‹ Jules César en Gaule (volume 2)Chapitre 54 sur 69 · TRACES ANTIQUES DANS L'OPPIDUM MÊME D'ALESIA-IZERNORE · texte numérisé non relu

TRACES ANTIQUES DANS L'OPPIDUM MÊME D'ALESIA-IZERNORE

, . . Et eampos ubi Troja fuit.

(ViRGILK.)

Sans autre guide que le livre même de César et là considération attentive du territoire de la Gaule, nous venons de suivre, pour ainsi dire pas à pas, la marche des armées, depuis Gergovia et le pays des Arvernes (sur les rives de T Allier et de la Loire) jusque dans la région des monts Jura (sur la rive droite du haut Rhône), pays des anciens Sébusiens [Sebusiani de César) devenu ensuite notre Bugey et aujourd'hui compris dans le département de TAin. C'est là qu'il nous a été démontré, pour le plus grand honneur de Vercingetorix, qu'il a, dans cette région, barré le chemin à l'armée de Jules César, devant l'antique oppidum gaulois d'Alesia, appelé peu après l'oppidum d'Izernore, et auquel, pour plus de clarté dans ce que nous avons à dire, nous conserverons d'ordinaire son double nom d'i4 lesia-Isernore.

Nous avons pu de cette manière déterminer successivement et avec une précision rigoureuse les lieux des divers événements qui ont marqué cette période mémorable de la lutte de nos ancêtres contre la domination étrangère. Et il nous a suffi pour cela d'étudier avec attention les données qui nous ont été fournies par César lui-même, à savoir : l'' Les grandft jalons géographiques et les repères signalés

158 JULES CÉSAR EX GAULE, Comment. VIL

dans son texte, qui nous ont conduit, sans crainte d'erreur, depuis Gergovia jusqu'à l'entrée des monts Jura; 2' les indications stratégiques et les détails topographiques fournis également par son texte et qui, en nous faisant connaître le théâtre de la grande bataille livrée la veille de l'arrivée, des armées auprès d'Alesia, nous ont en même temps révélé, de la façon la plus certaine, la position et la distance d'Alesia par rapport à ce champ de bataille ; S"" puis, de fait, nous avons reconnu alors sur ce terrain que l'anlique oppidum naturel, au milieu duquel on voit aujourd'hui le bourg d'Izernore, correspond de tous points, et par sa position stratégique, et par sa configuration topographique,' et par ses dimensions, et par son orientation, et par son entourage, à la description exacte de l'oppidum d'Alesia et à toutes les exigences du récit de César. De sorte qu'il nous semble désormais invinciblement établi que c'est là, à Izernore^ et non ailleurs, qu'était TAlesia où Yercingetorix avait pris position pour baiTei de nouveau à César la retraite dans la Province romaine.

Mais, après avoir consulté le livre de César, nous voulons encore, et par surcroit de renseignements, interroger les antiquités locales ; et nous allons voir que leur témoi* gnage, partout en parfait accord avec le sien, nous répondra de manière à dissiper tous les doutes qui pourraient encore subsister, et à donner à notre solution l'autorité d'une vérité démontrée à tous les points de vue.

Les traces locales des événements de guerre sont de plu* sieurs sortes. On peut rencontrer^ur le sol des traces de

DEUXIÈME ÉPOQUE, Chap. VIL 159

camps ou de retranchements, ou d'autres travaux militaires signalés ou décrits par Fauteur du récit de la guerre, des ruines de monuments commémoratifs, des inscriptions relatives à cette guerre ; on peut découvrir dans le sol des ossements humains, des armes restées sur les divers champs de bataille, des monnaies ou d'autres objets antiques ; on peut trouver dans la tradition populaire du pays des noms significatifs, des légendes, etc. £h bien ! nous trouverons des traces de ces diverses sortes sur la plupart des points où il a dû en exister; et, sur chaque point, la trace sera de la nature voulue par le texte des Commentaires ; ce qui nous démontrera qu'elles remontent bien, dans leur antiquité, à Tépoque de cette abominable guerre à laquelle reste attaché le nom de Jules César.

