ANCIENS PEUPLES, ROUTES ANCIENNEMENT SUIVIES
Cherchons maintenant h déterminer la place de chaque peuple des régions dont nous venons d’étudier le terrain ; car, si nous y parvenons, le nom d’un peuple rencontré dans le texte de César pourra nous servir à reconnaître le théâtre des événements, et nous éviterons des discussions incidentes, qui interrompraient l’examen de la suite du récit.
Pour y parvenir, nous avons, en premier lieu, la géographie physique des contrées, élément de détermination très-important et qui a fait défaut aux géographes anciens; en second lieu, les indications de Çésar luimême, qui doivent être appliquées jusqu'au dernier mot, car il parle exactement, il a parcouru les Gaules pendant dix années et étudié le terrain; en troisième lieu, la géographie de Strabon, lequel avait vécu du temps d’Auguste et écrivait environ soixante-quinze ans après la guerre de Gaule, à une époque où les circonscriptions politiques des peuples n’avaient encore pu être modifiées
que par cet empereur ou par Tibère. Nous avons ensuite des éléments dont l’importance décroît scion les dates: la Géographie de Ptoléméc, rédigée environ deux cent quinze ans après la guerre de Gaule ; les itinéraires romains, la Table Théodosienne, dans lesquels les divisions des peuples pouvaient être bien modifiées ; les circonscriptions des anciens diocèses, auxquelles on accorde une certaine créance, à raison de la conformité qu’elles peuvent avoir avec les circonscriptions gallo-romaines et gauloises, base de discussion plus incertaine encore que les précédentes, spécialement autour de Lyon, diocèse de premier ordre, qui dut être constitué aux dépens des circonscriptions gauloises adjacentes. Nous avons enfin la tradition de nos provinces françaises, qui repose sur la persistance des races , des intérêts, des passions populaires , des habitudes et des noms locaux. La tradition est un élément géographique important : il a l’avantage d’être précis; mais son emploi exige beaucoup de circonspection , surtout lorsqu’il s’agit de détails; car, si rien ne peut mieux qu’un nom venir de loin , rien aussi n’est plus délicat à reconnaître que son origine. Toutefois, si nous parvenons à démontrer, comme nous l’espérons, qu’un grand nombre de cites yauloises correspondent à nos anciennes pro- ' vinces françaises par le nom , par le territoire , et que , ainsi placées , elles satisfont à toutes les exigences des textes qui les concernent, la tradition deviendra évidente, et appuiera de toute son autorité notre opinion géographique.
Ou sait que les Romains donnaient le nom de Gaule à divers pays. Pour éviter toute confusion dans ce qui concerne la guerre de Gaidc dont nous nous occupons, il suffit de distinguer sommairement trois Gaules : la Gallia Cisalpina ou Provincia Citerior, Gaule Cisalpine ou Province Citérieure de César, qui était la région nord de l’Italie, occupée par d’anciennes émigrations gauloises ; la Gallia Transalpina ou Provincia Ulterior, Gaule Transalpine, ou Province Ultérieure de César, territoire limité, à partir de l’extrémité orientale du lac Léman, d’un côté par les Alpes, de l’autre par le haut Rhône et, à sa suite, par la ligne des monts Céveunes; la Gaule proprement dite, appelée simplement Gallia dans les Commentaires, et composée elle-même de trois Gaules partielles, la Celtique, située au nord-ouest de la Province Ultérieure, derrière la ligne du haut Rhône et des Céveunes ; l’Aquitaine primitive, située au sud-ouest de la Celtique, derrière la Garonne; enfin la Belgique, située au nord de la Celtique, derrière la Marne et la Seine.
La province dont César avait le commandement au début de la guerre de Gaule comprenait l’Ulyrie, la Gaule Cisalpine et la Gaule Transalpine; le mot simple Provincia, dans les Commentaires, la Province, indique plus ou moins complètement l’ensemble de ces trois provinces partielles.
Nous avons à déterminer ici : 1° la situation des peuples de la Province Ultérieure qui étaient placés entre le haut Rhône et les Alpes, savoir, les Allobroges et les Vo-
contii, chez lesquels César passa pour conduire son armée en Gaule ; 2* celle de quelques peuples libres qui habitaient dans les Alpes mêmes, savoir, les Centrones, les Graioceli et les Caturiges, que César rencontra sur son passage, les A antuales, les Veragri et les Seduni , dont il parle à une autre occasion ; 3° celle des peuples de la Province et des peuples de la Gaule Celtique, qui se trouvaient placés de chaque côté de la ligne frontière du haut Rhône et des Cévcnnes.
PEUPLES DE LA PROVINCE ULTÉRIEURE PLACÉS ENTRE LE IIaUT RHÔNE ET LES ALPES.— ALLOBROGES ET VOCONTIt.
Strabon nous a laissé une description géographique des peuples des Alpes, parmi lesquels nous trouvons plusieurs des noms indiqués ci-dessus. Strabon procède avec méthode dans la déterminatiou des peuples qui habitaient le pied des Alpes, leurs versants, leurs sommets. Il les considère d’abord à l’occident de la chaîne, de Marseille à Lyon, et des bords du lihône aux crêtes des montagnes; puis il passe à l’orient, aux versants italiens; il suit le pied des monts du sud au nord ; enfin, il remonte aux sommets septentrionaux, aux Alpes G raies et Pcnnines, jusqu’au Léman et à la source du Rhône. Voici divers passages des quatrième et cinquième livres de cet auteur qui éclairent notre question. Nous présentons la version de Coray et nous citons tous les passages ensemble pour qu’on les puisse mieux apprécier d’abord en eux-mêmes.
