LA VIE DE SAINT AMAND PAR BAUDEMOND
- « Saint Amand natt en Aquitaine vers 894, non loin des
« rives de l'Océan, de parents chrétiens et iUustres ; son
« père Sirefius, et sa mère Amantia^ le font instruire dès
c( l'enfance dans les saintes Écritures. Quand il arrive à
(c l'âge viril, brûlant de l'amour du Christ, il se rend dans
« l'Ile d^Ogia, à quarante milles de la côte, où il est ac-
c< cueilli avec joie dans un monastère
« Son père le rappelle auprès de lui sous menace de le
« déshériter.. Amand le supplie de lui permetU*e de renou'^
« cer à son héritage et de se dévouer au service du Christ.
K II se rend à Tours auprès du tombeau de saint Martin> y
« fait ses prières^ se fait couper les cheveux et obtient la
cr cléricature. Puis, emportant la bénédiction de l'abbé et
« des frères, il se rend à Bourges, auprès de saint Ausfré«
^ gisile et de Sulpice Pie, son archidiacre (612). Là, ref( tiré dans une cellule, il passe environ quinze années f( dans un jeûne austère et dans la prière, méditant sur la « vie étemelle.
« Puis (vers 627), à Tâge de 34 ans, avec un seul conv- « pagnon de voyage, il traverse des régions difficiles et « écartées et parvient à Rome, où il visite les églises....
c< Il revient en Gaule, est nommé évèque apostolique par (c le roi et les prêtres (628), se montre un modèle dans « Fapostolat et les bonnes œuvres, donne l'exemple de « toutes les vertus, rachète les esclaves, les régénère par « le baptême, les fait instruire complètement, et, leur ren- « dant la liberté, les répartit dans les diverses églises, où <f nombre d'entre eux deviennent par la suite des évêques, « oa des prêtres, ou d'honorables abbés.
n Au retour d'un second voyage à Rome (630), il revient « par mer et relâche d'abord dans un port appelé Centum-
c( cellensis locus Puis, en pleine mer, une tempête s'^
« lève; Amand, l'homme du Seigneur, raffermit le courage tt des matelots. «., la tempête se cahne et tous débarquent (c sains et saufs.
« Vers la même époque (63i), il va prêcher sur les rives « de l'Escaut, dans le pagm Gandavus (pays de Gand), « dont les habitants livrés à l'idolâtrie sont tellement faroun ches que nul jusqu'à ce moment n'a osé aller leur Cl annoncer la parole de Dieu. L'homme de Dieu, Arnaud » ce s'y rend sans crainte, muni d^une lettre d^autorisation « du roi Dagobert. Il y est insulté, battu, ignominieuse-
a ment repoussé par la population ; plus d'une fois même « il est jeté à Teau ; ses frères se retirent de ce pays ; mais a lui, rien ne le rebute, et il continue de prêcher la parole « de Dieu, en gagnant sa vie par le travail de ses mains. « Toutefois il parvient à racheter et à baptiser nombre de « captifs.
« Mais un jour, dans la ville de Tomacum (Tournai), il c( rend miraculeusement la vie à un pendu, exécuté sans <c jugement sur la simple clameur de la foule, et aussitôt « les habitants du pays accourent vers lui en demandant « à être faits chrétiens. Ils détruisent eux-mêmes les ternie pies de leurs idoles, et sur leurs ruines s'élèvent nombre « d'églises ou de monastères (632).
« Apprenant que les Sclavons sont plongés dans Terce reur, et espérant obtenir chez ce peuple la palmç du <c martyre (633), il passe le Danube et va hardiment leur '( prêcher Té vangile. Mais, n'obtenant ni beaucoup de suc- « ces ni le mart3rre, il revient vers ses propres ouailles.
« Sur ces entrefaites (634), le roi Dagobert ne mettait i< aucun frein à ses passions, et désirait vivement un fils « qui pût régner après lui. Enfin, Dieu lui donne ce fils, « et le roi joyeux songe à le faire baptiser et élever digne- <( ment. Il envoie à la recherche d^Âmand, naguère exilé « à cause des reproches qu'il lui adressait sur son incon- « duite, ce que nul autre prêtre n'avait osé faire. Enfin, « on découvre le saint homme au loin, préchant l'évangile « aux peuples. El aussitôt, pour obéir à l'autorité, il se « rend auprès du roi, qui était alors dans sa villa de Cly-
(c piacum (Glichy). A sa vue, le roi se prosterne et lui dece mande pardon. Amand s'empresse de le relever et de (c Fexcuser avec la plus grande douceur ; mais il se refuse « à baptiser et élever son fils, sachant bien qu'il est écrit « qu'un soldat du Christ ne doit pas se mêler des affaires « du monde, et il se retire. Le roi désespéré envoie auprès « de lui l'illustre Dadon et le vénérable Eloi, personnages ce de sa cour devenus plus tard prêtres (saint Ouen et c< saint Éloi), lesquels, à force d'instances, finissent par dé- « terminer le saint homme à acquiescer à la demande du « roi, dans l'intérêt même de son apostolat, que le roi sans (C doute favorisera dès lors de toutes manières. Informé <c du succès de sa demande, le roi fait aussitôt apporter a l'enfant : Amand, le prenant dans ses bras, le bénit et « procède à la cérémonie du baptême. On lui donne le i< nom de Sigebert (635). Le roi et l'armée sont au comble c de la joie.