Nous procéderons à la recherche de ces traces antiques : 1" dans l'oppidum même d'Alesia-Izernore ; 2* autour de Toppidum; S"" dans le pays environnant où, avant le blocus, existaient ces malheureux Mandubiens qui eurent à subir un sort si affreux. Puis, quand nous aurons constaté ces traces antiques les unes après les autres, et que nous aurons mis en lumière les conclusions qu'on en doit tirer, nous rechercherons ce qu'était jadis la ville gauloise d'Âlesia, ce qu'a été ensuite dans cette même position la ville gallo-romaine d'Izarnodore qui fut appelée un peu plus tard Izernore, et quelle a pu être la signification historique de l'antique monument élevé au milieu du plateau où l'une et l'autre ont existé : monument dont la forme primitive est encore aujourd'hui parfaitement reconnais-

sable d*aprës ce qu'il en reste debout à cette place même sur le sol de Tantique oppidum.

§ L -- Des divers noms donnés jadis à Toppidum d'Alësiaoù Vercingetorix se dévoue d'une manière si simple et si admirable pour la liberté commune des cités de la vieille Gaule.

Rappelons tout d'abord que le nom du célèbre oppidum gaulois, mentionné dans les Commentaires^ s'y présente sous deux formes : Alexia et A lesta; car le nom de l'oppidum qui fut le théâtre de la lutte suprême de Vercingetorix pour la liberté de la Gaule, étant un indice pour reconnaître aujourd'hui l'emplacement de ce même lieu historique sur lequel les savants ne sont point encore d'accord , il importe de conserver les deux anciennes formes de ce nom. Or, on le trouve écrit de ces deux manières dans les divers manuscrits des Commentaires.

D'après le travail du duc d'Aumale sur ce sujet, c'est la forme Alexia que présente l'œuvre de César dans l'édition princeps sortie des presses du Vatican dès l'année 1469, et provenant des manuscrits les plus précieux. C'est Alexia dans la deuxième édition publiée en 1471 par un imprimeur français établi à Venise, Nicolas Jenson. C'est encore Alexia dans nombre d'éditions fort estimées, parmi les* quelles nous pouvons citer celle des Aides (Venise, 1513); les éditions imprimées àBâle; l'édition d^Hotman; la dernière édition des Aides, collationnée sur un très-ancien manuscrit de Carrare et sur des éditions de choix impri* mées àLyon, à Paris, à Florence. C'est encore Alexia dans

DEUXIÈME ÉPOQUE, Chap. VII, § i. 161

rÉpitome de Tite-Live et dans V Histoire romaine de Florus.

La forme Alesia se rencontre aussi dans d'importants manuscrits des Commentaires^ soit latins, soit grecs. Elle a été admise dans les dernières éditions des Elzevirs, et géuéralement depuis lors dans toutes les éditions modernes des Commentaires, Sous cette dernière forme, le nom de Toppidum gaulois se rapproche davantage du nom d'Alise ; c'est peut-êlre ce qui l'a fait adopter exclusivement dans les éditions les plus récentes. Mais l'identité de l'emplacement à' Alise-Sainte-Reine avec celui de l'oppidum dont parle César ayant été mise en question dans ces derniers temps, et non sans motifs, il est bon de conserveries deux formes du nom de l'oppidum d'Alesia ; car nous allons bientôt nous-méme en reti'ouver la première forme dans le voisinage d'Izernore.

Quant au nom à'Izemore substitué à celui d'Alexia ou d'Alesia sur le lieu même où fut jadis le célèbre oppidum gaulois, nous aimons à nous persuader qu'il n'aura, pour aucun de ceux qui ont étudié avec quelque attention notre histoire ancienne, la valeur d'une objection sérieuse, et voici pourquoi : c'est que partout où nous savons qu'une population gauloise a été complètement détruite, ou vendue par César pour être emmenée en esclavage, le nom primitif du lieu qu'elle habitait a disparu du pays. Ainsi, César a exterminé les Éburons : le nom des Éburons et celui de leur fort d'Aduatuca ont disparu; César a fait massacrer toute la population à'Avaricum : le nom d'Avaricum a dis-

m. il

162 JULES CESAR EN GAULK, Comment. VII.

paru... Or, César a forcé la populalion Maudubieuue à mourir do faim parmi ses lignes de blocus établies devant Toppidum : donc le nom des Mandubiens et celui de leur oppiduni d'Alesia doivent avoir disparu de ce pays. En effet, la similitude des trois événements étant incontestable, il nous semble qu'on ne peut se refuser à admettre comme légitime cette conclusion : que très-probablement dès lors le lieu où fut jadis YAlesia des Mandubiens n'a plus porté ce même nom. Ainsi, déjà Izernore peut aussi bien avoir éiéAlesia, que Bourges a pu être Avaricum; ce que personne ne conteste aujourd'hui.

