‹ Jules César en GauleChapitre 12 sur 34 · PARTIE PHYSIQUE · texte numérisé non relu

PARTIE PHYSIQUE

CHAINES DE MONTAGNES, C. HAN DS COURS D'EAU, PASSAGES NATUREI.S, CHEMINS PRIMITIFS.

Les régions des Gaules que nous devons décrire ici présentent de hautes montagnes et de grands cours d’eau, ce qui rendra moins difficile et plus sûre la détermination des lieux de ces contrées dont il est question dans les Commentaires. En effet, les chaînes de montagnes et les grands cours d'eau offrent des passages naturels pur où une armée, une émigration de peuple, doivent nécessairement les traverser lorsque des travaux publics n’y ont pas encore ouvert d’autres passages. Les voies de communication ne sont alors que de grandes pistes, frayées par les passants eux-mêmes. Ces chemins naturels ne sont pas même encore bien difficiles à reconnaître lorsqu’il a été exécuté des travaux d’art. D’ordinaire, en pays de montagnes, les pistes ou chemins primitifs et les routes actuelles se superposent dans l'ensemble du tracé, mais non partout dans le détail ; de sorte que, sur divers points, le chemin primitif est encore là visible, et nous reste en témoignage de l’ancien état des voies. Mais

JULES CÉSAR EN liAULK.

ce qui détermine encore mieux les chemins primitifs dans les montagnes, c’est l'exigence du pays même, où l’on voit que, anciens et modernes, les chemins n’ont jamais pu passer ailleurs. Ainsi, indépendamment des points de repère, des mesures de distance, de l’orientation des lieux, et des autres éléments de précision qui se rencontrent dans les textes, les obstacles naturels toujours présents, les passages et les chemins primitifs encore reconnaissables, doivent nécessairement servir de base pour retrouver l’itinéraire des armées ou des peuples qui ont traversé jadis les pays de montagnes et de grands cours d’eau.

S I. — Monts Jura.

On sait que les monts Jura, dans leur ensemble, forment un long et épais système, lequel, à partir du bord du Rhin près de Bâle, se dirige au sud-ouest jusque sur le Rhône entre Lyon et Genève, séparant ainsi la Suisse et la Savoie de nos deux anciennes provinces françaises, la Franche-Comté et la Bresse, les premières situées au sudest de la chaîne, les dernières situées au nord-ouest. L’ancien Bugey occupe l’épaisseur même des monts à l’extrémité méridionale de la chaîne, entre la Savoie et la Bresse, à la suite de la partie montagneuse de la Franche-Comté.

Le système des monts Jura est généralement continu et en ligne droite, sauf dans le Bugey, où l’on aperçoit un coude prononcé. Là, le système est cassé en travers, et une profonde crevasse permet de franchir la chaîne sans gravir les sommets : c’est le défilé de Nantua , à partir

NOTICE OÉOGHAPHIQUE. 7

duquel les monts se prolongent directement du nord au sud, jusque sur le Rhône. Ce coude que fait la chaîne des monts a la cassure du défilé de Nnntua a été remarqué pur les Latins, de temps immémorial; témoin le nom que porte traditionnellement la plus élevée des crêtes qui forment ce coude, laquelle est appelée le mont Retort , mons retortus, mont détourné de la direction régulière 1 : La crête du mont Retort se prolonge au sud, le long du Rhône, jusqu’au-dessus de Culoz, et domine de son promontoire excessivement élevé, qu’on appelle le Colombier, cette station du chemin de fer de Genève. Ce nom aussi, Columbarium, a été donné par les Latins, sans doute, lorsque jadis ils virent dans le ciel des Gaules arriver à cette station aérienne les nuées d’émigrants ailés qui, deux fois l’an depuis l’ordre actuel du globe, ont franchi les monts Jura, sur les têtes de nos pères comme sur les nôtres.

Le mont Retort et le Colombier sont aperçus, quand on vient d’Italie, dès qu’on a passé Chambéry.

La portion méridionale de la chaîne des monts Jura sépare la vallée du haut Rhône de la grande et fertile vallée de la Saône. Les monts s’y présentent sous la forme d’un ensemble de roches plissées ou de crêtes parallèles, nombreuses, plus ou moins continues, dirigées dans le même sens que la chaîne, se terminant au sud en promon-

(1) Vidimtu flavum Tiberim, retortis

Littore Etrusco violenter undis,

Ire dejectum monumenta Regis Templaqne Vestr.

(Hor., Od., 1,2.)

toires abruptes. Les crêtes décroissent de hauteur d’est en ouest. Elles sont, séparées par des vallées dont le fond est aussi de moins en moins élevé dans le même sens.

Pour plus de clarté dans ce que nous devons ajouter concernant ces nombreuses crêtes de montagnes qui, semblables à des murailles parallèles, barrent la communication directe de la vallée de la Saône avec la région du haut Rhône, nous les considérerons en trois groupes ou massifs distincts, que nous appelerons Jura oriental, Jura moyen et Jura occidental.

On trouve d'abord à l’orient une première crête longitudinale isolée, la plus élevée de toutes, qu’un spectateur placé à Genève ou sur le Léman aperçoit du côté de l’ouest comme une immense barrière : c’est le Jura proprement dit; c’est notre Jura oriental, ou Grand Jura ; c’est le Jura de César, en y comprenant, ce qui est essentiel, une suite de cette grande crête située en Savoie, où elle est indiquée sur la carte de Cassini sous le nom de montagne aux Vaches, et sur celle de l’état-major sous le nom de montagne du Vuache ou de Chaumont. Le Jura oriental se termine au sud en forme de promontoire à Frangy, petite ville située au pied du mont, sur le torrent des Usses. A partir de là, en remontant au nord, cette grande crête du Jura oriental présente, à environ dix kilomètres de distance, la brèche ou cassure profonde qui livre passage au Rhône et que défend aujourd’hui le fort de l’Écluse ; puis on voit la grande crête s’élever encore davantage sur la rive droite, suivre la direction du nord-

NOTICE OÉOO R A l» II ly U E. 9

est, et se prolonger au loin, à perte de vue, sans présenter aucun abaissement considérable dans sa ligne de faite.