(C Quelques années après, Tévêque de Maëstricht étant c( mort (646), le roi, dans une assemblée des prêtres et du f< peuple, désigne Amand pour le remplacer ; le saint homme « proteste, comme indigne, mais il est forcé de céder à la (( voix de tous. Et dès lors, durant presque trois années, (C il parcourt les bourgs et les places fortes de ce pays-là, c( prêchant la parole de Dieu à tous. Car, ce qui est triste a à dire, bon nombre de prêtres et de lévites, méprisant « ses prédications, refusent de l'écouter. Mais lui, selon le « précepte de l'Évangile, secoue la poussière de ses pieds c( et se rend ailleurs. II aiTive enfin dans une lie appelée
a Chavelaus (Calloa), située à l'embouchure de F Escaut, c( oùy avec ses frères spirituels, il s'efforce encore pendant « quelque temps de combattre pour le Christ.
« Et peu de temps après, à la prière des frères qu'il a « laissés en divers lieux, il va les visiter, et apprend que « le peuple du pays appelé Wasconia (Gascogne) est plongé « dans Terreur, écoute les augures et adore les idoles. « L'homme de Dieu, Amand, prenant pitié de Terreur de « ce peuple, qui habite, du côté des monts Pyrénées, des (( lieux souvages et inaccessibles, s'y rend (665) dans Tesc( poir de le détacher du service du diable en lui prêchant « la parole de Dieu.
« Mais ce peuple persistant dans son aveuglement, le « saint homme se dirige vers d'autres lieux. U arrive dans « une certaine ville dont Tévèque, pour lui faire un bote norable accueil, lui verse selon l'usage de l'eau sur les <c mains. »
Ici nous donnons la version textuelle sans rien abréger :
(( Après avoir accompli ces choses, le même homme « de Dieu, Amand, retourna dans le pays des Fratws et se (c choisit un lieu convenablement situé pour la prédication, <( daus lequel, uni à ses frères qui avaient éprouvé avec « lui en diverses provinces beaucoup de souffrances pour « le nom du Christ, il bâtit un monastère. — Et nous « avons vu (nous^ Baudemond) plusieurs de ces mêmes « frères devenir plus tard des abbés ou des personnages « honorables. »
Ici commence la variante dans la légende du carlulaire de Nantua. Baudemond continue en ces termes :
« Presque dans le même temps, le saint homme de Dieu, c Amand, se rend auprès du roi Childéric, et lui demande « humblement de vouloir bien lui accorder un ce?'tain mu- « nicipe, à cette fin seulement d'y construire un monastère, c non par ambition, mais pour le salut des âmes. £t le « susdit roi lui accorde le lieu appelé Nanto y dans lequel « rhonmie de Dieu entreprend avec ardeur et habileté de « bâtir un monastère.
« Mais un certain Mummole, qui avait toute autorité « dans la ville d'Orindinse {Mummulus autem quidam c( Orindmsis urbis autistes), ne peut supporter que Thomme « de Dieu ait obtenu du roi ce même lieu, et, brûlant de « jalousie, il cherche à le faire périr. Et il envoie des « hommes expéditifs, avec ordre de le chasser de là iguoc( minieusement, ou du moins d'en tirer vengeance dans « ce même lieu. Arrivés auprès du saint homme, les « agents envoyés lui disent, pour dissimuler leurs mauvais (( desseins, qu'ils sont chargés de lui montrer un lieu (( plus convenable pour bâtir un monastère, à condition (c toutefois qu'il s'y rende avec eux sans retard. Mais, grâce « à une révélation divine, leur fourberie n'est pas un <( secret pour le saint homme, et, pendant qu'ils feignent « de le conduire à ce lieu dont ils viennent de parler, « l'homme du Seigneur n'ignore point en quel endroit ils « se disposent à le faire périr. Ënfîn donc, ils parviennent « sur un mont sourcilleux, supercilium montis, où ils se
<c proposent de lui trancher la tète. Mais une tempête le « fait échapper à ce danger.»