Mais regardons à cinq kilomètres d'Izernore, dans la direction de l'est, sur la branche de la voie qui mène de Lons-le-Saulnier à La Cluse, en se dirigeant par Moirans et Oyonnax.

Voilà ce nom gaulois que nous cherchons et qui fut consacré par tant de souffrances et de dévouement, aujourd'hui i4/ej^^ en latin Alexia ou Alesial II s'offre à nous pour désigner là un pauvre petit hameau situé au pied des montagnes d'Apremont, montagnes très-élevées et couvertes de sombres sapinières. La syllabe finale du nom d'^ /a/- est prononcée dans le pays indifféremment de deux manières : les uns la prononcent comme la dernière syllabe du mot accès, et les autres, comme la première syllabe du mot exemple'^ de sorte que nous retrouvons ici même les deux variantes des auteurs anciens : Alexia et Alesia.

Comment ce nom gaulois a-t-il pu être transféré à ce lieu?

DEUXIÈME ÉPOQUK. Chap. VII, § i. 163

Nous ne voyons qu'une seule explication; c'est au lecteur qu'il appartient de l'apprécier.

La langue grecque a laissé dans ce pays-là des traces non douteuses. On a découvert à Izernore et on peut y voir, dans la collection des objets provenant des fouilles récentes exécutées aux frais du département, un fragment de vase antique, en verre, sur lequel sont gravées à la pointe les lettres grecques :

Nous indiquerons plus loin d'autres traces de la même langue.

Alex est un nom d'étymologie grecque {Alexis^ Alexandre) . Le radical du mot Alesia parait même indiquer un lieu oit Fon se rassemble, un lieu où l'on est protégé : signification analogue à celle du mot latin oppidum. Or, il est très-naturel que, à l'arrivée de César et à la vue des travaux d'investissement que les Romains commençaient à exécuter, une partie des Mandubiens qui habitaient ce pays^ au lieu de se réfugier dans l'oppidum ainsi qne les autres, aient songé à s'enfuir au loin, avec leurs objets les plus précieux, dans quelque retraite absolument inaccessible à l'ennemi. Les montagnes d'Apremont, avec leurs épaisses forêts de sapins étaient là dans le voisinage ; c'était pour eux la sécurité.Le hameau d'^/^arestsituéà l'entrée de cesforêts, et au point le plus rapproché pour s'y réfugier à partir de Toppi; dum d'Izernore. Une voie naturelle y mène directement (par Tignat, Ce'ssiat, la Grange de Charrion et Nerciat). Si

164 JULES CÉSAR EN GAULE, Comment. VIL

donc quelques Mandubiens se sont enfuis de Toppidum d'Alesia-Izernore, au début du blocus, c'est bien du côté des montagnes d'Aprcmont qu'ils ont dû se diriger, et au point d'Alex qu'ils ont dû se jeter dans les forêts de sapins. Aucun doute ne peut subsister à cet égard pour qui connaît le pays ou qui veut l'examiner. Et dès lors, qu'y aurait-il d'étonnant que le nom d'Alex soit resté à ce lieu de refuge, comme un souvenir de l'ancien nom du grand oppidum des Mandubiens?

Chose remarquable à ce point de vue : la sombre forêt de sapins au bord de laquelle est situé le hameau à'Alea: (comme si, après le blocus, les fugitifs, en sortant de cette forêt, n'avaient point osé s'en dégager complètement), cette forêt, que nous supposerions avoir cflcAe quelques Mandubiens échappés d'Alesia-Izernore, s'appelle traditionnellement la forêt de Niermes. D'autres que nous ont déjà vu dans ce nom de Niermes ou Nihermes un élément grec {hcrmès) le nom de Mercure cacheur. D'où nous avons tiré nos expressions françaises fermer ou enfermer hermétiquement. Du reste. César lui-même nous apprend que le dieu Mercure était en grand honneur chez les Gaulois, comme dieu à triple puissance (Trismégiste).

Ajoutons qu'on a trouvé, en 1790, à deux ou trois kilomètres d'Izernore, tout proche de la voie qui mène directement à Alex, une paire de grands anneaux de bronze élastiques, lesquels (dans l'opinion de notre savant compatriote, Thomas Riboud, qui les a vus lui-même, et les a décrit* dans un mémoire sur les antiquités d'Izernore publié à

DEl'XIÈME KPOQUE, Chap. VII, g i. 1G5

celte époque), 07it dû être destinés à transporte?* des fardeaux. En 1797, on trouva encore, sur ce même parcours d'Izernore à Alex, plusieurs petits anneatix de cuivre et divers autres objets de même métal, d'une forme telle qu'on ne pût en deviner Tusage. Tous ces objets avaient été enfouis dans un immense tas de pierrailles.