Le Jura oriental ou Grand Jura parait n’avoir pu, à cause de la hauteur de sa ligne de faite et de la rapidité de ses versants, être traversé par une armée, à l’époque de César, sinon à la cassure où se trouve aujourd’hui le fort de l’Écluse.

A l’ouest du Grand Jura se trouve un massif moyen, notre Jura moyen. Il est très-épais et se compose de plusieurs crêtes parallèles séparées par des vallées. Il est compris entre la Valserine et l’Ain, deux cours d’eau qui proviennent du cœur des montagnes et qui coulent droit au sud, dans le sens de la chaîne, de part et d’autre de ce massif moyen, pour aller se jeter dans le Rhône sur deux points très-éloignés l’un de l’autre. Ainsi, la Valserine et l’Ain bordent le Jura moyen et se réunissent au fleuve pour embrasser le promontoire moyen, qui est vaste et accidenté. Le Jura moyen semble avoir repoussé le Rhône, l’avoir forcé de faire un coude à angle droit au confluent de la Valserine, et d’aller, à partir de ce point, faire un grand détour au sud, pour se rendre à Lyon où il tendait directement depuis Genève.

La Valserine ou Vacerones ( Serona dans les chartes) prend naissance dans la vallée des Dappes. C’est un torrent impétueux et puissant, à bords profondément fouillés, escarpés; c'est donc proprement une frontière naturelle. La source de l’Ain, appelé autrefois le Dain, est trèsrapprochée de celle du Doubs, et se trouve au voisinage

de Nozeroy. A partir de cette région, où l’Ain n’est qu’un ruisseau, les affluents successifs qu’il reçoit finissent par rendre le volume de ses eaux assez considérable; mais comme à la fin de son cours l’Ain s’étale, il offre partout d’ordinaire des gués pour le traverser.

Le Jura moyen, très-épais et encore très-élcvé, surtout du côté de l’est, se prolonge au sud beaucoup plus loin que le Jura oriental. On ne peut guère le franchir de l’est à l’ouest qu’en suivant deux cassures transversales, les seules qu’il présente. L’une de ces deux voies naturelles, connue sous le nom de gorges de Saint-Ramberl, coupe en travers l’extrémité du promontoire moyen : elle est suivie aujourd’hui par le chemin de fer de Genève à Lyon, entre Culoz et Ambérieu. L’autre voie naturelle passe au nord de la précédente : c’est, le défilé de Nantua. 11 fait partie de la grande cassure du système des monts, et conduit, du point de Bellegardc où la Yalserine se jette dans le Rhône, au point de la Cluse, situé à l’extrémité occidentale du petit lac de Nantua.

Le Jura occidental ou Petit Jura est compris entre l’étroite vallée de l’Ain et la large vallée de la Saône, dont il constitue la berge orientale sous le nom de Revermont. Le Jura occidental est composé de plusieurs crêtes moins élevées, moins épaisses que celles du Jura moyen, et il se prolonge aussi moins loin au sud. Son promontoire, à Pont-d’Ain, est par la même latitude que celui du Jura oriental, à Frangy. Le Jura moyen dépasse donc de beaucoup au sud les deux autres portions de la triple chaîne.

X O T I C E fi É 0 G R A P H I Q lï E. 11

Le Jura occidental est facile à traverser de l’est à l’ouest, sur divers points, en gravissant les crêtes médiocrement élevées qu’il présente ou en profitant de certains cols qu’offrent celles qui sont le plus élevées, comme on le voit dans le tracé des anciennes routes sur la carte de Cassini.

Il est particulièrement très-facile d’y pénétrer ou d’en sortir du côté de Lons-le-Saulnier; et voici d’où provient cette facilité exceptionnelle qu’il est important de signaler. Non-seulement le mont llctort, comme nous l'avons fait remarquer plus haut, mais tous les monts qui se trouvent au sud de la grande cassure du système, et encore tous ceux du Jura occidental qui se trouvent au sud de Lons-le-Saulnier, paraissent avoir subi un mouvement commun de conversion sur place : mouvement angulaire qui aurait eu son centre il la grande cassure, aurait reporté les promontoires méridionaux des grand et moyen Jura vers l’orient, la région de Lons-le-Saulnier vers l’occident, en la détachant du système, et ainsi, dans tout cet espace, aurait ramené les crêtes des monts dans la direction nord-sud , plus ou moins exactement. Quoi qu’il en soit de l’explication, il résulte du fait que, du côté de Lons-le-Saulnier, les vallées du Jura occidental mènent directement dans les plaines du Doubs et de la Saône, sans qu’il soit besoin de franchir les crêtes qui les séparent; d’où une facilité exceptionnelle pour pénétrer dans les monts en cet endroit.

Le défilé de Nantua fait directement suite à la cassure

li JULES CÉSAR EN fiAUI.E.

du Grand Jura, où se trouve placé le fort de l’Écluse, comme si un même mouvement géologique, en produisant la vaste cavité du sol qui donne lieu au lac Léman, s’était prolongé à l’ouest, en rompant le Grand Jura et le massif moyen, jusqu'au point de, la Cluse, où la dislocation se termine et donne encore lieu à un petit lac.