(1) Paris, 1809, Imprimerie impériale.
« De Marseille, en s’avançant entre les Alpes et le « Rhône vers la Durance, on trouve les Salyes, qui « occupent un espace d'environ 500 stades ‘. On tra-
* verse la Durance avec un bac,, pour se rendre à Cavail-
* Ion, où commence le territoire des C avares, qui s’étend
t jusqu’à la jonction du Rhône et de l’Isère. C’est à cet « endroit que les Cévennes s’approchent du Rhône ; on y « compte 700 stades depuis la Durance. Les Salyes sont « répandus tant dans la plaine que dans les montagnes « du pays qu’ils occupent. Au-dessus des Cavares , on « trouve les Vocontii, les Tricorii, les Iconii et les « Medulli
« De l’Isère jusqu’à Vienne, capitale des Allobroges , « située sur le Rhône, on compte 320 stades. Lyon est « un peu au-dessus de Vienne, au confluent du Rhône et « de la Saône. On compte de cette dernière ville à Lyon , « parterre et au travers du pays des Allobroges , environ « 200 stades, et par eau, un peu plus. Autrefois les Allo- « broges faisaient la guerre avec des armées nombreuses; « mais aujourd’hui ils s’occupent à cultiver les plaines et « les vallons des Alpes
« De l’autre côté du Rhône, le pays, dans sa meilleure « partie, est occupé par les Volcœ, surnommés Areco- « mici. Leur port est Narbonne, qu’on appellerait à plus « juste titre le port de toute la Gaule, à cause du com- « mercc dont cette ville est en possession depuis un temps
(1) Le stade commun, stade olympique, est d'environ 185 mètres.
HS
« immémorial. Les Volcœ s’étendent jusqu’aux bords du « Rhône; les Salyes et les Cavares occupent la rive opposée.
« Au-dessus des Salyes, et dans la partie septentrio- « nale des Alpes, habitent les Albienses, les Albiœci et les « Voconlii. Ces derniers s’étendent jusqu’au pays des Al- « lobroges , et occupent, dans l’intérieur des montagnes, « de vastes vallées, qui ne le cèdent point à celles même « des Allobroges. Ceux-ci, comme les Ligyes , sont soumis « aux préfets qui sont envoyés dans la Narbonnaise ; mais
t les Voconlii se gouvernent par leurs propres lois
« Après les Vocontii viennent les Iconii, les T ricorii et
• les Medulli. Ces derniers occupent la partie desmon-
« tagnes la plus élevée; car il y a, dit-on, 100 stades de « hauteur perpendiculaire pour y monter, et autant pour « en descendre ensuite du côté des frontières d’Italie
« Les Medulli dont je viens de parler sont fort au-des- « sus de la jonction du Rhône et de l’Isère.
» De l’autre côté des montagnes, vers l’Italie, on trouve
• les Taurini , nation ligurienne, et quelques autres peu- « pies de la même origine. Ce qu’on appelle le domaine « d’Idéonus et de Cottius appartient également à ces
* peuples. Plus loin , et au delà du Pô, habitent les Sa- « lassi , au-dessus desquels, au sommet [des Alpes], on « trouve les Cenlrones, les Caturiges, les Veragri, les
* N an tuâtes, le lac Léman, que le Rhône traverse, et les
« sources même de ce fleuve
« Au-dessus de la ville de Côme, située au pied des « Alpes, sont, d’un côté, les Rlurli vers l’orient; de
NOTICE fï Ê O G R A P HI Q U E.
« l'autre coté, les Lepontii et plusieurs autres petits
» peuples très-pauvres, et qui n’étaient jadis connus en « Italie que par leurs brigandages. Mais aujourd’hui les « uns sont entièrement détruits, les autres civilisés, de « manière que leurs montagnes, qui ne présentaient « autrefois qu’un petit nombre de passages très-difficiles, « peuvent maintenant être traversées en plusieurs en- « droits, par des chemins où l’on est en sûreté contre ces « peuples, et qui sont aussi praticables qu’il a été possible « à l’art de le faire. En effet, Auguste, non content d’a- « voir purgé ces chemins des brigands qui les infestaient, « les a aussi rendus commodes autant qu’il a pu; car il « n’a pas été possible de forcer partout la nature, au « travers des rochers et des précipices affreux qui bordent t de tous côtés ces mêmes chemins
« La meilleure partie du pays des Salassi est une pro- « fonde vallée, formée par une double chaîne de monta- « gnes,dont ils habitent aussi quelques hauteurs.Ceux qui, « venant d’Italie, veulent passer ces montagnes, doivent « traverser la vallée, après laquelle le chemin se partage « en deux routes : l’une, impraticable aux voitures, passe « par les hautes montagnes qu’on nomme les Alpes Pen- * ntnes; l’autre, plus à l’ouest, traverse le pays des Cen- « trônes.
• Les Salassi ont chez eux des mines d’or, dont ils « étaient les maîtres, aussi bien que des passages, dans le « temps de leur puissance. L’exploitation de ces mines « était facilitée par le Durias (la Poria Baltea) qui leur