A quelques kilomètres au nord d'Alex, près de Bouvent, on a trouvé une élégante statuette de Flore-Chloris, et encore une belle statuette de cinq ou six pouces de hauteur^ représentant un guerrier ^ le corp^ nu, la tête cou-verte dun casque grec : guerrier au sujet duquel on a hésité entre Ares ou Ulysse*. Ces sujets auraient-ils été perdus par les anciens habitants du pays s'enfuyant avec terreur devant les Romains ?

Dans les bois de Sappey qui couvrent le versant occidental de la vallée de TOgnin, à neuf kilomètres plus haut que Toppidum d'Izernore, on a trouvé un sceau et u?î anneau en cuivre, portant, Cun et fautre, une inscription grecque.

Du reste, tous les savants qui se sont occupés des antiquités du Bugey, et notamment, parmi les savants du département de TAin, MM. de Saint-Didier*, de Lateyssonnière d' Avèze ', Puvis *, s'accordent k y reconnaître

1 Cette précieuse statuette est aujourd'hui, cro>on8-nous, entre les mains de M. Vingtrinier, imprimeur à Lyon.

* Itinéraire pittoresque du Buyey

' Sixième lettre sur le Bugey^ dans le Jowmal <f agriculture et des arts^ du département de TAin, Bourg, 1" juin 1813.

^ Noie ât.itistique sur le département de TAin, 1828, p. 113, Recherches sur les origines celtiques

166 JULES CESAR EN GAULE, Comment. VIL

des vestiges de la langue grecque. Et Ton s'en rend facilement compte en se rappelant, à ce sujet, soit les rapports commerciaux qui se sont établis jadis entre ces contrées et la colonie grecque de Marseille, dont les médailles antiques se rencontrent fréquemment dans le sol du département de TAin, soit les expéditions lointaines que les Gaulois exécutèrent jadis en Grèce et jusqu'en Asie Mineure, même longtemps avant l'époque de César.

Ainsi, déjà nous pouvons dire qu*après avoir été amené par la discussion des Commentaires (en regard de la géographie et de la topographie du territoire de la Gaule) à reconnaître que l'antique oppidum à'Alesia était cet oppidum au milieu duquel on voit aujourd'hui le village appelé Izernore, et les ruines d'un splendide monument antique d'origine ignorée jusqu'à ce jour, nous avons aussi reconnu : 1° que, d'après d'autres exemples tirés des Commentaires^ le nom primitif de l'oppidum d'^/^^ta a dû disparaître de ce lieu avec la population mandubienne qui l'habitait et qui a été détruite dans le blocus; â^que ce même nom Alex ou Alexia, avec la variante prononcée Aies ou Alesia, comme dans les manuscrits des Commentaires. nous est représenté aujourd'hui encore par un petit hameau, situé à moins de cinq kilomètres de l'oppidum d'Izernore, et à l'entrée des sombres sapinières des montagnes d'Apremont; 3° que du reste ce nom primitif, Alexia ou Alesia, qui présente manifestement une physionomie grecque, était bien placé dans cette région méridionale des monts Jura, où Ton trouve de nombreux indices d'an

DKUXIÈME ÈPOQUK, Chap. VII, § i. 167

ciennes relations avec les Grecs, par où, suivant PhitarquCy d'après M. Quicherat, on traversait ^ordinaire la chaîne de ces monts, où les Helvètes passèrent eux-mêmes (Helvetii jam per angnstias et fines Sequanorum suas copias transduxerant), el où tant de peuples passagers ont pu laisser ainsi jadis quelques-uns des leurs.

Il ne reste donc plus qu'à s'expliquer comment, après l'époque de César, le nom à'Izemore a pu être donné à ce même oppidum, et substitué à son nom primitif, Alexia.

Ce nom d'Izemore a varié dans sa forme à diverses époques, et suivant qu'on le retrouve dans les écrits ou sur les monnaies. Car on a battu monnaie dans ce lieu, sous les Gaulois, comme sous les Romains, à Tépoquo gallo-romaine ; le fait est constaté et admis comme indubitable par tous les numismates et les antiquaires les plus autorisés*.