Au point de la Cluse, le défilé de Nantua débouche à niveau et à angle droit dans la vallée de l’Ognin, affluent de l’Ain. L’Ognin (Onia?) coule du sud au nord, et vase jeter dans l’Ain, un peu au-dessus de Thoirette. La vallée de l’Ognin est largement ouverte, son thalweg peu incliné est facile à suivre. On arrive ainsi facilement à franchir le massif moyen des monts Jura.

Au delà, le Jura occidental présente aussi, de son côté, une voie naturelle facile à suivre, la grande vallée de la Valouse, autre affluent de l’Ain, qui vient s'y jeter un peu au-dessous de Thoirette. La vallée de la Valouse s’ouvre à la suite de celle de l'Ognin , dans la direction du nord : on remonte le long de cette rivière jusqu’à Orgelet, on traverse un plateau, et on descend, à Lonsle-Saulnier, dans les plaines de la Saône.

Ainsi , de Bellegarde ou même de Genève à Lons-lc- Saulnier, c’est-à-dire de la vallée du haut Rhône à celle de la Saône, le système des monts Jura présente comme une grande tranchée transversale, composée de trois parties, savoir : la grande cassure des monts, la vallée de l'Ognin, la vallée de la Valouse, qui se trouvent à la suite l’urte de l’autre, dans la direction générale du sud-esl au

N O T I U £ UKOUKAl'HiyUE.

nord-ouest. Voilà une grande voie naturelle, qui u’a exigé aucun travail d’art sur aucun point pour que les hommes aient pu y passer. C’est donc un chemin primitif important, dans ce pays difficile. Les points les plus élevés que l’on ait à franchir par cette voie, sont : l’un, entre le Rhône et l’Ain, le milieu du défilé de Nantua, près du lac de Sylan , à 623 mètres au dessus du niveau de la mer; l’autre, entre l’Ain et la Saône, Orgelet, à 495 mètres.

Les deux noms latins qu’on y rencontre aux deux extrémités de la grande cassure , l’Écluse, la Cluse, témoignent déjà qu’à l’époque de la présence des Romains dans le pays, ces deux points furent considérés comme deux portes : nous verrons même que la porta orientale est signalée dans les Commentaires. Ainsi, le défilé de Nantua était suivi à cette époque reculée. Mais réservons les indications particulières , pour être examinées dans la suite de cet ouvrage oii elles offriront plus d’intérêt.

§ II. — Vallée de la Saône.

La chaine des monts Jura constitue la berge de la portion inférieure de la vallée du Doubs, du côté du sudouest, puis la berge orientale de la vallée de la Saône à partir du confluent de ces deux rivières, jusqu’au confluent de la Saône et du Rhône. Cette partie de la vallée de la Saône est très-large; elle est presque plane, surtout du côté de l’orient, où elle a pour berge le Revermont.

La berge opposée au Revermont, c’est-à-dire la berge

occidentale de la vallée de la Saône, est constituée par la petite chaîne des montagnes du Charolais, du Beaujolais et du Lyonnais. Nous devons y faire remarquer divers cols de passage que prennent les chemins, pour passer de la vallée de la Saône dans la vallée de la Loire. On traverse la chaîne ou par Saint-Etienne, ou par Saintc-Foyl’Argentièrc, ou par Tarare, ou par Chauffailles , ou par Charolles, ou par le col que prend la route impériale de Mâcon à Autun, qui passe à Cluny, ou enfin par le point que franchit le canal du Centre.

Ces divers passages aboutissent sur la Loire, en des points de son cours de plus en plus bas, dans le même ordre. Le chemin par Chauffailles monte du bord de la Saône par la vallée de Beaujeu, et descend de l’autre côté dans la région de Roanne, où l’on peut d’ordinaire passer la Loire à gué, ce qui se peut rarement plus bas et ne se peut plus à partir de Digoin, oii arrive l'Arroux, affluent considérable. Ces gués de grands cours d’eau sont à remarquer avec soin, au point de vue des voies primitives d'uupavs et de la marche d’un peuple émigrant ou d’une armée.

La Saône est large et profonde dans la région de sa Vallée que nous considérons ici ; mais la lenteur excessive de son cours donne toute facilité pour y établir un pont flottant.

^ III. — Vallée du Khône.

La triple barrière des monts Jura, dans leur région méridionale, le mont Vuuchc excepté, sépare, avons-

NOTICE UÈOUHAl'Higl E. 15

nous dit, la vallée de la Saône, qui est au nord-ouest, de la vallée du Rhône, qui est au sud-est. Considérons cette vallée du Rhône, et principalement le fleuve lui-même, qui longe et contourne les monts de très-près, à leur pied.

Le Rhône prend naissance à cinquante lieues à l’est de Genève, dans la région des Alpes où les Romains remarquèrent le mont Adula , qui leur servit de borne pour les divisions territoriales , et d’où partent , en s’irradiant, trois grands fleuves qui vont se jeter dans trois mers.

Pour se rendre à la Méditcrra ée, le Rhône se dirige d’abord de l’est à l’ouest, jusqu’à Lyon. On donne à cette partie de son cours le nom de haut lihùne. Nous prouverons qu’à l’époque de la guerre de Gaule, il servait de limite à la Province romaine, depuis l’extrémité orientale du lac Léman jusqu’au confluent de la Saône. En recevant la Saône, le Rhône prend sa direction au sud, et, pénétrant dans la Province, il va tout droit se jeter dans la mer Méditerranée, mare inlernum, qui était devenue un lac romain à cette époque.