La fondation de ce monastère de Nanto est la dernière fondation de monastère signalée dans la vie de saint Amand.
Baudemond rapporte ensuite, d'après le témoignage d'autrui, d'autres miracles opérés par le saint. Et il termine en disant c( qu'il mourut (684) dans le lieu nommé « Elnon et qu'il y fut inhumé avec les plus grands hon- « neurs ».
Un deuxième récit de la vie de saint Amand, public par les Bollandistes d'après un manuscrit d'André Duchesne, provient d'un auteur anonyme, que l'on présume avoir vécu en Aquitaine à une époque peu éloignée de celle où vivait le saint. Ce récit de cet anonyme d^Aquitaine est plus bref que celui de Baudemond, et présente quelques légères variantes, surtout dans les noms propres. Le saint y est nommé Alanus ; mais la nature et l'ordre des faits et des miracles démontrent avec évidence qu'il s'agit de notre saint Amand. Il y est dit d'une manière précise que saint Amand, dans ses voyages en Italie, prenait la voie des Alpes, — per dévia Alpium, — Le lieu appelé Nanto par Baudemond, cet anonyme d'Aquitaine l'appelle Vaunim, et il le fait concéder à saint Amand, non par Childéric, mais par Sigebert. Il dit que le saint mourut à un âge trèsavancé, plein de jours et de bonnes œuvres. Quelquesunes de ces variantes offriront de l'intérêt dans la discussion du texte qui nous paraît devoir être à préférer.
Un troisième récit a pour Bxxienv Bériger, abbé de Lobbes,
né dans le Brabant et mort eni009. C'est simplement un abrégé bien écrit et exact du texte de Baudemond.
Un quatrième récit est de Philippe Harvengius, surnommé TAumônier, abbé du monastère de Bonne-Espérance [Bonéè Spei), de Tordre des Prémontrés : auteur très-érudit, trèsélégant, contemporain et ami du célèbre saint Bernard de Clairvaux. Son œuvre, qui parut vers Tan H 70, est une brillante paraphrase du récit de Baudemond, avec des accessoires concernant la fondation de divers monastères etc. Il cite deux documents importants, à savoir : l"* une lettre du pape saint Martin I" à saint Amand, qui lui avait demandé d'être autorisé à quitter le siège épiscopal de Maëstricht (lettre tirée des actes du Concile de Latran) ; et, i!* le testament de saint Amand, pièce précieuse, où Ton trouve une date certaine.
On a même une Vie de saint Amand écrite en vers hexamètres au nombre de 1,818, vers d'un style correct et facile, qui sont dus à Milon, moine d'Elnon, qui vivait vers Tan 840. Son poème n'est autre que le récit de Baudemond mis en vers, et orné de quelques citations de laBible intercalées çà et là.
Enfin, ajoutons la légende de Nantua, publiée par Guichenon, laquelle paraît remonter aux temps mérovingiens, comme on le verra.
Nous avons dit que cette légende ne diffère du texte de Baudemond que dans le passage où il est question de la fondation ]du monastère de Nanto : passage que le légendaire de Nanlua a développé en y intercalant, avec quelques
erreurs faciles à reconnaître et à écarter^ des traditions locales qui nous intéressent historiquement, qui sont bien fondées, croyons-nous, mais que les BoUandistes contestent aussi bien que la fondation du monastère de Naniua par saint Amand.
Tel est Tensemble des récits légendaires discutés par les BoUandistes., au sujet de la vie de saint Amand. Il est clair, d'après leurs dates respectives, que le seul texte qui puisse servir de base à cette discussion est celui de Baudemond, en s'aidant, au besoin, des variantes que présente Tanonyme d'Aquitaine.
A ces récits légendaires, on peut joindre les documents locaux, les diplômes particuliers des monastères ; mais il ne faut s'y appuyer qu'avec beaucoup de 'réserve , pour les raisons qui ont été signalées par d'illustres historiens, et que nous demandons la permission de rappeler ici, en deux mots, à notre point de vue.