On sait que Surins, chartreux de Lubeck, a recueilli et publié, vers le milieu du xvi* siècle, une collection de vies de saints où l'on trouve de précieuses indications traditionnelles concernant l'histoire '. Il y est dit, au sujet de la vie de saint Eugende ou saint Oyen (en latin Eugendus), qui naquit près d'Izernore vers l'an 430, et qui fut abbé de Condat (Saint-Claude) : « Il naquit non loin d'un bourg

' Dans les champs de Ceissiat, village situé à 2 kilomètres est de Toppidum d^Izernoref on a trouvé, il y a trois ou quatre ans, une monnaie macédonienne [statère d*or)^ un philippus cTor dont les journaux de l'Ain ont parlé.

Cologne» 1570 et 1618, 6 vol. in-foliu.

168 JULKS CÉSAR EN GAULE, Comment. Vil.

a auquel les anciens païens, à cause delà célébrité et de la « fermeture très-forte d'un temple qui était l'objet de toutes « leurs superstitions, donnèrent en langue gauloise le « nom d'Isarndore, c'est-à-dire le nom do porte de fer. — « Ortusnamqtie est haud longe a vico ciù vetiista pagayiitas, « ob celebritatem claiisuramqite fortissimam superstitiosis- (c simi tenipliy Gallica lingiia Isamdorî, id est ferrei ostii, « indidit nomen. »

En effet, d'après Borel*, porte de fer se traduit en flamand par iser-deure; en allemand, par eiseme-thor ; en anglais, par iron-door. Isarn-dor, dans les capitulaîres de Charlemagne, a le même sens. Polloutier, dans son Htstoires des Celtes, dit que les mots Isartiador, Eisemdor, signifient porte de fer.

Le célèbre numismate Bouterone a décrit quatre sous d'or, ou tiers de sous d'fzemorey qu'il rapporte au règne de Gontran.

D'autres monnaies, frappées à Izernore, sont connues des antiquaires. Ce nom y présente plusieurs variantes : Isarnobero, IsarnoderOj Isernobero, Izemodero^ Isanio^ Isa ribora, Aribora,,,

Enfin, à l'époque de la carte de Cassini, le nom était Isarnorey et aujourd'hui il est devenu Izernore.

La forme fondamentale serait donc, avec une terminaison latine, Isàrnodotnis, ou IsarndortiSy ou IsafTiodoro, forme

* Antû/uités gauloises et fr. (Nous empruntons quelques-uns de ces détails explicatifs à de Lateyssonnière.) Paris, 1741, t. I, p. 164. Monnaies, p. 268.

DEUXIÈME ÉPOQUE, Ciiap. VII, g i. 169

SOUS laquelle il offre une analogie frappante avec le nom du bourg des Veragres, appelé Octodunis dans les Commentaires, Octodorus dans Y Itinéraire dAntonin^ et qui n'est pas très-éloigné de Toppidum à'Isarndorus. Or, le bourg à' Octodorus (aujourd'hui Martigny en Valais) était incontestablement \b, porte du passage des Alpes pennines ; c'est même pour cette raison que César, la troisième année de la guerre de Gaule, chargea son lieutenant Galba d'aller s'emparer du lieu avec une légion.

La signification Ae^ porte de femiinhxxè^ de temps immémorial au nomà' Isamodorus parait donc bien justifiée, à la fois, et par le témoignage traditionnel de l'auteur ancien qui a écrit la vie de saint Ëugende, et par les éléments celtiques de ce nom interprétés par de nombreux savants, et enfin par l'analogie qu'on remarque dans la composition partielle de ce même nom et de celui d*Octodorus, bourg des Veragres, qui est bien certainement Xn porte du passage des Alpes pennines.

Or, on a jusqu'à ce jour pris au sens propre cette signification du nom d'Izernore ; on a supposé que ce nom provenait à! une porte de fer réelle, laquelle aurait jadis fermé le temple de ce bourg antique ; mais jamais une telle porte de fer ne parait avoir été signalée populairement comme ayant servi à fermer ce temple, et, si l'on veut bien se rappeler que le métal employé dans les temples des anciens était généralement le bronze (et nous possédons un magnifique débris de celui d'Izernore), et si l'on réfléchit que le nom du bourg a du préexister à l'établissement de son

no JULES CÉSAll EN GAULE, Comment. VIL

temple et au nom qu'où lui a donné, Tacception de ce nom d'Izernore, porte de fer au sens propre, paraîtra sans doute peu admissible.