Déjà à sa sortie du lac Léman dans Genève, le Rhône présente un volume d’eau assez important ; mais , sous Genève, dès que le fleuve a reçu l’Àrve, affluent majeur qui lui amène les eaux de la région du Mont-Blanc, son volume devient considérable ; de plus , son cours est rapide. De sorte que, en général, on ne saurait traverser le Rhône à gué en aval du confluent de l’Arve, sinon à quelques points fort peu nombreux, où il étale scs eaux, par exemple, aux iles sous Collonges, àChancy; encore

n’est-ce possible qu’à (les époques rares dans l’année, car le Rhône, provenant principalement des Alpes et de la fonte de neiges inépuisables, offre ce caractère particulier que ses eaux s’élèvent par les chaleurs de la belle saison et se maintiennent hautes fort longtemps, ne baissant guère que durant les grands froids secs de l’hiver.

Naturellement donc, le Rhône, dès qu’il a reçu l’Arve, serait un obstacle presque invincible pour une armée dénuée d’équipage de pont, surtout dans le cas où elle serait harcelée par l’ennemi, s’il n’existait, à environ trente-cinq kilomètres en aval du confluent de l’Arve, trois points exceptionnels et très-remarquables, où l’on peut,

011 l’on a toujours pu facilement et en toute saison passer le fleuve. Nous voulons parler : 1° de la Perte du Rhône, qui touche au confluent de la Valserinc ; 2° du pont de Grezin , qu’on trouve plus haut, à trois kilomètres du premier point; 3° de la planche d’Arloz , qu’on trouve plus bas, à deux kilomètres. Ceci est très-important au point de vue de la première et surtout de la septième campagne de César en Gaule.

Le Rhône, eu creusant incessamment son lit depuis l’époque primitive, dans cette région bouleversée où sa pente est considérable , a rencontré jadis, à environ six ou huit mètres au-dessus de son lit actuel, une couche de roche calcaire, horizontale, mince et dure , superposée à d’autres couches épaisses et peu cohérentes. Il parait qu’à cette époque reculée, dès que les énormes galets charriés dans le thalweg du fleuve eurent sillonné, puis

perforé la couche de roche mince et dure, et atteint les couches tendres placées au-dessous, il dut être creusé là en fort peu de temps un profond et vaste chenal où le fleuve entra bientôt tout entier , et s’enfonça de plus en plus, élargissant de nouveau son cours dans les couches tendres , de manière à laisser au-dessus de lui deux rives excavées, séparées par une sorte de fente irrégulière.

Tel est du moins l’état actuel des bords du Rhône sur plusieurs points de cette région accidentée ; et l’on peut voir encore aujourd’hui le même phénomène se produire dans le lit du Parnant, près du pont de Grezin. Il en est de même dans le lit de la Valserine, un peu plus haut que le pont de Bellegarde, au pont des Ouïes , qu’on aurait aussi bien pu appeler la Perte de la Valserine.

Il y a quarante ans peut-être, pour faire passer des bois flottés à la Perte du Rhône on a mis son lit à découvert, sur une largeur de sept à huit mètres , en faisant sauter les bords de la fente au moyen de la poudre. Le fleuve lui-même s’est chargé d’opérer le déblai, comme il faisait encore l’année dernière pour de nouveaux éboulements de roches. « Le Rhône n’est pas un fleuve paresseux,» dit Florus : Impiger (luminum Rhodamis. Mais avant les travaux dont nous venons de parler, des blocs de roches, arcboutés ensemble dans le lit primitif du fleuve , le recouvraient encore, et un homme eût pu le franchir d’un saut, à l’endroit où il s’abîmait, sous une pluie serrée jaillissant du gouffre, et donnant lieu à toutes les couleurs de l’arc-

en-ciel , quand le soleil éclairait cet étrange phénomène.

Au pont de Grezîn , il existe deux fentes avec un ilôt interposé. L’une de ces fentes a deux mètres environ de largeur; l’autre en a trois ou quatre. L’ilot moyen a Informe d’une pyramide renversée, dont le sommet, rongé sans cesse par le fleuve, ne présente aujourd’hui guère plus de deux mètres d’épaisseur prise transversalement au courant, sur une épaisseur triple ou quadruple dans le sens du courant. En ce lieu ont existé, depuis un temps immémorial jusqu’en 1860, deux petits ponts composés de poutrelles, de fascines superposées et d’un peu de terre jetée par-dessus. On passait ainsi d’une rive sur l’ilot, et de là sur l’autre rive. Quelques trous au pont n’alarmaient personne : on y plaçait une fascine, on la recouvrait de terre, et l’on continuait de passer. Depuis lors, on a établi là deux petits ponts de bois plus solides que les précédents, et garnis de tringles de fer qui font l’oflice de parapets, ce qu’on n’avait jamais vu en cet endroit.

La planche d’Arloz consistait en deux poutres réunies, de dix mètres environ de longueur. En 1860, elle est tombée de vétusté dans le Rhône : on vient d’en rétablir une autre.

Au sujet du rapport que peut avoir ce triple passage naturel du Rhône avec l’histoire des peuples ou avec les événements d’une guerre, trois points de fait sont à noter et à retenir : 1° en temps de paix, on pouvait passer le fleuve aux trois endroits avec la plus grande facilité et en toutes saisons ; 2° dans le cas de guerre, on pouvait couper deux des passages : il fallait fortifier celui de la Perte

du Rhône ; 3° à l’époque de César, une armée romaine avec ses armes et ses moyens ordinaires, sans équipage de pont, eût toujours pu forcer le passage aux trois endroits.

A la Perte du Rhône, c’est larive gauche qui commande le passage ; au pont de Grczin, c’est la rive droite.