L'autorité militaire des guerriers francs qui avaient envahi les Gaules y prit racine par l'influence du christianisme : influence conciliatrice qui tendait à convertir la race gauloise, farouche et toujours prête à se soulever contre les envahisseurs, en un peuple doux et soumis à Tautorilé établie. De là, toutes ces faveurs honorifiques et toutes ces dotations de biens accordées aux monastères par les premiers princes de la monarchie française, afin d'étendre et de consolider rétablissement du christianisme. Car les monastères fondés alors étaient comme des écoles où se formaient, selon Texpression dutemps, de nouveaux soldats du Christ destinés
à affermir les peuples dans la foi nouvelle et à la propager Or, pour atteindre un tel but, évidemment il était indispensable que ces hommes pussent y employer toutes leurs facultés sans être astreints à gagner leur vie par le travail de leurs mains. Il était donc indispensable que les revenus des biens donnés aux monastères leur fussent conservés en toute assurance dans Tavenir. Par conséquent, c'était une condition d'existence pour chaque monastère que de posséder des titres capables de faire respecter en toute occurrence et sa constitution religieuse et ses biens. Ici apparaît le nœud de la question.
On sait que la pensée chrétienne avait fait constituer les monastères en autant de communautés fraternelles, indépendantes, obéissant chacune à un chef élu, Tabbé^ et se suffisant à elles-mêmes pour tout. Mais^ dans chaque nation, Tautorit^ religieuse et Fautorité séculière s'étant hiérarchisées et tout pouvoir étant naturellement centralisateur, il advint que, d'un côté, les évèques voulurent étendre leur autorité sur les monastères, influer sur l'élection de leurs abbés, ou disposer d'une partie de leurs revenus; et que, d'un autre côté, les détenteurs de l'autorité séculière voulurent aussi empiéter sur leurs biens ou sur leurs privilèges. De là une double nécessité, une double condition d'existence pour l'institution des monastères, à savoir : la nécessité pour chaque monastère de posséder deux sortes de titres ou diplômes, toujours prêts à être exhibés pour leur défense, les uns émanant des papes pour être opposés aux prétentions éventuelles et abusives des
dignitaires ecclésiastiques, les autres émanant des rois pour être opposés aux prétentions abusives des dignitaires séculiers pendant ces guerres civiles sans cesse allumées par la rivalité des princes et au milieu desquelles la foi chrétienne s'implantait dans les Gaules.
Mais, ensuite, que devinrent ces diplômes des monastères dans les nouvelles invasions des barbares, des Sarrasins au sud, des Hongrois à Test, des Normands au nord, qui mirent toutes ces contrées au pillage, à feu et à sang, les monastères comme tout le reste? Combien de ces titres ou diplômes sans lesquels aucun monastère ne pouvait durer ou se relever de ses ruines n'ont-ils pas dû périr et nécessairement être refaits d'une manière quelconque dans ces temps de désastres publics et d'ignorance générale? Et, par conséquent, faut-il s'étonner de rencontrer même de très-graves erreurs de dates ou de noms dans ces diplômes dont la connaissance nous a été transmise à travers tant de siècles ténébreux? Cela doit-il nous les faire rejeter absolument comme erronés ou faux de tous points? Nous ne le pensons pas. En général, nous croyons que le fond des indications historiques fournies par ces anciens diplômes peut être très-vrai, bien que certains détails y soient manifestement entachés d'erreur. C'est là, du reste, une question d'appréciation dans chaque cas particulier et qui sera soumise au lecteur dans l'occasion,
Possession d'état. — Mais ce qui sera pour nous un guide sûr dans cette appréciation, ce qui même à nos yeux constituera le plus fort argument en faveur de la fondation
d'un monastère par tel saint, en tel lieu, accordé par tel roi, à telle date, comme il va s'agir pour nous de le démontrer au sujet du monastère de Nantua, c'est la constatation de ce qu'on peut appeler la possession d'état. Nous voulons dire par cette expression la constatation du fait que, réellement, à dater de Tépoque où le saint réputé fondateur de Tabbaye en question a pu être présent dans le lieu, cette abbaye ou ce monastère a existé là; et que, de* puis lors, son histoire particulière se rattache avec certitude par des liens divers ou à l'histoire générale de la contrée, ou aux grands événements de Thisloire nationale, ou aux actes de personnages illustres, empereurs, rois, papes, archevêques, évèques, et que, constamment, ledit monastère y est présenté comme fondé par ce même saint, doté par ce même roi, dans les États duquel il était effectivement compris à l'époque de sa fondation. La preuve tirée d*une telle possession d'état ne nous semble pas, d'après ce qui a été dit plus haut, pouvoir être sérieusement infirmée par quelques erreurs que présenteraient accidentellement les diplômes du monastère, par exemple, dans l'indication d'une date ou d'un nom de personnage, ou de la nature d'un fait; toutes indications qui peuvent se trouver entachées d'erreur par suite de tant d'éventualités accidentelles.