Tandis que, en prenant cette même signification dlzernore au sens figuré, ce qui n'est pas rare dans les traditions populaires, nous avons justement dans ce nom, Porte de fer, l'expression la plus énergique que les Celtes, ûos ancêtres, aient pu employer pour conserver en ce lieu d'Alesia, où ils avaient effectivement barré le chemin à César et à ses légions^ le souvenir de cet événement mémorable. Ce nom d'Izernore prendrait ainsi le caractère d'un témoignage populaire de l'histoire, d'une attestation commune du fait historique survenu dans cette contrée, sinon d'une protestation des Gaulois après la conquête de la Gaule.

Ajoutons que, dans la partie de l'ancien pays des Séquanes que Vercingetorix dut franchir le soir de la grande bataille de cavalerie livrée à l'entrée des monts Jura pour se rendre sans perdre un instant à Alesia-Izernore, la tradition populaire est de dire, par exemple : Je vais à Vlzernore, coJime on dirait : Je vais à la porte de fer, et non pas : Je vais à Izernore, ou : Je vais à Porte de fer; de même que, dans ces mêmes montagnes du Bugey, on dit encore : Je vais au pont d'Ain, et non pas : Je vais à Pont-d'Ain.

Sans doute, à l'époque gallo-romaine, les envahisseurs n'employaient pas volontiers ce nom si naturellement gaulois d'Izernore, ou de Porte-de-fer, qui a persisté sur place avec la race nationale. Si les Romains, par opposition, en employaient un autre, ce troisième nom a dû dis-

DEUXIÈME ÉPOQUE, Chap. VII, § ii. 171

paraître avec eux. Peut-être en apercevons-nous' comme Tombre à travers les ténèbres du moyen &ge, grâce à une légende importante qui est parvenue jusqu^à nous et que nous citerons dans Toccasion.

Rapprochons ici de ce nom d'Iserndore, qui signifiait porte de fer dans la langue des Celtes, le nom latin du point stratégique voisin et si important, la Cluse ^ la porte, la barrière du dé filé qui menait, du temps de César, dans la province romaine. Les Romains, comme les Gaulois, ont donc bien laissé dans la région de Toppidum dlzernore un souvenir do passage barré ^ un souvenir d'Alesia-IzemorCy ces Thermopyles de la Gaule, resté là de temps immémorial après la guerre soutenue par nos ancêtres pour la liberté de la Gaule.

§ II. — Traces antiques de faiU de guerre sur le terrain des lignes de blocus

et lieux attenants d^Alesia-Isernore.

Cherchons maintenant sur le terrain de Toppidum d*Alesia-Izernore les indices des faits de guerre qui ont dû s^accomplir sur divers points particuliers mentionnés dans le récit de César.

Ainsi précédemment, au sujet des dispositions prises par Yercingetorix dans Toppidum, au début du blocus, et encore au sujet du combat de cavalerie livré par lui dans la plaine basse qui s'ouvrait devant Toppidum sur environ trois mille pas de longueur entre les collines de son entourage, il a été parlé d'un fossé et d'un mur en pierres sèches ou pierrailles, de six pieds de hauteur, fossamque

172 JULES CÉSAR EN GAULE, Comment. VIL

et maceriam sex in altitiidinem pedum prseduxerofU. Vercingetorix avait établi ce mur et ce fossé, dit le texte, pardevant le rempart de l'oppidum le long du versant oriental de la colline centrale, probablement à mi-côte ; et nous avons vu que cette première ligne de défense se montrait sur la plaine basse. Peut-on aujourd'hui en retrouver des traces ?

Si Ton considère que, depuis lors, il s'est écoulé dixneuf cents ans, et que, chaque année, le travail de l'agriculture et en même temps l'action des météores tendent à effacer toutes les inégalités du sol et à le niveler de plus eu plus, on ne s'étonnera pas de ne plus retrouver les traces de ce petit mur de six pieds, élevé par les Gaulois de Vercingetorîx, ni même de la muraille de seize pieds de hauteur, que César avait fait établir tout le long du Haut- Rhône, depuis le lac Léman jusqu'au mont Jura (montagne du Vuache). En effet, pour que même cette dernière muraille ait complètement disparu depuis lors, il suffit qu'elle ait perdu chaque année moins de trois millimètres de hauteur. Toutefois, sur le terrain d'Izernore, la portion du versant oriental de la colline de l'oppidum qui avoisine la plaine basse est très-rapide, et le sol y est généralement stérile ; de sorte que ni la charrue, ni aucune action de culture, n'ont dû effacer là les reliefs précédents du terrain. Or, on y voit encore aujourd'hui, à mi-côte, un relief très-prononcé et régulièrement prolongé de niveau tout le long de ce versant, de manière à faire croire que c'est là une trace réelle du fossé et dit mur de pierrailles de su