Il résultait de là, pour la population riveraine de la Perte du Rhône et du pont de Grezin , un état de choses tel que si le fleuve n’eût pas existé. Cet état de choses est encore le même de nos jours : il se révèle par l’identité de la population , de l’idiome, des mœurs , par les alliances habituelles des familles, et par la situation des divers biens d’un même héritage sur les deux rives du Rhône.

Il est important de remarquer que dans la région de la Perte du Rhône, des particuliers riverains possèdent et cultivent des propriétés sur les deux rives du fleuve; qu’ils habitent d’un côté, et qu’ils ont du côté opposé une partie de leurs champs ou d’autres propriétés rurales. Cet état de choses résultant de la facilité de passer le fleuve en cette région, facilité qui provient d’accidents géologiques, on est fondé à considérer l’état de choses lui-même comme ayant existé de tout temps. De plus , aucun accident de ce genre, ni même aucun gué habituel , ne se rencontrant sur aucun autre point du cours du Rhône, depuis Genève jusqu’à Vienne, la région de la Perte du Rhône était la seule où cet état de choses fût possible. Par conséquent , la région de la Perte du Rhône se trouverait désignée par la simple indication d’un fait de ce genre dans les Commentaires ;

Une dernière remarque à faire ici, et qui est d’uue importance fondamentale, c’est que la région de la Perte du Rhône se trouve située entre le Grand Jura et le massif moyen, sur le trajet même de la grande cassure du système des monts, par laquelle on traverse si facilement la chaîne; de sorte que, si l'on entre de la Province romaine en Gaule par la Perte du Rhône, on évite le Grand Jura, la passe du fort de l’Ecluse. Par conséquent, dans cette direction, il n’y a plus derrière le Rhône que le défilé de Nantua et le Jura occidental à traverser, pour parvenir dans la vallée de la Saône. l)e sorte que, par cette voie, le fleuve et les monts livrent passage, tous les obstacles deviennent nuis ou presque nuis. Le chemin par la Perte du Rhône et le défilé de Nantua constitue donc une voie naturelle, un chemin primitif de communication, le plus court et le plus facile qui soit entre la Province et la Gaule Celtique ; c’est comme un couloir d’entrée et de sortie, avec deux portes aux extrémités, l’une à la Perte du Rhône, l’autre à la Cluse. Ces deux portes ont joué, suivant nous, un grand rôle dans les événements de la guerre rapportée par César.

$ IV.— Passages des Alpes. Chemins primitifs pour aller du nord de 1*1 ta! ie en Gaule Cehiqüe.

Examinons comment on pouvait venir d’Italie, à trar Vers les Alpes, jusqu’à cette porte d’entrée de la Gaule Celtique, la Perte du Rhône. Prenons pour point de départ Milan, ville principale de la Province Citérieure, et cherchons les divers passages des Alpes que l’on pouvait

prendre pour se rendre dans la Province Ultérieure, sur le haut Rhône, où la guerre de Gaule commença.

Les passages des Alpes, dans cette direction générale, sont au nombre de quatre : on les prendrait successivement, l’un après l’autre, en traversant aujourd’hui, 1° de Martigny à Aoste par le Grand Saint-Bernard ; 2° d’Aoste à Montmélian par le Petit Saint-Bernard ; 3® de Montmélian à Suse par le mont Ccnis; 4° de Suse à Embrun par le mont Gcnèvre. Le passage du mont Cenis paraît n’avoir été fréquenté jadis qu’après l’époque delà guerre de Gaule. Remarquons que ces quatre passages ne présentent, du côté du nord de l’Italie, que deux points d’entrée, assez écartés l’un de l’autre, Aoste et Suse, pour trois points de sortie, encore plus écartés, du côté de la Gaule Ultérieure, savoir : Martigny, Montmélian, Embrun. Il est clair que les deux passages qui débouchent en Gaule par Montmélian sont les seuls qui correspondent directement à la frontière du haut Rhône ; que c’est là une double voie de communication naturelle entre Milan ou Turin et toute cette région des frontières méridionales de la Gaule Celtique.

Or, de Montmélian , une voie traditionnelle et facile conduit tout droit par Chambéry, Aix-les-Bains, Rumilly, au pied du promontoire méridional du Grand Jura, à Frangy, où l’on passe les Usscs. De là, si l’on veut aller à Genève, on prend à droite : la distance est de trente-quatre kilomètres et la route monte beaucoup.

Mais si, du point de Frangy, on veut aller en Gaule

Celtique, on va presque tout droit à travers la Semine; la route monte peu : la distance n’est que de douze à quatorze kilomètres pour se rendre à la triple entrée de la Gaule, à la Perte du Rhône, au pont de Grezin, à la planche d’Arloz.

La Semine est un plateau qui prolonge le versant occidental de la montagne du Vuache, laquelle fait suite en Savoie au Jura proprement dit, à notre Jura oriental. C’est un petit territoire enclavé, de forme quadrilatère, dont les côtés inégaux ont de dix à quinze kilomètres de longueur. La Semine est close au nord et à l’ouest par le Rhône, qui fait un coude à angle droit au confluent de la Yalserine; au sud par le torrent des Usses, qui va se jeter dans le fleuve ; à l’est par la montagne du Vuache , qui se prolonge du Rhône aux Usses. On ne communique avec la Semine que par cinq points, dont trois sont la Perte du Rhône, le pont de Grezin, la planche d’Arloz, groupés à l’angle nord-ouest du quadrilatère; un quatrième point de communication est Frangy, à l’angle sud-est; le cinquième est à l’angle nord-est, où l’on peut contourner la montagne du Vuache en côtoyant le fleuve par un vieux chemin à l’état naturel. Le plateau de la Semine est élevé de cent à deux cents mètres audessus du Rhône ; au pourtour, la pente sur le fleuve est rapide ; du côté des Usses, la pente est douce ; du côté du mont Vuache , la montée est de plus en plus rapide , jusqu’aux roches escarpées qui constituent le sommet.

