pour se rapprocher de la Province en franchissant les monts Jura. Nous avons indiqué en même temps ci-dessus les raisons qui ont dû amener et César à prendre le parti de se diriger par là vers la Perte du Rhône, et Vercingetorix à présumer que César se présenterait effectivement sur cette route, où il serait venu l'attendre d'avance pour lui barrer le passage.

Au contraire, il est évident que, entre les limites territoriales où nous sommes enfermé par le récit de César^ il n'existe aucune autre barrière naturelle qui ait pu et se prêter aux prévisions et au projet de Vercingetorix, et avoir été le théâtre de la bataille décrite par César. Il est de toute évidence que, ni au voisinage de Montbard, ni sur les bords de la Vingeanne, ni sur les bords de f Oignon, le chemin de la Province n'a pu être barré à l'armée romaine en gardant trois points, et que, dans tous ces lieux, un simple détour, à droite ou à gauche, eût permis à César de continuer sa marche vers la Province.

Prenons pour exemple les bords de la Yingeanne. On a dit que « César vint camper sur la Yingeanne, près de

Page 1