DEUXIÈME ÉPOQUE, Chap. VII, g ii. 173

pieds de hauteur établis par Vercingetorix. Mais ceci est une question d appréciation personnelle à résoudre sur les lieux. Passons donc.

Nous avons vu que l'intervalle compris entre cette muraille en pierres sèches et le mur proprement dit de l'oppidum constituait, au début du bJocus, un camp retranclié occupé tout d'abord par les troupes de Vercingetorix ; que sa cavalerie, ayant été envoyée dans la plaine basse, fut ramenée vivement par les Germains ; qu'elle s'embarrassa elle-même dans les passages trop étroits par où elle devait rentrer, — angustioribus partis relictis; qu'elle perdit là beaucoup de monde, — fit magna cœdes. Or, il est clair, à la vue des lieux, que ces passages trop étroits et qui furent si funestes aux Gaulois, ne pouvaient guère se rencontrer qu'à la place même où l'on voit aujourd'hui le village de Condamine de la Belloire, et l'étroitesse du passage s'explique très-bien ici quand on tient compte de l'étroitesse même du terrain par où il fallait faire défiler les cavaliers gaulois pour rentrer au camp. De plus, les premières terres, par où l'on débouche de ce camp dans la plaine basse, sont désignées traditionnellement sous le nom de lieu dit : en rissue (us) {itius^ itia) allées et venues, passages.

On y a découvert jadis, vers 1830, beaucoup d'ossements humains dans le lieu dit au Neyvre, Ce qui déjà fit dire à cette époque à un digne et honorable sous-préfet de cet arrondissement, natif de Nantua et qui avait été témoin du fait : « Il faut qu'il se soit passé là quelque grand évë^

174 JULES CÉSAR EN GAULE, Comment. VII,

« nemeut de guerre; car, partout où Ton creuse le sol, on « y découvre des ossements humains. » C'était en creusant alors des trous pour y planter des arbres le long d*une ancienne route, aujourd'hui abandonnée, près de Condamine de la BeUoire.

Nous avons dit plus haut que ce nom de Condamine, — Conditx minas y — muraille élevée là, — parait être un souvenir traditionnel de ce mur de pierrailles dont parle César et de révènement qui l'aurait fait établir. Ajoutons ici que ce nom ne nous est point parvenu simplement, tel quel. Il nous a été transmis avec un complément qui le rend bien plus significatif et plus important. Ce nom traditionnel, c'est Condamine de la BeUoire^ c'est-à-dire, Condamine de la région de la gnei^e. Nous avons entre les mains de quoi justifier cette interprétation archéologique.

Rappelons d'abord que c'est tout autour du lieu où se trouve aujourdliui Condamine de la Belloire que furent livrés^ d'après le texte des Commentaires^ presque tous les combats survenus pendant le célèbre blocus dont nous parlons. Ce lieu est donc bien effectivement placé au centre même de la région de la guerre [belli orà). Quant au terrain qui porte aujourd'hui dans cette contrée particulièrement le nom de lieu dit la Belloire, c'est toute la partie septentrionale de l'oppidum d'Izernore) avec sa suite immédiate du côté de la plaine de 3,000 pas indiqués par César, c>stà-dire que c'est l'emplacement même où trois fois dut se ranger l'année de Vercingetorix pour descendre à l'attaque des légions de la plaine» du côté du Sud, pendant que

DEUXIÈME ÉPOQUE, Cii.vi». VII. § i:. 175

Tarméc gauloise auxiliaire aurait attaqué aussi les ligues de la plaine du côté du Nord.

Or, parmi les chartes qui étaient conservées dans Tanci^nne abbaye de Nantua, il s'en trouve une, très-importante^ qui indique avec beaucoup de précision et de détail toute l'étendue de la seigneurie de cette abbaye de Saint- Pierre de Nantua, avec tous ses droits nettement formulés et avec toutes ses propriétés désignées par leurs confins.