De Frangy, une route, si on peut lui donner ce nom,

mène à la Perte du Rhône en suivant une diagonale du quadrilatère, de l’angle sud-est à l’angle nord-ouest. C’est la seule route de la Scmine. Elle est en général plane, facile ; mais elle se trouve aujourd’hui encore telle que devaient être les routes à l’époque de la guerre de Gaule , dans l’état d’une piste battue sur un terrain argileux très-compacte, piste très-sinueuse , sans travaux d’art , sans ponts ni chaussées Par cette voie, on va facilement de Frangy à la Perte du Rhône en trois heures.

Où pouvait mener cette route venant directement du nord de l’Italie à la Perte du Rhône? Ici doivent trouver place des documents historiques qui établissent, en premier lieu, que cette route directe de Milan à la Perte du Rhône a été suivie par une armée; en second lieu, que cette armée, après le passage du Rhône, traversa le massif moyen des monts Jura par un chemin difficile, dont nous n’avons point encore parlé, et qu’il est important de connaître. Nous trouvons ces témoignages dans la Chronique septénaire de f histoire de la paix entre les Roys de France et d’Espagne, par maistre Pierre Victor Cayet , docteur en théologie, et lecteur du Roy éz langues orientales *.

Lisons d’abord dans l’article premier du traité de 1 601 , par lequel la Bresse çt le Bugcy ont fait retour à la France, la réserve faite du versant occidental du Grand

(1) Le nom de Scmine vient-il do temila : Semitinaora, Semitina, St mina, la terre aux petits chemins, aux sentiers? La Semine présente encore aujourd’hui des chemins nombreux, très-étroits, et rien ne montre qu’elle en ait jamais eu d'autres.

(2) yéd. Paris, Jehan Richer, 1606.

Î4 JUI.ES CÉSAK EN OAlTÎ.E.

Jura, le long de la Valserine, depuis le Rhône jusqu’au comté de Bourgogne, pour que le commerce et les troupes pussent traverser librement cette région. 11 est stipulé :

« I. Que ledit Duc de Sauoye cede, transporte et de- « laisse audit sieur Roy et à ses successeurs, roys de

• France, tous les pays et seigneuries de Bresse, Baugé « et Veromey, et generalement tout ce qui peut lui ap- « partenir, jusques à la riuiere du Rosne, icelle comprise. « De sorte que toute ladite riuiere du Rosne, des sa sortie « de Geneue, sera du royaume de France et appartiendra

• audit sieur Roy et ses successeurs. Et sont lesdits pays « cédés ainsy que dessus, aucc toutes leurs appartenances

« et dépendances sans y rien reseruer. Sinon que

« pour la commodité du passage, demeurera audit sieur t Duc le pont de Grezin sur ladite riuiere du Rosne, entre « l’Escluse et le pont d’Arle, qui, par le présent traité ap- « partiendroit audit sieur Roy. Et par delà le Rosne, « demeureront encore audit sieur Duc les paroisses de « Lez, Lancran etChezay, aucc tous les hameaux et ter- « ritoires qui en dépendent, entre la riuiere de Vacerones

• et le long de la montagne appelée Grand Credo, jusques « au lieu appelé la Riuiere. Et passée ladite riuiere de

• Vacerones, demeure encore audit sieur Duc le lieu de « Maingre, Combes, jusques à l’entrée plus proche pour

• aller et passer au comté de Bourgogne. A condition « toutefois, que le sieur Duc ne pourra mettre ni leuer « aucunes impositions sur les denrées et marchandises, « ni aucun peage sur la riuiere pour le passage du pont

NOTICE ftÉOORAPHIQUE. »

« de Grezin et autres lieux ci-dessus désignés. Et tout ce « qui en est reserué pour ledit passage et tout le long de

* la riuiere du Rosne , ledit sieur Duc ne pourra tenir ou « bastir aucun fort. Et demeurera le passage libre par « ledit pont de Grezin et en tout ce qui est reserué, tant « pour les sujets dudit sieur Roy que pour tous autres, t qui voudroient aller et venir en France, sans qu’il leur « soit donné destourbier, moleste ni empeschemcnt. Pas- « sant neanmoins gens de guerre pour le service dudit « sieur Duc ou autres princes, ne pourront entrer és pays t et terres dudit sieur Roy sans sa permission ou de ses

* gouuerneurs et lieutenans generaux. Et ne donneront

« aucune incommodité aux subjets de Sa Majesté »

Lisons maintenant ce qui concerne le passage de troupes par cette voie.

« Sur ce le Roy, partant de Fontainebleau pour aller à « Blois et en Poictou, manda au mareschal de Biron de

* le venir trouuer, lequel lui renuoya des excuses, sur le

« pretexte que l’Espagnol vouloit faire passer une armée « au pont de Grezin, ainsy que nous dirons ci apres

* (fol. 288 v.').

* Nous avons dict que la première excuse qu’enuoya le « mareschal de Biron au Roy, de ce qu’il ne pouuoit venir « en cour, estoit que l’Espagnol auoit vne armée, laquelle « il vouloit faire passer au pont de Grezin pour aller en

* Flandre (ainsy qu’il disoit), au passage de laquelle la « presence dudit mareschal estoit requise de peur de quel- « que surprise. Taxis, embassadeur d’Espagne, demande

« le passage au Roy, et le supplie de croire que le Roy son € maistre ne s’estoit point meslé pour débaucher le duc de « Biron de son obéissance. Mais le Roy luy dit : Vous « voulez que je croie que vostre maistre n’a pas su les pra- « tiques du mareschal de Biron auec le comte de Fuentes,

• et je vous dis qu’il est impossible que son argent et scs « finances y aient esté si librement distribués que ce n’ait « esté du consentement de son conseil. J’ai trop de sujet « de ne laisser point mes frontières desarmées, jusqu’à ce « que, par la fin du procès du mareschal de Biron, je con- « noisse toute sa conspiration. Cependant je n’entends « pas empescher le commerce suiuant nos traictez.

« Le comte de Fuentes (auec lequel le mareschal de

* Biron auoit negotié, ainsy qu’il a esté dict) auait faict t auancer toutes les forces qu’il auoit au Milanais, auec « celles du duc de Sauoye, pour passer le Rosne au pont « de Grezin, sous couleur de les enuoyer en Flandres, au « siégé d’Ostende ; mais l’on tient qu’elles ne s’estoient « approchées de là, que pour fortifier les desseins du t mareschal de Biron.

« Le mareschal de La Verdin se campe sur la frontière. » D’Albigny, lieutenant du duc de Sauoye, proteste de « passer sur le ventre à tous ceux qui voudront empescher « leur passage ; mais les Espagnols aimèrent mieux s’aller « loger à Rumilly et à Nicy que d’estre repoussés.

« Le Roy ayant donné ordre tant à Lyon qu’aux fron- « tieres de Bourgongne et Bresse, voyant que ces troupes « espagnoles craignoient plus d’estre attaquées que d’at-

« taquer, commanda au mareschal de La Yerdin de les « laisser passer, ce qu’il fit. Quelques vnes demeurèrent « encore à Rumilly, et trois mille Espagnols que le comte « de Fuentes auoit de nouueau faict passer les monts, « furent mis en garnison à Mont-Meillan, Charbonnières « et Conflans » (fol. 322 r.).

Cette route par la Franche-Comté, dont il est ainsi question , à une époque oii nuis travaux d’art sans doute ne l’avaient encore améliorée, remonte d’abord depuis le fleuve sur la rive gauche de la Yalscrine jusqu’à Chézeri (Chezay). Elle est tracée comme route commerciale, de la Perte du Rhône à Saint-Claude, par Chézeri et la Croix- Rouge (près des Moussières), sur une carte éditée à Lyon à la fin du siècle dernier *.

Mais on ne pouvait traverser ainsi le Jura moyen qu’avec des bêtes de somme , et encore très-difficilement, tandis que, depuis Chézeri, en continuant de remonter la vallée de la Valserine, jusqu’à Mijoux, on trouve, du côté de l’ouest, un col peu élevé, où des chars peuvent facilement passer pour gagner Saint-Claude par diverses voies qui y descendent. De Saint-Claude, il n’y a plus aucune difficulté notable pour se rendre soit au nord, par Champagnole, Salins, Besançon, soit au nord-ouest, par Moyrans, Lons-le-Saulnier, Châlon, soit

(1) La Suisse, qui comprend les xm cantons , leurs sujets et leurs allies , dressée sur la communication de plusieurs cartes manuscrites et assujétie aux observations de l'Académie royale. A Lyon, chez veuve Daudet et Joubert,

à l’ouest, par Jeurre, Thoirette, Bourg-en-Bresse, Mâcon.

Maintenant, si nous nous reportons dans la pensée au temps de la guerre de Gaule, en jetant les yeux, tout autour de la Perte du Rhône, nous pouvons facilement apprécier toute l’importance de ce passage du fleuve. En effet, il est facile de voir qu’à cette époque, sauf à Genève, où un pont existait, on ne pouvait passer le haut Rhône en aval du Léman, avec facilité et en toute saison, qu’au triple passage naturel de la Perte du Rhône. On pouvait encore, il est vrai, le passer à gué, entre la Perte du Rhône et Genève, mais non en toute saison, non quand il pleuvait beaucoup ; et plus bas, le nombre des points du Rhône, le nombre des jours de l’année où le passage à gué était possible, devait diminuer, faire défaut bien vite, à mesure que le fleuve recevait successivement les Usses, le Fiers, le Guiers, l’Ain, affluents de plus en plus considérables. Le point stratégique de la Perte du Rhône était donc bien alors réellement la clef de la Gaule Celtique dans la contrée du haut Rhône.

Pour considérer les chemins primitifs de cette même époque, il ne faut point perdre de vue que ni Lyon, ni les routes que nous y voyons converger aujourd’hui, n’existaient alors. Ce fut Agrippa, au dire de Strabon, qui créa les quatre principales routes dont Lyon est le point de convergence. Au temps de César, les chemins primitifs de cette région des Gaules devaient se diriger, de la Savoie et de la Suisse, en Franche-Comté et en Bresse ; de Chambéry et de Genève, à Mâcon, Châlon,

Autun, Besancon, toutes villes contemporaines. La Perte du Rhône se trouvait donc parfaitement placée pour passer le fleuve. Elle est, de plus, avons-nous dit, située sur la grande cassure par où la traversée des monts est le plus facile ; aussi tous les chemins primitifs de la contrée du haut Rhône venaient -ils toucher à ce point. L’un y vient du sud, par Frangy. Deux autres y viennent de l’est, avec le fleuve , par la grande cassure du Jura oriental, un chemin sur chaque rive. Un quatrième, indiqué cidessus, en part et remonte le long delaValserine, pour aller aunord-ouest parla Franche-Comté. Un cinquième en part pour mener au sud-ouest, en suivant le Rhône sur sa rive droite, et va, par Seyssel, contourner à Culoz le promontoire du mont Retort, pour gagner les gorges de Saint- Rambert qui débouchent à Ambérieux, dans la plaine des bords de l’Ain. Enfin, un sixième et dernier chemin primitif part de la Perte du Rhône dans la direction de l’ouest, en suivant la grande cassure du Jura moyen, le défilé de Nantua. Celui-ci est le plus important de tous : il fait suite, de son côté, au chemin direct qui vient du nord de l’Italie à la Perte du Rhône ; et ces deux chemins partiels, se continuant l’un l’autre à ce dernier point, constituent ensemble le chemin naturel le plus court et le plus facile pour se rendre du nord de l’Italie en Gaule Celtique. Suivons-le donc attentivement d’un bout à l’autre, du sud-est au nord-ouest.