Cette délimitation importante de la terre de Nantua avec celle de Sainte-Eugende (Saint- Claude) fut attestée en 1443 par de nombreux témoins résidents, religieux ou séculiers, presque tous âgés de quatre-vingts à quatre-vingtdix ans, et qui prêtèrent serment sur l'Évangile avec toute la solennité requise, par-devant le prieur Humbert de Mareste. Elle fut en même temps constatée par acte du notaire Humbert Bertrand, de Nantua, acte rédigé en un latin de ce temps-là, c'est-à-dire mélangé de quelques noms de lieux écrits en français, quand on ne connaissait pas sûrement les noms latins de ces mêmes lieux.

On y lit le passage suivant : — « Or, ladite terre de Saintce Eugende du Jura (la terre de Saint-Claude) est séparée « de la terre de Saint-Pierre de Nantua (comme il est dit c< dam les anciens titres déposés d'ancienne date aux ar~ « chines de C Église de Nantua et classés par ordre alpha-

« bétique), à savoir et au même lieu par la prairie du

« Content, récoltée tout entière alternativement, une (c année, par les hommes de Belli-adjutorium de la terre « de Saint-Pierre de Nantua, et l'autre année par les

176 JULES CÉSAR EN GAULE, Commkxt. VIL

« hommes de Choux de la terre de Saini-Ëugende du « Jura. » Ce témoignage public, joint à la série de repères indiqués en même temps dans cette charte de délimitation, ne permet pas de douter qu'il ne s'agisse ici du village appelé aujourd'hui Bellej/doux, et qui était appelé précédemment Belli-adjutorinnij comme le constate le texte latin de la charte que nous venons de citer et que nous donnons en note ci-dessous. Ainsi il est constaté que le nom français de Belleydoux provient de deux mots latins conser>'és en usage dans ce pays, à savoir, Belli-adjutorium, et qui signifient aide à la guerre, ce à quoi auraient été obligés dans ce temps-là les habitants de Belleydoux.

Par conséquent, l'analogie du nom de la Belloire que nous trouvons appliqué dans ces mêmes montagnes à la région septentrionale de l'oppidum d'Izernore, ainsi que rindiquent les cadastres de ces lieux, nous autorise à interpréter le nom comme composé jadis de la même manière que Belli-adjutoritim pour désigner la région de cette guerre néfaste qu'on ne saurait oublier, — Bc/li-ora.

Dans la dernière bataille, Vercingetorix put, à un certain moment, apercevoir la division de Vergasillaune, attaquant les lignes romaines aux versants de la grande colline du Septentrion ; en même temps qu'il voyait dans la plaine basse tout le reste de l'infanterie de l'armée auxiliaire se montrant en avant de son camp établi sur la colline de MuUiat et la cavalerie auxiliaire débouchant dans cette même plaine basse.

Vercingetorix était donc à ce moment^là dans une posi-

DEUXIÈME ÉPOQUE, Chap. VII, i ii. 177

tion dominante, dans une citadelle : — Vercingetorix ex arce Alesiœ suos conspicatus, dit César. Où était cette citadeUe ?

Regardons sur la moitié septentrionale du plateau dlzernore, directement au nord du village ; on y voit s'élever, dans un espace restreint, quatre tertres du mamelons qui se relient entre eux suivant une ligne commune dirigée du sud-ouest au nord-est. Les plus septentrionaux de ces tertres ou molards (comme on les appelle dans le pays du nom latin moles) se trouvent tous ensemble placés dans le lieu dit la Belloire; ils sont rocheux et présentent manifestement toutes les conditions qu'exige le texte de César pour que là ait été la citadelle d'Alesia.

Rien de plus facile que de s'en assurer : il suffit pour cela d'y prendre place et de porter ses regards autour de soi dans toutes les directions indiquées.

De plus ces monticules rocheux sont appelés traditionnellement : Molards des Evouës, Devons-nous voir dans ce nom si remarquable l'indice du cri de joie frénétique .£t;oê .' qu'auraient poussé les soldats romains en parvenant là, après que la famine leur en eut ouvert l'accès ? £voë ! se seraient-ils écriés : Evoê I £voê I sans doute afin qu'on entendit bien partout, jusqu'à Rome, qu'ils étaient enfin maîtres de la Gaule et que bientôt le monde appartiendrait à César et à ses légions.

Nous verrons ci-après, dans ces mêmes contrées où nous somipes, une inscription romaine, récemment découverte par la commission départementale des fouilles d'Izernore,

Page 1