Nous partons du pays de Milan ; nous entrons dans les Alpes à Aoste ; nous traversons par le petit Saint-Bernard,

par Moutiers, Conflans : nous débouchons des Alpes à Montmélian. Nous suivons par Chambéry, Aix-les-Bains, Rumilly, Frangy, la Perte du Rhône, où nous passons le fleuve sous Bellegarde et où nous entrons en Gaule. Nous y pénétrons par le défilé de Nantua, à l’extrémité duquel nous débouclions dans la vallée de l’Ognin, au point de la Cluse.

De cette porte occidentale du grand défilé des monts Jura, lè chemin se divise en quatre branches qui divergent à l’ouest. Considérons-les successivement de gauche à droite, du sud au nord.

La première branche du chemin va au sud-ouest. C’est aujourd’hui la plus importante, la route impériale de Lyon à Genève, n° 84; mais Lyon n’existait pas à l’époque dont nous nous occupons, et nous avons déjà vu un chemin primitif qui va du même côté, par les gorges de Saint- Rambert : négligeons donc cette première branche du grand chemin que nous suivons.

La seconde branche va droit à l’ouest. C’est aujourd’hui la route impériale de Nevers à Genève , n° 70 ; elle passe à Mâcon. Or ces trois villes sont des villes gauloises de l’époque de César, et tout porte à penser que la route qui les relie est une route de ce temps-là, bien qu’elle soit négligée aujourd’hui que les intérêts locaux ont changé. Aussi présente-t-elle le caractère des antiques voies, tracées directement par monts et par vaux, pour être suivies par des gens qui vont au loin , se dirigeant d’après les grandes montagnes, les astres, et oui ont besoin de re-

garder souvent autour d’eux. Ce chemin de l’ouest descend du Revermont tout droit, par Bourg en Bresse, dans la direction de Mâcon, où il passe la rivière , et, de là, il suit par Charolles sur Ncvers.

La troisième branche, qui est aujourd’hui la route départementale, n° 6, conduit au nord-ouest, par Izemore, Thoirette, Arinthod, Orgelet, Lons-le-Saulnier, pour se rendre à Chalon-sur-Saône et Autun, villes gauloises : ce chemin doit donc être, comme le précédent et pour les mêmes raisons, une ancienne voie ; nous en verrons d’autres preuves.

Il en est de même au sujet de la quatrième branche, qui est aujourd’hui la route départementale, n° 5. Elle se dirige, comme la précédente , au nord-ouest, mais par Oyonnax, Dortan, Jeurre, Moyrans, Lons-le-Saulnier

Il se rencontre donc, dans cette direction du nord-ouest , deux anciens chemins, pour aller de la Cluse à Lons-le- Saulnier , et réciproquement ; lesquels chemins, en partant d’un de ces points extrêmes, s’écartent, pour s’insinuer, chacun de son côté, parmi les obstacles du terrain, et se réunissent de nouveau en parvenant à l’autre point extrême. Cette disposition est importante à remarquer.

Les trois derniers chemins dont nous venons de parler, outre que leur direction est imposée par les montagnes, et qu’on n’a jamais pu passer ailleurs pour la même destination, présentent des traces gauloises, romaines, galloromaines, comme il sera dit au sujet des antiquités locales.

Ainsi, en résumé, la voie primitive qui vient du nord de

3 i JULES UÊSAK EN GAULE.

l’Italie dans les régions du sud-est des Gaules, à travers les Alpes, le Rhône, les monts Jura, débouche par Bourgen-Bresse et par Lons-le-Saulnier dans la vallée de la Saône, riche vallée intérieure de la Gaule Celtique. Dans cette même région de la vallée de la Saône aboutissent en sens opposé les voies gauloises de l’ouest, par tous les cols que nous avons indiqués dans la berge occidentale de cette grande vallée; les voies du nord-ouest, par Autun et Châlon ; celles du nord , par Beaune et Saint- Jean-de- Losne; celles de l’est, par la vallée du Doubs. Ce sont là des indications stratégiques dont l’importance est manifeste. Cette même voie, qui vient ainsi du nord de l’Italie au cœur de la Gaule Celtique , est encore la plus courte ; la difficulté du passage du Rhône y est nulle ; les difficultés de la traversée des monts Jura y sont presque milles, comme il a été dit.

Cette importance exceptionnelle, réunie à cette facilité exceptionnelle, autorisent à présumer que la voie dont nous venons d’indiquer le trajet pas à pas fut la route militaire par laquelle César communiqua avec l’Italie, durant la guerre de Gaule. Telle est du moins la base d’appréciation que fournit , a priori , l’observation détaillée des grandes montagnes et des grands cours d’eau de la région du haut Rhône par laquelle il est indubitable que César entra en Gaule, et vers laquelle encore il se dirigeait, de l’intérieur, dans la septième campagne, après sa jonction avec Labienus.

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